‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 216 sur 264 · CASTOR ET POLLUX · texte numérisé non relu

CASTOR ET POLLUX

Monsieur de Sainval élevait deux jeunes chiens , qu'il avait appelés Castor et Pollux , dans l'espérance qu'ils s'aimeraient l'un l'autre , comme les deux héros célèbres dont ils portaient les noms. Mais quoiqu'ils fussent nés de la même mère , qu'ils eussent toujours été nourris ensemble , et traités avec une égalité parfaite, ils ne tardèrent pas à manifester un caractère bien opposé.

Castor était doux , affable , docile ; Pollux , mutin , hargneux et querelleur.

Castor bondissait de joie lorsqu'on lui faisait des caresses ; mais il ne trouvait pas mauvais qu'on caressât aussi son

frère. Pollux, même quand M. de Sainval le tenait sur ses genoux , trouvait encore a grogner s'il adressait uu sourire à Castor, ou s'il luifaisaitle signe le plus léger d'amitié,

Lorsque les amis de M. de Sainval se faisaient su ivre de leurs chiens, en lui rendant visite, Castor allait les joindre, et cherchait à s'amuser avec eux. Comme il était d'un naturel souple et liant, et qu'il avait les manières très-prévenantes , ses camarades se trouvaient tout de suite à leur aise avec lui. On les voyait jouer et caracoler ensemble , comme s'ils avaient été amis de collège. Le généreux Castor

L AMI 1JTS ENFANS.

semblait chercher à faire briller leur grâce et leur légèreté , pour leur procurer quelques amitiés de son maître, et les rendre agréables à ses yeux.

Que faisait Pollux pendant tout ce temps? Il se tenait dans un coin , d'où il ne cessait d'aboyer contre les étrangers. Quelqu'un d'eux, par malheur, l'approchait-il de trop près, il lui montrait les dents, et souvent lui mordait la queue ou les oreilles. S'il voyait M. de Sainval eu caresser un pour sa gentillesse , il poussait des cris effroyables, comme si la maisou eût été au pillage.

M. de Sainval avait remarqué dans Pollux ce caractère odieux, et il commençait déjà à ne plus l'aimer. Castor, en revanche, gagnait tous les jours quelque chose dans son affection.

Un jour qu'il était à table, il résolut de les éprouver d'une manière eucore plus décidée qu'il n'avait fait jusqu'alors.

Les deux frères étaient auprès de lui.

Pollux était le plus avancé, parce que l'honnête Castor , pour éviter les querelles , se faisait un plaisir de lui céder le pas. 1\I. de Sainval donna à Pollux un morceau de viande succulent , qu'il se mit tout de suite à manger. Castor n'en parut point mécontent, et il attendait sans murmure que son tour arrivât. Son maître ne lui jeta qu'un os décharné : il le reçut d'un air satisfait ; mais à peine Pollux eut-il aperçu que son frère avait eu aussi sa part . quoique bien inférieure à la sienne , qu'il rejeta avec indignation le morceau qu'il tenait à la gueule , et se jeta sur lui pour lui arracher le sien. Castor ne lui opposa point de résistance: et, imaginant que son os flattait peut-être davantage lé goûl capricieux «le son frère, il se lit une joie de le lui céder.

N'allez pas croire , mes amis, que celle condescendance de la pari de Castor fût un effet de sa faiblesse ou de sa pusilla-

nimité. II avait fait ses preuves de force et de courage dans une occasion où sou frère s'était mis sur les bras, par ses grogneries, un dogue du quartier. Pollux , après avoir provoqué le combat , avait pris lâchement la fuite. Castor, quoique resté seul, le soutint en héros; et il eut la gloire de mettre en déroute son ennemi.

M. de Sainval savait cette anecdote ; ainsi le caractère de Castor étant déjà bien établi dans son esprit , il l'appela , lui fit prendre le morceau choisi qu'il avait jeté à Pollux, et que celui-ci avait négligé , et il dit : Castor, mon brave chien, il est juste que tu aies la portion de ton frère, puisqu'il t'a enlevé la tienne.

Pollux le regardait en grognant. M. de Sainval ajouta : Puisque tu as été complaisant et généreux envers celui qui ne te montrait qu'une jalouse envie, tu seras désormais mon chien d'appartement, et ton rrèreneseraque chieu de basse-cour.

Allons, qu'on mette Pollux à la chaîne, et qu'on lui construise un chenil.

Pollux fut enchaîné dans la basse-cour, et Castor eut ses allées franches dans tous les appartemens.

Pollux eût peut-être joui insolemment de sa faveur, s'il avait obtenu l'avantage dans le jugement de If. de Sainval; mais Je bon cœur de Castor saiguait de la disgrâce de son frère; et il chercha tous les moyens de lui en adoucir les amertumes. Lorsqu'on lui donnait un morceau friand, il le prenait proprement dans sa gueule, et le portait à Pollux : il frétillait do la queue , pour l'inviter à s'en régaler. La nuit, il allait le trouver dans son chenil, pour le distraire de ses peines , et réchauffer ses membres engourdis par le froid .

Mais l'envieux Pollux, loin d'être sensible à des attentions si tendres et si délicates, ne le recevait qu'avec des hurlemens cl des morsures. Bientôt la rage

l'ami des enfans.

alluma son sang, ulcéra son cœur, et dessécha ses entrailles. II mourut en déses-

père

0 vous, enfans! s'il en était quelqu'un

du caractère affreux de PolJux, voyez le sort qui vous menace ; une vie pleine d'humiliations et de chagrins, suivie d'une mort cruelle.

Page 1