‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 246 sur 264 · I-'AMI DBS EN FANS · texte numérisé non relu

I-'AMI DBS EN FANS

des maîtres, si la plupart des domestiques ne sont pas des Laurent et des Elspy. Ils leur parlent toujours avec dureté; comment veulent-ils que ces pauvres gens prennent pour eux d'autres sentimens que ceux de la crainte? Puisqu'ils sont placés par le hasard dans un rang inférieur, n'est-il pas de l'humanité de ne pas les fouler à nos pieds , de leur donner au contraire toutes les marques d'affection qui peuvent les relever dans leur propre estime, et nous concilier leur attachement? On cherche à se faire aimer dans sa patrie , dans sa ville , dans son voisinage , pourquoi ne vouloir pas être aimé dans sa maison par des personnes que l'on voit à chaque instant de la journée? Pourquoi n'en pas faire une seconde classe de ses enfans? Est-il beaucoup de ces maîtres qui eussent fait pour leur meilleur ami ce que la généreuse Elspv a fait pour sa maîtresse ? Mon oncle m'a dit que l'Académie française venait de couronner cette année un trait exactement semblable. Je suis bien aise que de si belles actions soient plus connues. Elles engageront les maîtres à traiter leurs domestiques avec plus d'égards, puisque, malgré toute leur fortune , ils peuvent encore avoir besoin d'eux un jour ; et les domestiques y trouveront un encouragement pour servir leurs maîtres avec plus de zèle et de fidélité. Je crois que si nous avons jamais une maison à conduire, nous saurons, comme notre papa , la remplir de gens dont les cœurs seront aussi prêts que les bras à nous servir.

Cette semaine, mon frère, est bien triste pour ta pauvre Camille. Mon oncle m'avait emmenée hier avec lui dans les champs , pour me distraire de mon chagrin par une petite promenade. Tout h coup nous entendîmes un tambour. Nous nous avançâmes. C'étaient des recrues levées dans le pays qui allaient partir. Il y avait , nu milieu des soldats, plusieurs

L'AMI DES ENFAiVS.

paysannes assemblées, qui avaient sans doute leurs maris ou leurs enfans dans la troupe , car ils ne faisaient que s'embrasser et verser des larmes. Nos yeux , après avoir parcouru cette foule , s'arrêtèrent sur une femme en habits de deuil , qui , sans être de la première jeunesse , avait une figure d'une beauté remarquable.

Dans ses bras était un jeune homme qu'on voyait se mordre les lèvres pour s'empêcher de pleurer. Elle lui présentait un flacon de vin , et quelque chose d'enveloppé dans un morceau de linge. II prit l'un , mais refusa l'autre , quelques instances qu'on lui fît pour l'engager à l'accepter. Mon oncle s'avança vers elle , et lui demanda si c'était son fils. — Oui, monsieur , c'est mon seul garçon , et un si bon fils , que le monde entier ne pourrait en produire de pareil. Mon mari est mort depuis six mois , et m'a laissé trois filles , dont la plus âgée n'a que cinq ans. Dans la dernière disette , il s'était endetté de cinquante écus. Les créanciers sont venus à sa mort ; et j'ai vu le petit champ qui nous fait vivre près de leur être abandonné. On levait des recrues dans le pays. Le fils d'un riche fermier s'était laissé enrôler par surprise. Il a déclaré crue si un autre garçon du village voulait prendre sa place, il lui donnerait cent francs. Mon fils lui a proposé de porter la somme jusqu'à cinquante écus, et qu'il serait son homme. Enfin , ils se sont accordés à cinq louis. Je n'ai pas su un mot de tout cet arrangement , que quand il a été conclu. Autrement , j'aurais prié mon fils de nous laisser, mes filles et moi, dans la misère, plutôt que de nous priver de ses secours , lui qui me tient lieu d'ami, de protection , de tout au monde , car il a travaillé nuit et jour pour moi. J'ai cru tomber morte de douleur , lorsqu'il m'a présenté les cinq louis qu'il a reçus pour son enrôlement. Je suis allée vers le sergent; toules mes prières n'ont pu le fléchir.

Mon fils a cherché à me consoler , en me représentant que notre champ étant presque libre, je pourrais vivre avec mes filles au-dessus des besoins. Tranquillisez-vous, me disait-il , je serai quelque temps en quartier dans le voisinage. Après l'exercice, je reviendrai pour vous aider a travailler. Mon terme n'est que de six ans, et ensuite j'aurai mon congé. . . Hélasl s'écria-t-elle , tout allait si bien. Pendant quatre mois il a travaillé avec tant d'ardeur, que nous avons achevé de payer nos dettes , et satisfait aux impôts de l'année. Et maintenant il faut qu'il s'en aille ! Peut-être la guerre reviendra-t-elle, et je ne reverrai plus mon Julien , mon cher fils.

Mon oncle lui demanda ce qu'elle lui présentait dans le morceau de linge. C'est, répondit-elle , un louis d'or que j'ai reçu dernièrement d'une dame , pour avoir sevré son enfant. C'est tout l'argent que je possède , et je le tenais en réserve pour les dernières extrémités. Ah! si mon Julien voulait au moins le prendre ! Mais j'aurais dû le connaître. Il n'a jamais voulu rien recevoir de moi , depuis qu'il peut travailler; au contraire, il m'a toujours donné ce qu'il gagne. Mon oncle lui demanda sa demeure , et lui promit de s'intéresser en sa faveur. Elle fut sensible à cette marque de bonté; et j'en fus aussi bien touchée pour elle. Vingt fois mes yeux s'étaient baignés de larmes pendant ses plaintes. Mais je crois que je plaignais encore plus son fils ; car on voyait la violence que se faisait le pauvre garçon pour cacher sa douleur à sa mère , et ses pleurs à ses camarades, quelque peu qu'il eût à rougir d'un si juste attendrissement. Sa mère voulait l'accompagner un peu loin , mais elle est tombée évanouie au premier signal de la marche. Nous l'avons ramenée chez elle , et nous avons cherché de toutes les manières à la consoler , moi par de douces paroles . et mon oncle par

des secours utiles. Écoute , mou frère , je veux te dire l'idée qui m'est venue. Nous savons, par la perte de Laurent, combien il est cruel de se voir séparer de ceux que l'on aime. La pauvre femme souffre sûrement encore plus que nous , puisque c'est plus qu'un ami qu'elle a perdu. Nous ne pouvons pas nous rendre Laurent , mais nous pouvons au moins lui rendre son fils. J'ai fait pour mon oncle de petits travaux qu'il veut récompenser , en me donnant une belle robe : je lui demanderai ma robe en argent comptant. Travaille de ton côté , sans perdre une minute , au dessin que tu fais pour mon papa. Je sais qu'il doit te le bien payer. Nous réunirons nos petites fortunes , et nous en achèterons le congé du nouveau soldat, à l'in-

teulion de Laurent. Si l'on est récompensé dans une autre vie du bien qu'on a fait dans celle-ci, cette bonne œuvre passera sur son compte, puisque c'est lui qui nous l'a inspirée ; et il saura que nous l'aimons toujours, quoiqu'il soit mort. C'est la meilleure manière de prier pour lui. Je dois partir d'ici dans huit jours pour retourner à la maison; nous arrangerons ensemble notre projet , et nous chargerons notre papa de l'exécuter. 11 sera sûrement bien aise de nous servir. Cette espérance est la plus douce consolation que je puisse me donner , en attendant le plaisir de te revoir. Adieu. Je t'embrasse avec la nouvelle amitié que tu me demandes, et qui durera toute ma vie.

Camille de Vallière.

L'iNCENDlE.

M. DE CRESSAC.

Madame DE CRESSAC.

ADRIEN, ) leurs enfans.

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