SCÈNE IX
M. et Madame DE VALENCE
Mme de valence. — Comment donc , mon ami? d'où te vient cette indifférence sur le sort de ton fils?
m. de valence. — Crois-tu , ma femme , que je l'aime moins que toi ? C'est que je sais mieux l'aimer.
Mme de valence. — Et si on ne le trouvait pas !
m. de valence. — Je levoudrais.
Mme de valence. — Qu'il passât la nuit dans une forêt ténébreuse ! Que deviendrait ce pauvre enfant? que deviendrais-je moi-même?
m. de valence. — Vous guéririez l'un et l'autre; lui de sa vanité , et toi de ton fol aveuglement , qui la nourrit.
Mme DE valence. — Que veux-tu dire, mon ami ?
m. de valence. — Je viens de me convaincre de ce que je ne faisais que conjecturer ce matin. Ce petit garçon a la tête pleine d'une vanité désordonnée. Toutes ses lectures ne sont que d'ostentation. Il ne s'est perdu que pour se faire chercher, et pour se donner un air de distractions savantes dans l'opinion de nos amis. Cette erreur dé son ame me fait plus de peine que si ses pas s'étaient réellement égarés. Il sera malheureux toute sa vie , s'il n'en guérit de bonne heure; et il n'y a que de salutaires humiliations qui puissent le sauver.
Mme de valence. — Mais considèrestu bien....
m. de valence. — Tout est considéré.
Il a près de onze ans : s'il sait tirer parti de son intelligence , aidé par la clarté de la lune et par la direction du vent du soir, il s'orientera assez bien pour regagner le château.
Mme DE valence. — Mais, s'il n'a pas cet avisement ?
m. de valence. — Il en sentira mieux le besoin de profiter des leçons que je lui ai données à ce sujet. D'ailleurs , nous devons l'envoyer au service l'année prochaine ; à ce métier, il y a bien des nuits à passer en pleine campagne. Il en aura fait l'expérience , et il n'arrivera pas tout neuf dans un camp pour servir de risée à ses camarades. L'air n'est pas bien froid dans cette saison; et pour une nuit, il ne mourra pas de faim. Puisque , par sa folie , il s'est jeté dans l'embarras, qu'il s'en tire de lui-même, ou qu'il en essuie tous les désagrémens.
Mme de valence. — Non , je n'y puis consentir; et j'y vais moi-même, si tu n'envoies du monde après lui.
m. de valence. — Eh bien , ma chère femme, je veux te tranquilliser, quoiqu'il m'en coûte de ne pas suivre mon
l'ami des enfans.
projet dans toute son étendue. Je vais ordonner au petit Matthieu de l'aller joindre, comme par hasard. Colas se tiendra aussi à une petite distance pour courir a eux, en cas d'accident. Du reste, ne m en demande pas davantage; mou parti est pris, et je ne veux pas, pour une aveugle faiblesse, priver mon fils d'une épreuve importante. Voici mes amis qui reviennent avec Mathurin.
Mrae de valence. — Dieu ! je le vois ils ne l'ont pas trouvé.
m. de valence. — Je m'en réjouis.