HENRIETTE, AUGUSTE
Henriette, qui a entendu les derniers mots, pousse un cri.
Henriette. — Eh bien ! Auguste, estu fou?
auguste. — C'est toi, ma sœur?
Henriette. — Oui , comme tu vois.
Mais que fais-tu de cet outil-là? (Enmontrant son épée.)
auguste. — Ce que j'en fais? ce qu'un gentilhomme doit en faire.
Henriette. — Et quel est celui que tu veux renvoyer de ce monde ?
auguste. — Le premier qui s'avisera de croiser mon chemin!...
Henriette. — Voilà bien des vies en danger. Et si c'était moi, par hasard?
auguste. — Si c'était toi?... Je ne te le conseille point. Tu vois que j'ai maintenant une épée. C'est mon papa qui m'en a fait présent.
Henriette. — Apparemment pour aller tuer les gens à tort et à travers?
auguste. — Est-ce que je ne suis pas chevalier ? Si l'on ne me rend pas tous les respects qui me sont dus , pan , un soufflet ! Et si le petit bourgeois veut faire le méchant, l'cpée à la main ! (// veut la tirer du fourreau.)
Henriette. — Oh ! laisse-la en repos, mon frère. De peur de m'exposer à te manquer involontairement , je voudrais savoir en quoi consiste le respect que tu demandes.
auguste. — Tu le sauras bientôt. Mon père vient d'envoyer chercher ma petite société. Quêtes polissons ne se conduisent pas respectueusement, et tu verras comme je me comporterai.
L AMI DES E.MANS
Henriette. — Fort bien ; mais je te demande ce qu'il faut faire pour se conduire respectueusement envers toi.
auguste. — D'abord , je veux qu'on me fasse de profonds , profonds saluts.
Henriette, lui faisant, d'un air moqueur , une profonde révérence. — Votre servante très-humble, monseigneur mon frère. Est-ce bien comme cela?
auguste. — Point de moquerie, s'il te plaît, Henriette; autrement...
Henriette. — Mais c'est très-sérieux, je t'assure. Il faut bien savoir remplir ses devoirs envers les personnes respectables, il ne sera pas mal d'en instruire aussi tes petits amis.
auguste. — Oh ! je veux bien me moquer de ces petits drôles ; tirailler l'un , pincer l'autre , les houspiller de toutes les manières.
Henriette. — C'est encore là apparemment un des devoirs de ta chevalerie. Mais si ces drôles ne trouvent pas le jeu plaisant , et qu'ils donnent sur les oreilles à monsieur le chevalier ?
auguste. — Bon ! c'est de vil sang bourgeois. Cela n'a ni cœur, ni épée.
Henriette. — Vraiment, notre papa ne pouvait te faire un cadeau plus utile. Il a bien vu quel digne chevalier était caché dans son tils , et qu'il ne fallait qu'une épée pour le faire paraître au grand jour.
auguste. — Ecoute, ma sœur; c'est ma fête , il faut bien nous divertir. Au moins, tu n'en diras rien à notre papa ?
Henriette. — Pourquoi non ? il ne t'aurait pas donné une épée , s'il n'avait attendu quelque exploit de cette espèce d'un chevalier tout frais armé. Est-ce qu'il t'aurait recommandé autre chose?
auguste. — Certainement oui. Tu sais qu'il me prêche toujours.
Henriette. — Que t'a-t-il donc proche ?
auguste. — Que sais-je, moi? Que
l'ami dks enfans.
c'était à moi de parer mou épée , et non à mou épée de me parer.
Henriette. — Eu ce cas, tul'as compris à merveille. Parer son épée , c'est savoir s'en servir; et tu veux déjà montrer que tu possèdes ce talent.
auguste. — Fort bien, ma sœur. Tu penses te moquer? Mais je veux bien que tu saches....
Henriette. — Je sais à merveille tout ce que tu peux me dire. Mais sais-tu bien, toi , qu'il manque quelque chose de fort essentiel h l'ornement de ton épée ?
auguste. — Eh! quoi donc! (// détache son ceinturon, et regarde t' épée de tous les côtés. ) Je ne vois pas qu'il y manque la moindre chose.
Henriette. — Vraiment, tues un habile chevalier ! Et une rosette ? Ah ! comme un nœud bleu et argent irait bien sur cette poignée 1
auguste. — Tu as raison , Henriette. Ecoute; tu as dans ta toilette un magasin de rubans, ainsi....
Henriette. — J'y pensais ; pourvu que tu ne viennes pas , en récompense , me jouer de tes tours de chevalerie , et me porter quelque coup d'estramaçon.
auguste. — La folle ! Voici ma main , tope là ; tu n'as rien à craindre. Mais vite , un beau nœud ! Lorsque ma petite compagnie viendra , je veux qu'elle me voie dans toute ma gloire.
Henriette. — Donne-la-moi dont.
auguste , lui donnant son épée. — Tiens, la voici. Dépêche-toi. Tu la mettras dans ma chambre, sur la table, pour que je la trouve au besoin.
Henriette. — Repose-t'en sur moi.