‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 240 sur 264 · LE FOURREAU SE SOIE · texte numérisé non relu

LE FOURREAU SE SOIE

La jeune Marthonie avait porté jusqu'à l'âge de huit ans de simples fourreaux de toile blanche. Des souliers unis de marroquin chaussaient ses pieds mignons. Sa chevelure d'ébène, abandonnée à ses caprices , flottait en boucles naturelles sur ses épaules.

Elle se trouva un jour en société avec d'autres petites demoiselles de son âge , qu'on avait déjà parées comme de grandes dames ; et la richesse de leur habillement

éveilla dans son cœur le premier sentiment de vanité.

Ma chère maman , dit-elle en rentrant au logis , je viens de rencontrer les trois demoiselles de Floissac , dont l'aînée est encore plus jeune que moi. Ah ! comme elles étaient joliment adonisées ! Leurs parens doivent avoir bien du plaisir de les voir si brillantes! Vous êtes aussi riche que leur mère. Donnez-moi aussi, je vous prie , un fourreau de soie et des souliers

LAUI DES BNFANS.

brodés , et permettez qu'on donne un tour de frisure à mes cheveux.

Mmo de joxcocrt. — Je ne demande pas mieux , ma fllle , si cela fait ton bonheur; mais je crains bien qu'avec toute cette élégance , tu ne sois plus aussi heureuse que tu l'as été jusqu'à présent dans la simplicité de tes habits.

marthonie. — Et pourquoi donc; maman , je vous prie ?

Mme de joncourt. — C'est qu'il te faudra vivre dans une frayeur continuelle de salir ou même de chiffonner tes ajustemens. Une parure aussi recherchée que celle que tu désires , demande la plus excessive propreté , pour faire honneur à celle qui la porte. Une seule tache en ternirait tout l'éclat. H n'y a pas moyen d'envoyer un fourreau de soie au blanchissage , pour lui rendre son premier lustre : et quelques richesses que tu me supposes, elles ne suffiraient pas à le renouveler tous les jours.

marthome. — Oh ! si ce n'est que cela, maman, soyez tranquille, j'y veillerai de tous mes yeux.

Mme de joncourt.— A la bonne heure, ma fille. Mais souviens-toi que je t'ai prévenue des chagrins que peut te coûter ta vanité.

Marthonie , insensible à la sagesse de cet avis, ne perdit pas un moment à détruire tout le bonheur de son enfance.

Ses cheveux, qui jusqu'alors avaient joui de leur aimable liberté, furent emprisonnés en d'étroites papillotes , qu'on mit encore à la presse entre deux fers brûlans ; et leur beau noir de jais, qui relevait avec tant d'éclat la blancheur de son front , disparut sous une couche de poudre cendrée.

Deux jours après , Marthonie eut un fourreau de taffetas du plus joli vert de pomme, avec des nœuds de ruban rose tendre, et des souliers de la môme couleur, brodés en paillettes. Le goût qui

régnait dans ses habits, leur fraîcheur et leur propreté , charmaient les regards ; mais tous les membres de Marthonie v paraissaient à la gêne; ses mouvemens n'avaient plus leur aisance accoutumée ; et sa physionomie enfantine, au milieu de tout cet appareil, semblait avoir perdu les grâces de la candeur et de la naïveté.

La petite fille était cependant enchantée de cette métamorphose. Ses yeux se promenaient avec complaisance le long de toute sa petite personne, et ne s'en écartaient que pour aller chercher à la dérobée dans l'appartement, une glace qui pût lui retracer son idole.

Elle avait eu l'adresse de faire inviter ce jour-là , par sa maman , toutes ses jeunes amies, pour jouir de leur surprise et de leur admiration. Elle se pavanait fièrement devant elles, comme si elle était parvenue à la royauté, et qu'elles fussent soumises à son empire. Hélas I ce règne brillant eut une bien courte durée, et fut semé de bien des soucis !

On avait proposé aux enfans une promenade hors des murs de la ville. Marthonie se mit à leur tête, et l'on arriva bientôt dans une campagne délicieuse.

Une prairie verdoyante s'offrit la première à leurs regards. Elle était émaillce dos plus jolies fleurs, autour desquelles voltigeaient des papillons, peints de mille couleurs bigarrées. Les petites demoiselles allèrent à la chasse des papillons. Elles les attrapaient avec adresse , sans les blesser, et lorsqu'elles avaient admiré leurs couleurs, elles les laissaient s'envoler, et suivaient des yeux leur vol inconstant. Elles cueillirent aussi des fleurs choisies, dont elles composaient les plus jolis bouquets.

Marthonie qui, par fierté, avait d'abord dédaigné ces amusemens, voulut bientôt prendre sa part de la joie qu'ils inspiraient. Mais on lui représenta que le ga-

L AMI DES ENFANS

zoa pouvait être humide, et qu'il gâterait ses souliers et son fourreau.

Elle fut donc obligée de rester toute seule et sans bouger, tandis qu'elle voyait folâtrer ensemble ses heureuses compagnes. Le plaisir de contempler sa robe vert de pomme était bien triste en comparaison.

Au bout de la prairie, s'élevait un joli bosquet. Od entendait, avant d'y arriver, le chant des oiseaux, qui semblait inviter les voyageurs à venir y goûter la fraîcheur de son ombrage. Les enfans y entrèrent en sautant de joie. Marthonie voulait les suivre ; mais on lui dit que sa garniture de gaze serait déchirée par tous les buissons. Elle voyait ses amies jouer aux quatre coins , et se poursuivre légèrement entre les arbres. Plus elle entendait de cris de plaisir, plus elle ressentait de dépit et d'humeur.

Sophie , la plus jeune de ses compagnes, qui la voyait de loin se désoler, eut pitié de sa peine. Elle venait de trouver un endroit couvert de fraises sauvages d'un goût exquis. Elle lui fit signe de la venir joindre pour en manger avec elle. Marthonie voulut l'aller trouver; mais au premier pas qu'elle fit, un cri de douleur remplit tout le bosquet. On accourut, et on trouva Marthonie accrochée par les rubans et la gaze de son chapeau a une branche d'aubépine, dont elle ne pouvait se débarrasser. On se hâta de détacher les longues épingles qui tenaient le chapeau sur sa tête ; mais comme ses cheveux crêpés se trouvaient aussi mêlés dans l'aventure, il lui en coûta une boucle presque entière ; et l'édifice élégant de sa coiffure fut absolument renversé.

On n'aura pas de peine a imaginer combien ses amies, qu'elle se plaisait à humilier par le faste de sa parure, furent peu attristées de ce fâcheux événement.

Au lieu des consolations qu'elle aurait dû en attendre dans son malheur, mille

brocards malins furent lancés contre elle. On la quitta bientôt pour aller chercher de nouveaux plaisirs sur une colline qui se présentait de loin à la vue. •

Marthonie fut contrainte de rester en arrière ; ses souliers étroits gênaient sa marche , et son corset embarrassait sa respiration. Elle aurait bien souhaité alors être déjà rentrée à la maison pour se mettre à son aise ; mais il n'était pas raisonnable d'exiger que toutes ses amies fusser, t privées , pour elle , de leurs amusemens.

Elles étaient déjà montées sur le sommet de la colline , et jouissaient de la charmante perspective qu'un vaste horizon présentait à leurs yeux enchantés. On découvrait de toutes parts de vertes prairies , des champs couverts de riches moissons , des ruisseaux qui serpentaient dans la plaine , et dans l'éloignement une large rivière dont les bords étaient couronnés de superbes châteaux. Ce spectacle magnifique charmait leurs regards. Elles se récriaient de joie et d'admiration , tandis que la pauvre Marthonie , assise au pied de la colline, et n'ayant devant les yeux que d'horribles rochers, était rongée de tristesse et d'ennui.

Elle eut le temps de faire , dans sa solitude , des réflexions bien amères. Ah 1 se disait-elle en elle-même , à quoi me servent maintenant ces beaux habits? Quels doux plaisirs ils m'empêchent de goûter ! et quelles douleurs ils me font souffrir !

Elle s'abandonnait à ces affligeantes pensées , lorsqu'elle entendit ses compagnes descendre précipitamment, et lui crier de loin : Viens, Marthonie, sauvonsnous, sauvons-nous! Voilà un orage terrible qui s'élève derrière la colline. Ta robe va être abîmée ; si tu ne te dépêches de courir.

Marthonie sentit ses forces renaître, par la crainte du malheur dont on la menaçait. Elle oublia sa fatigue , ses meurtrissures et ses étouffemens , pour hâter

L AMI UliS E.\FA.\S.

sa course. Mais malgré l'aiguillon dont elle était pressée , elle ne pouvait suivre que de loin ses compagnes, vêtues bien plus légèrement. D'ailleurs, elle était à tout moment arrêtée , tantôt par son panier daus les sentiers étroits , tantôt par sa queue traînante a travers les pierres et les ronces , tantôt par l'échafaudage de sa chevelure, sur laquelle l'impétuosité du veut faisait courber les branches des arbustes et des buissons.

Au même instant l'orage éclata dans toute sa fureur , et il tomba une pluie mêlée d'une grêle épaisse, au moment précis où les autres enfans venaient de regagner la maison de leurs pères.

Enfin , Marthonie arriva trempée jusqu'aux os. Elle avait laissé en chemin un de ses souliers dans la fange , et la tempête avait emporté son chapeau dans le milieu d'un bourbier.

On eut toutes les peines du monde à

la déshabiller , tant la sueur et la pluie avaient collé sa chemise sur son corps; et sa parure se trouva perdue sans ressources.

Veux-tu que je te fasse faire demain un autre fourreau de soie? lui dit froidement sa mère , en la voyant noyée dans les larmes.

Oh ! non , non , maman , répondit-elle, en se jetant dans ses bras. Je sens bien maintenant qu'une élégante parure ne rend pas plus heureux. Laissez-moi reprendre mes premiers habits , et pardonnez-moi ma folie.

Marthonie, avec les vêtemens de l'enfance , reprit sa modestie , ses grâces , sa liberté; et sa maman n'eut point de regret à une perte qui rendait à sa fille le bonheur que son imprudence et sa vanité allaient peut-être lui ravir , sans cette malheureuse leçon.

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