‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 217 sur 264 · LA PERRUQUE, LE GIGOT, LES LANTERNES, LE SAC D'AVOINE ET LES ÉCHASSES · texte numérisé non relu

LA PERRUQUE, LE GIGOT, LES LANTERNES, LE SAC D'AVOINE ET LES ÉCHASSES

M. de Fréville était une après-midi dans son cabinet avec ses quatre enfans, Lucien , Charlotte , Denise et Saint- Félix, lorsqu'il reçut la visite de ses trois meilleurs amis , MM. de Vcrmont, de Feuilleragueselde Fonbonne. Lesenfans aimaient beaucoup ces messieurs, et se réjouirent de leur arrivée. Ils prêtaient une oreille attentive à leurs entretiens, qui furent si instructifs et si amusans , que le soir, et même la nuit étaient déjà venus, sans qu'on eût songé a se détourner pour demander delà lumière. M. de Yermont en était aux détails les plus cu-

rieux de ses longs voyages, lorsqu'on entendit frapper rudement h la porte. Les enfans se rassemblèrent bientôt en pelo ton derrière le fauteuil de leur père, qui attendait toujours que l'un d'eux allât ouvrir. Il en avait donné l'ordre à Lucien sou Ois aîné ; mais Lucien l'avait fait passer a Cbarlotte. Charlotte b Denise, et Denise à Saint-Félix. Durant le cours de ces négociations, on avait frappé une seconde fois , et aucun d'eux ne bougeait de sa place. M. de Fréville les regarda d'un œil qui semblait leur demander si c'était à lui ou à ses amis de prendre h peine de

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se lever de leur siège. Enfin, ils se mirent en marche tous les quatre ensemble, dans l'ordonnance guerrière d'un bataillon carré, bien tapis les uns contre les autres. Quand ils furent près de la porte, Lucien se détacha d'un pas craintif, et la poussa bruscpiement , en se repliant avec précipitation sur le petit corps d'armée. Mais le petit corps d'armée eut bien une autre peur au tintamarre soudain qui se fit alors entendre , et à l'apparition d'un corps blanchâtre qui rampait à quatre pattes, arec des grogneries étouffées. Les quatre nouveaux Sosies prirent la fuite , en poussant des hurlemens d'effroi. Qui estdoQC Ta? s'écria M. de Fréville, d'un ton d'impatience. Moi, Monsieur, répondit une voix sourde, qui semblait sortir du plancher. — Et qui êtes -vous? — C'est le garçon perruquier , monsieur , qui cherche votre perruque qu'on vient de faire tomber. Je vous laisse à penser, mes amis, quels éclats de rire succédèrent au morne silence qui venait de régner un moment. On lira la sonnette pour avoir des flambeaux; et bientôt on aperçut à leur clarté la boîte à perruque tout en pièces, et la malheureuse perruque renversée à terre, qui chaussait, comme une large pantoufle , l'un des pieds du garçon.

Lorsque le premier tumulte de cette scène risible fut apaisé, M. de Fréville plaisanta ses enfans sur leur poltronnerie, et leur demanda de quoi ils avaient eu peur. Ils ne le savaient pas eux-mêmes; car ils étaient accoutumés dès le berceau à ne pas s'effrayer de l'obscurité, parce qu'on les y avait laissés quelquefois seuls pour les aguerrir , et qu'il avait été ex~ pressément défendu a tous les domestiques de leur faire de ridicules histoires de spectres et de revenans.

La conversation générale, détournée de son premier sujet, vint à rouler sur ce point; et l'on examina d'où pouvait pro-

venir la frayeur dont les enfans sont ordinairement saisis dans les ténèbres.

C'est un effet naturel des ténèbres elles-mêmes, dit M. deVermont. Comme ils ne peuvent distinguer avec justesse les objets qui les environnent, l'imagination, qui ne demande que du merveilleux, les leur présente sous des formes extraordinaires , les grossissant ou les rapetissant a son gré. Alors le sentiment de leur faiblesse leur persuade qu'ils ne peuvent résister à ces monstres chimériques. La terreur s'empare de leurs esprits, et les frappe d'impressions quelquefois mortelles.

Ils seraient bien honteux, dit M. de Fréville . s'ils voyaient au grand jour ce qui leur inspire tant de crainte dans l'obscurité.

C'est comme si je le voyais, interrompit Lucien, car je n'ai qu'a le loucher , alors je sais bien ce que j'ai devant moi.

Oui, répondit Charlotte , tu viens de nous donner une belle preuve de ton courage ! C'est pour cela que tu m'aurais laissé toucher la porte , si je ne t'avais poussé.

Il te sied bien de parler de ma peur, répliqua Lucien, toi qui t'es allée cacher derrière Saint-Félix.

Et Saint-Félix derrière moi, ajouta la maligne petite Denise.

Allons, dit M. de Fréville, je vois que vous n'avez rien a vous reprocher les uns aux autres. Mais l'expédient de Lucien n'en est pas moins raisonnable, parce que dans toutes ces représentations extravagantes que l'on se forme, il n'y a jamais que les accidens naturels à craindre, et qu'on peut s'en préserver en reconnaissant, par le toucher, ce qui nous offusque. C'est pour avoir négligé cette précaution dans l'enfance qu'on s'accoutumeà voir ensuite des fantômes dans tout ce qui nous entoure. 11 me revient a ce

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propos une histoire assez drôle, que je vais raconter.

Les enfans joyeux se rangèrent en cercle autour de lui; et M. de Fréville commença en ces mots :

Dans la maison de mon père, il y avait une servante qu'on envoya un soir à la cave chercher du vin pour le souper. On s'était déjà mis à table , et l'on ne voyait venir le vin ni la servante. Ma mère, d'un caractère très-vif, se leva pour l'aller appeler elle-même. La porte de la cave était ouverte, et personne ne répondait à ses questions. Elle m'ordonna de prendre un flambeau , et de descendre avec elle. Je marchais le premier pour l'éclairer. Comme ma vue se portait en avant, je ne regardais point à mes pas. Tout a coup je tombe de ma hauteur sur quelque chose de flasque , où mes pieds s'étaient embarrassés. Ma lumière s'éteint ; et cherchant à me relever , j'appuie sur une main immobile et glacée. Au cri que je pousse, la cuisinière descend avec une chandelle. On approche , et nous trouvons notre pauvre servante étendue le visage contre terre , dans un profond évanouissement. On la relève , on lui fait respirer des sels , elle reprend peu à peu ses esprits ; mais à peine ses yeux sont-ils rouverts , qu'elle s'écrie d'une voix effarée , en se débattant dans nos bras : Ah ! la voila , la voilà encore! Qui donc? lui demanda ma mère. — Cette grande femme blanche , pendue à la voûte. Voyez , voyez. Nous regardâmes du côté qu'elle nous montrait , et nous vîmes effectivement quelque chose de blanc et de long suspendu dans un coin. N'est-ce que cela? s'écria la cuisinière, eu poussant un grand éclat de rire. Eh ! c'est le gigot que j'ai acheté aujourd'hui. Je l'ai mis ici au crochet pour le tenir frais ; et je l'ai entouré d'un linge pour le garantir des insectes. Elle courut aussitôt détacher l'enveloppe, et présenta le gigot à sa cama-

rade, encore toute tremblante de frayeur. Ce ne fnt pas sans peine qu'on réussit à la convaincre de sa ridicule méprise. Elle s'obstinait à soutenir que le fantôme l'avait renversée d'un coup d'oeil effrayant; qu'elle avait voulu se sauver, qu'il l'avait poursuivie et accrochée par sa jupe , et qu'il lui avait ensuite arraché avec violence le flambeau de la main. Elle ne savait plus ce qui lui était arrivé depuis ce moment.

Il n'est pas difficile , dit M. de Vermont, d'expliquer ce qui s'était passé dans sa tête. Lorsqu'elle fut effrayée au point de s'évanouir, son sang s'arrêta tout à coup; et comme elle ne pouvait s'enfuir , elle s'imagina qu'elle était retenue. Sa main , en se raidissant , laissa tomber son flambeau , et elle crut que le fantôme le lui avait arraché.

Que nous sommes heureux, ajoutat-il , de ce que les lumières de notre siècle commencent à dissiper ces folles croyances de spectres et d'apparitions 1 II fut un temps d'ignorance où ces idées se mêlant à des sentimens superstitieux, portaient la faiblesse et l'effroi dans tous les esprits. Grâces au ciel , elles sont bannies des villes ; mais elles régnent encore dans les campagnes, que les malheureux villageois regardent toujours comme peuplées de sorcières et d'esprits malins. En voici un exemple fort plaisant :

Thomas, gros fermier, revenait un soir de la foire du village voisin, avec Etienne et Suzette, ses deux enfans. C'était vers les derniers jours de l'automne, où la nuit commence à régner de bonne heure sur l'horizon. En passant devant une auberge , le père dit aux enfans qu'il avait besoin d'y entrer pour se rafraîchir ; et comme ils savaient la route , il leur ordonna de la suivre , en leur promettant de les rejoindre bientôt. Etienne et Suzette s'en allaient donc à petits pas, s'entretenaut des farces plaisantes qu'ils

L AMI DES EiNFANS.

avaient vu faire aux marionnettes, et les répétantpours'amuser. Tout à coup, vers le milieu d'un sentier qui venait se rendre au grand chemin par le coin d'un petit bois, ils aperçurent quelque chose de flamboyant qui s'agitait sur la terre , et qui semblait danser en s' élevant et s'abaissant tour à tour. Thomas, autrefois soldat, leur avait souvent dit qu'il ne fallait pas avoir peur de ce qui , dans l'éloignement et les ténèbres , portait quelque forme effrayante ; et qu'en s'en approchant , on trouvait toujours que ce n'était rien. Etienne, dans ce moment , avait oublié toutes ces instructions. Il bégayait à peine , tremblant de tout son corps, et glacé d'effroi. Suzette se moqua de ses craintes, et lui déclara qu'elle voulait voir la chose de près. Son frère eut beau lui protester que c'était des revenans, des hommes de feu qui lui tordraient la nuque , elle ne fut point découragée par ces folles imaginations , et s'avança vers la lumière d'un pas intrépide.

Elle n'en était plus éloignée que de vingt pas, lorsqu'elle reconnut le joueur de marionnettes de la foire, qui, avec sa lanterne, cherchait quelque chose autour de lui.

En tirant son mouchoir de sa poche , il eu avait enlevé sa bourse , et depuis un quart d'heure il la cherchait à terre inutilement. Suzette, plus avisée, se mit à fureter dans les buissons, et la trouva bientôt accrochée aux branches d'une aubépine. Le joueur de marionnettes lui donna pour sa peine ce drôle de polichinelle qui l'avait tant fait rire; et tout le loug de la route, il lui apprit a le faire jouer.

Ils ne faisaient que d'entrer dans la ferme , lorsque Thomas y arriva. Le joueur de marionnettes lui raconta son aventure, et loua le courage de Suzette. Cependant la nuit devenait plus sombre,

et le pauvre Etienne ne paraissait point. Son père commença à craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur. Il prit un gros flambeau de résine , et courut avec sa fille sur le grand chemin pour le chercher.

Ils allaient à grands pas , se tournant de tous côtés , et l'appelant sans cesse. Enfin ils entendirent au loin une voix d'enfant qui leur répondait par des cris douloureux. Ils y coururent, et ils trouvèrent Etienne dans un fossé profond , dont il ne pouvait sortir. Il était couvert de boue de la tête aux pieds; et il avait le visage et les mains tout déchirés par les broussailles.

Et comment diantre t'es-tu fourré làdedans? lui dit Thomas, en l'aidant à s'en retirer.

Ah ! mon père , c'est que je courais , tournant la tête vers l'homme de feu qui me poursuivait , et je suis tombé dans celte fosse. Je voulais en sortir, je n'ai trouvé pour m'accrocher que des épines.

Voyez comme elles m'ont mis tout en sang : et là-dessus il recommença ses cris et ses lamentations.

Son père le, tança rudement pour sa poltronnerie. Etienne en fut bien plus honteux, lorsqu'il apprit l'heureuse aventure de Suzette. 11 ne pouvait se consoler d'avoir perdu sa part du joli polichinelle qu'elle savait déjà faire jouer si adroitement.

La lanterne de votre récit , dit M. de Feuilleragues, me rappelle un événement où la mienne a joué un rôle encore plus effrayant pour toute une bourgade.

Je revenais un soir d'une tournée que j'avais faite pour des recrues dans les villages d'alentour. Il était tombé depuis midi une pluie affreuse qui avait rompu tous les chemins. Elle se précipitait encore avec la même violence ; mais comme il me fallait rejoindre la marche le lendemain au matin de bonne heure , je me

l'ami des enfans.

remis en roule avec la précaution de prendre une lanterne pour m'éclairer dans un pas dangereux que l'on m'indiqua.

Je venais de passer l'abri d'une petite colline , lorsqu'un coup de vent furieux emporte mon chapeau jusque vers le milieu d'un étang profond. Heureusement j'avais un grand manteau rouge. Je le fis remonter sur ma tête, eu me ménageant une petite ouverture peur voir à me conduire, et pour respirer. De peur que l'ouragan ne s'engouffrât dans ses plis, je passai mon bras droit autour de mon corps, afin de l'assujettir : en sorte que ma lanterne, que je tenais de la main droite, se trouvait sous mon épaule gauche. A l'entrée d'une bourgade bâtie sur le penchant d'une montagne, je rencontrai trois voyageurs, qui ne m'eurent pas plutôt aperçu, qu'ils se mirent à fuir, comme si quelque démon les eût emportés. Je continuai ma route au galop, et j'allai descendre dans une hôtellerie , ou je voulais prendre quelque repos. Bientôt après , j'y vis arriver mes trois poltrons pâles , et plus morts que vifs. Us racontèrent, en frissonnant d'effroi, qu'ils venaient de trouver un grand cadavre tout dégouttant de sang, qui portait sa tête en feu sous son bras. Il était monté, disaientils , sur un cheval noir par devant et gris par derrière, qui n'avait pas laissé, tout boiteux qu'il était, de monter tout droit la montagne avec une vitesse extraordinaire. Ils avaient eu le soin de sonner l'alarme dans toute la bourgade. On les avait suivis jusqu'à la porte de l'hôtellerie , et il s'y trouvait près de cent personnes pressées les unes contre les autres, ouvrant leurs bouches et leurs oreilles a cet épouvantable récit. Pour me dédommager des désagrémens de mon voyage; je résolus de rire encore à leurs dépens, avec le projet de les guérir ensuite de leurs frayeurs. I allai reprendre secrète-

ment mou cheval ; et m'étant remis à quelque distance dans le même équipage, excepté que ma lanterne était sous le devant de mon épaule , j'arrivai à bride abattue devant la porte de l'hôtellerie. 11 aurait fallu voir toute celte foule consternée , les uns cachant leurs têtes entre leurs mains, les autres se précipitant dans l'auberge. Il n'y eut que l'hôte seul qui eut le courage de rester snr la porte, et de me regarder. Alors je tirai ma lanterne de dessous mon bras , je dépouillai mon manteau, et je parus à ses yeux tel qu'il m'avait vu l'instant d'auparavant au coin de sa cheminée. Ce ne fut pas sans peine que nous vînmes à bout de rappeler ces bonnes gens de leur profonde terreur. Les trois voyageurs surtout , encore frappés de la première impression, n'en pouvaient croire leurs propres yeux. On finit par les railler de leur vision , et par boire à la santé du grand cadavre sans tête , qui, faute de cet éclaircissement, allait peut-être, de vieille en vieille , répandre poux des siècles une frayeur superstitieuse dans toute la contrée.

Ii ne tenait donc qu'à moi , dit M. de Fonbonne, de fournir aussi le sujet d'une belle relation aux commères de mon pays, dans une aventure nocturne qui m'est arrivée lors de ma première jeunesse.

Je venais d'achever le cours de ma rhétorique , lorsque j'allai passer le temps des vacances à la maison de campagne de mon oncle. J'eus une fois besoin de me lever dans la nuit. 11 fallait traverser une vaste galerie , et je n'avais d'autre lumière pour y guider mes pas , que les faibles rayons de la lune obscurcie par les nuages. En passant devant une porte vi trée qui s'ouvrait sur la grande allée du , jardiu, je vis une masse informe qui se glissait le long des arbres. La lune qui la frappait obliquement d'une sombre lueur lui donnait une apparence effrayante .

celle d'un grand colosse , dont la moitié du corps serait courbée en avant. A mesure qu'il s'éloignait , je le voyais se rapetisser par degrés , tout à coup il sembla se partager en deux. Une moitié paraissait immobile et morte ; l'autre, dans un grand mouvement , s'agitait autour d'elle. Comme aucune des deux ne venait de mon côté , la frayeur dont j'étais saisi me laissa la force d'appeler au secours. Mais à peine eus-je a demi poussé le premier cri , que la moitié vive du fantôme accourut vers moi , et me dit d'une voix suppliante : Ab! monsieur, monsieur Cyprien , ne criez pas , je vous en prie. Au nom de Dieu, taisez-vous. La voixjie m'était pas inconnue. Je m'armai de résolution, et m'avançai vers lui. Qui es-tu , lui dis-je? un voleur, sans doute? — Eh non, monsieur Cyprien , non certainement. Je suis Picard , le cocher. Ah ! c'est toi? répondis-je. Que fais-tu donc? J'allai le joindre, et j'aperçus un grand sac debout contre la muraille qu'il chargeait sur sa tête. Je vis clairement alors ce qui lui avait donné cette stature monstrueuse, et pourquoi il m'avait paru se partager en deux , lorsqu'il avait jeté le premier sac à terre. Je lui demandai ce qu'il emportait à une heure si indue. C'est que je dois, me répondit-il, aller de bonne heure à la ville. Hier au soir , j'oubliai de tirer de l'avoine du grenier ; il faut cependant que mes chevaux la mangent avant le jour. Je me suis levé pour en venir chercher; mais n'en dites rien, je vous en supplie. On pourrait me croire coupable de négligence, ou imaginer que je suis un voleur. Je compris tout de suite qu'il pourrait bien être en effet ce qu'il craignait de paraître. Je l'avais vu moi-même prendre de l'avoine le soir. D'ailleurs, ce n'était pas du côté«de l'écurie qu'il portait le sac, mais vers la petite ruelle qui passait au bout du jardin ; et puis il ne fallait sûrement pas deux grands sacs

d'avoine pour trois chevaux. Dès le lendemain , j'instruisis mon oncle de ce manège. Après quelques perquisitions, on découvrit qu'il avait une fausse clef , et que de cette manière , il avait plusieurs fois emporté dans la nuit une grande partie des provisions de nos pauvres chevaux.

Si, lorsque le prétendu fantôme se fut approché de moi et m'eut appelé par mon nom , je n'avais pas surmonté ma première frayeur , et que je me fusse sauvé dans ma chambre pour l'éviter, de quelles terribles idées ne me serais-je pas tourmenté pendant toute la nuit? Cette image m'aurait peut-être poursuivi le reste de ma vie, et m'aurait rendu faible et peureux, si même elle n'avait attaqué mes nerfs et dérangé mon cerveau.

M. de Fonbonne aurait eu effectivement ce malheur à craindre. Je viens d'être instruit d'un événement funeste, qui prouve combien les effets de la peur sont terribles sur les enfans. Je vais vous le raconter, mes amis, et j'espère que cet exemplevous guérira delà manie odieuse que vous avez de chercher à vous effrayer les uns les autres , surtout dans les ténèbres.

Le jeune Charles de Pommery , enfant plein d'esprit et de talens , avait pris un goût si vif pour la musique, que non content de la leçon de clavecin qu'il recevait chez lui dans la matinée, il allait encore tous les soirs la répéter chez son maître , qui demeurait dans le voisinage de la maison de son père.

Son frère Auguste, très- bon enfant aussi , mais dont les goûts étaient plus tournés vers la dissipation , employait ce temps à forger dans sa tête mille nouvelles espiègleries. Il s'était aperçu que Charles rentrait le plus souvent tout seul au logis, et quelquefois dans l'obscurité. Il forma le dessein de lui faire peur. De^puis quelques jours il s'exerçait h l'insu

l'ami des enfans.

de sa famille, à marcher sur des écliasses. Un soir il les prend à ses pieds , s'affuble d'un grand drap blanc , qui , maigre sa hauteur, traînait jusqu'à terre, couvre sa tête d'un chapeau noir a bords rabattus, d'où pendait un long crêpe de deuil ; et, dans ce grotesque attirail , il se place debout , à l'entrée de la maison , pour attendre son frère. Celui-ci revenait dans la joie innocente de son âge , fredonnant l'air qu'il venait de répéter. Il n'était plus qu'à trois pas de h porte, lorsqu'il aperçut le colosse monstrueux qui agitait ses bras , et marchait à lui pour le repousser. Frappé d'un effroi mortel à cet aspect , il tombe tout-à coup par terre sans connaissance. Auguste qui n'avait pas prévu les suites de son détestable badinage, dépouille aussitôt son épouvantail , et se jette à corps perdu sur son frère , en lui prodiguant les plus tendres caresses , et tous les secours qu'il crut propres à le ranimer. Mais hélas ! le petit malheureux était déjà comme mort. Ses parens accourent, et parviennent enfin à le rappeler au sentiment de la vie. 11 ouvre les yeux , et les regarde d'un air

stupide. On l'appelle des noms les plus chers , il ne peut les entendre. Sa langue s'agite en vain dans sa bouche , elle ne rend plus que des sons inarticulés. Le voilà sourd , muet et insensé , sans doute pour la vie. 11 s'est écoulé plus de six mois depuis cette déplorable aventure, et tout l'art des médecins n'a pu rien opérer. Peignez-vous, si vous le pouvez, mes amis, la désolation de ses parens, 11 serait peut-être à désirer pour eux qu'il eût cessé de vivre. Ils n'auraient pas tous les jours sous les yeux un sujet de pleurs et de désespoir. Mais leur affliction n'est rien encore en comparaison de celle d'Auguste. Depuis ce temps, il ressemble plus à un squelette qu'à une créature vivante. 11 ne peut ni manger ni dormir.

Ses larmes l'épuisent, et ses remords le dévorent. Cent fois, dans la journée, il marche ou s'arrête d'un pas égaré , il tord ses mains, s'arrache les cheveux, et maudit sa naissance. 11 appelle , il embrasse son frère, qui ne le reconnaît plus. Je les ai vus l'un et l'autre , et je ne puis vous dire lequel des deux est le plus infortuné.

L AMI DES ENFANS

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