NARCISSE ET HIPPOLYTE
Narcisse et Hippolyte, à peu près du môme âge, étaient amis dès la plus tendre eufance. Les maisons de leurs parens étant voisines, ils avaient occasion de se voir tous les jours.
M. de Choisy, père de Narcisse, occupait une place distinguée dans la magistrature, et jouissait d'un immense revenu. Le père d'Hippolyle, au contraire, nommé M. de Merville, ne possédait qu'une fortuue bornée; mais il vivait content, et toutes ses vues tendaientà rendre son fils heureux, par les avantages d'une sage éducation, puisqu'il ne pouvait lui laisser de grandes richesses. Il choisit , pour cet objet , les moyens les plus dignes de sa prudence.
Hippolyte avait à peine atteint l'âge de neuf ans , qu'il était formé à tous les exercices du corps , et que son esprit était enrichi de plusieurs connaissances utiles. Comme il était toujours dans le travail et le mouvement , il avait acquis une santé robuste; et content de luimôme, heureux de la tendresse de ses parens, il ne respirait qu'une douce gaîté, dont l'impression se répandait sur tous ceux qui avaient le bonheur de vivre auprès de lui.
Son petit voisin Narcisse le sentait bien ; et du moment qu'il n'était plus avec Hippolyte, il ne savait à quoi s'amuser.
Pour se délivrer de l'ennui qui le tourmentait , il mangeait continuellement sans avoir faim, buvait sans soif, et s'assoupissait sans besoiu de sommeil. Aussi ne se passait-il pas un seul jour qu'il n'éprouvât des langueurs d'estomac ou des douleurs de tête violentes.
M. de Choisy avait, comme M. de Merville, le tendre projet de faire le bonheur de son fils. Mais il avait pris malheureusement, pour y parvenir, des moyens tout-a-fait opposés.
Narcisse , dès le berceau , avait été élevé dans la mollesse. Il avait toujours derrière lui un domestique pour lui avancer un fauteuil , lorsqu'il voulait changer de place. On l'habillait et on le déshabillait, comme s'il avait été privé de l'usage de ses mains. Il semblait que tous ceux qui l'entouraient fussent chargés de respirer pour lui, et qu'il ne vécût point par lui-même.
Lorsqu'Hippolyte , en veste légère de toile, aidait son père à cultiver, pour son amusement, un petit jardin, Narcisse, en bel habit brodé, se faisait traîner dans un carrosse , pour faire des visites avec sa maman.
S'il allait quelquefois se promener à la eampagne, et qu'il voulût s'asseoir dans une prairie, on avait soin d'étendre sous lui les coussins de la voiture, de peur qu'il ne s'enrhumât sur le gazon.
Accoutumé à voir prévenir ses moindres fantaisies, tout ce qui s'offrait à ses yeux excitait un moment ses désirs. Et plus on s'empressait à les satisfaire, plus tôt il en était dégoûté.
Pour lui épargner le plus léger sujet d'humeur, sa mère avait ordonné à tous ses domestiques de respecter jusqu'aux caprices de son fils. Cette lâche condescendance l'avait rendu si fantasque et si impérieux , qu'il était devenu un objet de haine et de mépris pour tous les gens delà maison.
Après ses parens , Hippolyte e'iait le
L'AMI des en fans.
seul qui l'aimât, et qui supportât patiemment ses boutades. Il avait l'art déployer son humeur, et de le rendre même joyeux comme lui.
Comment fais - tu donc pour être toujours si gai? lui dit un jour M. de Choisy.
Comment je fais? lui répondit- il; je n'en sais trop rien. Cela vient de soimême. iMon papa me dit cependant qu'on n'est jamais parfaitement heureux, si l'on ne sait mêler le travail aux plaisirs. Je l'ai bien éprouvé : lorsqu'il vient des . étrangers à la maison, et que, pour leur faire fêle , tous nos travaux sont suspendus; je ne m'ennuie jamais que ces jours-là. C'est ce mélange d'exercices et d'amusemens qui fait aussi que je me porte toujours bien. Je ne crains ni les vents, ni la pluie, ni les ardeurs du midi, ni les fraîcheurs du soir ; et j'ai déjà labouré une partie de mon jardin, lorsque le pauvre Narcisse est encore enseveli dans son lit.
M. de Choisy poussa un soupir : et ce jour même il alla consulter M. de Merville sur les moyens qu'il fallait prendre pour rendre son fils aussi sain et aussi gai qu'Hippolyte.
M. de Merville se fit un plaisir de répoudre à ses questions , et il lui exposa le plan qu'il avait suivi.
Les forces de l'esprit et celles du corps, lui dit-il , doivent être également exercées, si l'on ne veut qu'elles deviennent aussi inutiles que ces trésors enfouis dans la terre , et ignorés de leurs possesseurs. On ne peut rien imaginer de plus contraire au bonheur et à la santé de ses enfans , que de les porter a la pusillanimité , en les accoutumant à la mollesse, et de céder, par une cruelle complaisance , à leurs bizarres et tyranniques volontés. A quelles contrai .étés n'est pas exposé , pour toute sa vie, un liomme qui est accoutumé , dès l'enfance, à voir flatter toutes ses folles imaginations, li>rsquo. dans le nombre
des vœux les plus ardens de son cœur, à peine en verra-t-il un seul s'accomplir, et qu'il sera réduit à murmurer lâchement contre sa destinée, quand il devrait le plus souvent remercier le Ciel de la résistance qu'il oppose à ses vœux insensés? Il ajouta , avec un mouvement de joie inexprimable, qu'Hippolyte ne serait certainement pas cet homme malheureux.
M. de Choisy fut frappé de ce discours, et il résolut de conduire son fils au bonheur par la même voie.
Hélas ! il était trop tard. Narcisse avait déjà douze ans, et son ame, dès longtemps énervée , était hors d'état de soutenir les efforts qui fatiguaient tant soit peu sa faiblesse. Sa mère , aussi faible que lui , suppliait son époux de ne pas tourmenter leur bien-aimé. Son époux , lassé de ces supplications, abandonna le sage projet qu'il avait conçu ; et le bienaimé s'enfonça de plus en plus dans sa funeste mollesse.
Le dépérissement de son corps et la dégradation de son ame augmentèrent dans une égale proportion , jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de quinze ans Ses parens l'envoyèrent alors à Paris , pour prendre ses grades en philosophie , et de là passer à l'étude du droit. Hippolyte devait entrer dans la même carrière ; il suivit son jeune ami.
J'ai oublié de dire qu'Hippolyte , dans les diverses connaissances qu'il avait acquises , n'avait eu d'autres maîtres que son père. Narcisse avait eu autant de maîtres qu'il y a de connaissances à acquérir ; et il en avait passablement retenu quelques termes. C'était là le fruit de toutes ses études.
L'esprit d'Hippolyte , au contraire , était comme un vaste jardin bien aéré , et de toutes parts exposé aux rayons bienfaisans du soleil , où se fécondaient rapidement, par une heureuse culture , les semences qu'on y avait répandues. Richr
L AMI DES ENFAJÎS.
déjà d'instructions , il en désirait avidement de nouvelles. Son application et sa bonne conduite offraient des modèles d'émulation à ses camarades. La douceur de son ame, la vivacité de son esprit, et l'enjouement de son caractère, inspiraient l'attrait le plus vif pour sa société. Tous l'aimaient, tous aspiraient à devenir ses amis.
Narcisse , dans les premiers temps , s'était fait une joie de loger avec lui. Bientôt son orgueil , humilié de la considération qu'Hippolyte avait acquise , ne put lui permettre d'en être plus long-temps le témoin. Il s'en sépara sur un prétexte frivole.
Livré à lui-même , et blase dans ses goûts , il soupirait après le plaisir , et il saisissait inconsidérément tout ce qui paraissait lui en offrir la trompeuse image.
Je n'entreprendrai point de vous dire combien de fois il eut à rougir de luimême , et comment , d'étourderie en étourderie, il tomba dans les derniers égaremens. Il vous suffira de savoir qu'il retourna dans la maison paternelle avec un principe de mort dans le sein , qu'il languit six mois sur un lit de douleur , et qu'il expira dans une cruelle agonie.
Hippolyte, tendrement regretté de ses professeurs et de ses camarades, était rentré chez ses parens, chargé d'un trésor de lumières et de sagesse. Avec quels transports il fut reçu de sa famille ! 0 enfans ! que c'est une douce chose de se faire aimer , et de sentir au fond de son cœur qu'on est digne de celte bienveillance universelle !
Sa mère s'estimait la plus heureuse de toutes les femmes. Son père ne le regardait qu'avec des yeux baignés de larmes de joie.
Un emploi considérable, qui vint à vaquer dans sa patrie , lui fut conféré d'après le vœu unanime de ses concitoyens, et satisfit le désir ardent qu'il avait de se rendre utile à leur bonheur.
Il en jouit comme eux-mêmes , et il vit partager ce sentiment généreux a ses parens , qui coulèrent dans l'abondance une vieillesse honorable. Il se plaisait. à leur rendre avec usure les soins qu'il en avait reçus. Une épouse belle et vertueuse, des enfans semblables à lui , achevèrent de combler sa félicité. Lorsqu'on parlait d'un homme heureux et digne de l'être , sou nom se présentait toujours le premier.