LE VIEUX LAURENT
Lettre de George de ViiHiire à Camille sa sœur.
Ma chère Camille ,
J'ai de bien tristes nouvelles à t'appreudre. Notre vieux ami Laurent vient de mourir. 11 était, comme tu lésais, indisposé depuis cet automne; et il y a quinze jours qu'il ne sortait plus de sa chambre. Avant-hier au soir , quand je revins de mes exercices, on me dit qu'il était mort dans l'après-midi. J'ai bien pleuré, je t'arsure. Sa maladie me l'avait fait prendre dans une uouvelle amitié. J'employais mes heures de récréation a lui rendre tous les soins dont j'étais capable. Ah ! je lui devais bien plus que je n'ai pu faire. C'était l'ami de notre plus tendre enfance. Pendant nos premières années, nous avons plus vécu dans ses bras que sur nos pieds. Jamais il ne grondait: au contraire, on le voyait toujours gai, doux et complaisant. Comme il était joyeux quand il nous avait procuré quelque nouveau plaisir ! Je crois que sa plus grande peine en mourant était de ne pouvoir plus nous rendre de services. 11 était plus ancien dans la famille que mon papa. Quoiqu'une fût qu'un simple domestique, tout le monde avait une espèce de vénération pour lui. Tant qu'a duré sa dernière maladie, il ne venait personne nous rendre visite, sans demander aussitôt: Et le pauvre Laurent , comment va-t-il ? Je voyais que cette question flattait mon papa, qui le regardait comme son ami le plus fidèle. Aussi ne l'a-t-il pas abandonné dans ses vieux jours , et il lui a procuré inus les secours dont il avait besoin. Un homme bien riche n'aurait pu en avoir davantage. Hier au soir on fit ses funé-
railles, je demaudai a mon papa la permission de les suivre. Il eut quelque peine à me l'accorder, craignant que ce la ne me fit trop d'impression. Mais il vit que j'aurais été bien plus triste s'il m'avait refusé. J'accompagnai donc le convoi, tenant un bout du drap noir qui couvrait le cercueil. Il me semblait que par là nous étions encore attachés l'un a l'autre , et que je le retenais sur la terre. Lorsqu'il fallut le lâcher, ma main s'était raidie ; elle ne pouvait plus s'ouvrir. Mais ce fut bien plus douloureux au moment où je le vis descendre dans la fosse , et surtout après qu'elle fut recouverte. Je ne pouvais en détacher mes regards Jusquelà je n'avais pu me figurer que nous fus sions tout-à-fait séparés par la mort.
Tant queje voyais son cercueil, il me restait quelque chose de lui; mais lorsque ce dernier reste m'eût échappé , c'est alors que je sentis qu'il était réellement et à jamais perdu pour moi. Toute cette nuit j'ai cru le voir en songe. Son ombre ne m'a pas fait peur. Il semblait me sourire, et je trouvais du plaisir à le caresser. J'ai passé toute la matinée dans ma chambre tout seul, et occupé a t' écrire. Je croyais ne pouvoir le dire que deux mots, et ma lettre s'est allongée en te parlant de lui. Notre ami est venu me voir. M. Hutlon, ce respectable vieillard qui cherche à faire du plaisir aux gens , lorsqu'il n'est pas occupé à leur faire du bien, lui avait donné pour moi une petite histoire en anglais, d'une servante qui avait nourri sa maîtresse. Je l'ai trouvée si touchante que je me suis mis tout de suite à la traduire de mon mieux , pour qu'elle serve à ta consolation, comme elle a fait un moment la mienne. A chaque trait d'amitié
L AMI DES E.NFANS.
d'EIspy, je disais : Voilà ce que Laurent aurait fuit pour nous, si nous avions été à la place de madame Macdowel. Ah !
mon pauvre Laurent ! mon ami Laurent!
Adieu, ma chère sœur, je ne puis t'en écrire davantage. 11 faut que je descende auprès de mon papa , pour tâcher d'adoucir son chagrin, tout triste que je suis. Présente mes respects à mon oncle et à ma tante, et donne-leur deux baisers bien tendres pour moi. i\ous avons fait une perte que nous ne pouvons réparer qu'en nous aimant de plus en plus. Adieu donc. Je t'embrasse avec un nouveau cœur de frère et d'ami.
George de Vallière.
ELSPY CAMPBELL.
( Cette pièce était incluse dans ia lettre précédente. )
Madame Macdowell, veuve écossaise, après avoir joui jusqu'à l'âge de cinquante ans des avantages de la fortune, s'en vit tout à coup dépouillée, et réduite à la plus extrême pauvreté. Elle n'avait point d'enfans pour la faire subsister du travail de leurs mains; et le reste de sa famille se trouvait enveloppé dans sa ruine. Errante dans les montagnes , elle y mendiait le long du jour un abri pour la nuit, et un morceau de pain.
Elspy Campbell qui l'avait servie pendant plusieurs aimées , et qui en avait toujours été traitée avec beaucoup d'égards et de ménagemens , apprend ces tristes nouvelles au fond de la retraite où elle vivait éloignée de son ancienne maîtresse. Elle part aussitôt , et la cherche à la trace de ses malheurs. Après bien des courses pénibles , elle la trouve enfin, se jette à ses pieds, et lui dit : Ma bonne mai'iressc, quoique je sois presque aussi âgée que vous, je suis plus forte et je me sens encore en état de travailler' au lieu que vous n'êtes propre à rien en-
treprendre , à cause de votre ancienne manière de vivre, de vos chagrins et des infirmités qui vous sont survenues. Venez avec moi dans ma petite chaumière.
Elle est saine et bien close. Avec cela j'ai un demi-arpent de jardin qui me rapporte plus de pommes de terre que nous n'en pouvons consommer. Après avoir essayé ce que je puis faire pour vous, ou plutôt ce que Dieu voudra bien faire pour nous deux , vous serez libre de me quitter, si vous trouvez un meilleur gîte, ou de rester avec moi, si vous n'en trouvez point. Prenez courage, ma bonne maîtresse. J'étais chez vous une fière travailleuse; je n'ai point changé. Je vous trouverai de la nourriture , s'il en perce sur la terre , et s'il n'y en perce pas , je creuserai au-dessous pour vous en chercher.
0 Elspy, lui dit la veuve infortunée, je m'abandonne à votre amitié. Je veux vivre et mourir avec vous. Je suis sûre que la bénédiction du Seigneur se trouvera partout où vous êtes. Elles se mirent aussitôt en marche vers l'ermitage d'EIspy. La chaumière était petite , mais bien située. L'ordre et la propreté faisaient toute sa décoration. Un trou pratiqué dans la muraille servait de passage à la lumière, lorsque le vent ne soufflait pas de ce côté. Lorsqu'il y soufflait, cette ouverture était bouchée par un petit paquet de roseaux, et Elspy se contentait de la sombre clarté qui pénétrait par la cheminée. Le lit qu'on ne voyait point en entrant, était défendu du vent de la porte par un mur de torchis. 11 était composé d'une paillasse , d'un matelas assez mince avec des draps fort blancs , et une couverture de laine grossière. H n'y avait point de rideaux ; mais aussitôt qu'EIspy se vit honorée de la société d'un hôte si respectable , elle en tissa de natte , meilleur abris contre le froid que le damas le plus soyeux. C'est dans ce lit que raada-
l'ami des enfans.
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nie Macdowel goûtait le repos, les pieds j appuyés sur le sein d'Elspy, qui se courbait comme un cercle autour de ses jam- i bes pour les réchauffer. Jamais elle ne ; voulut consentir à prendre place à côté de sa maîtresse. Plus elle la voyait déchue de son ancien état, plus elle lui montrait de respect et d'obéissance, pour lui faire perdre l'idée de ses malheurs. Une vieille Bible, les aventures de Robinson , deux ou trois volumes dépareillés de dévotion et de morale , fournissaient une ample matière à leurs entretiens.
Quant à leurs repas , elles avaient quelquefois des œufs , toujours du lait avec des pommes de terre ; et les pommes de terre les mieux cuites, l'œuf le plus frais, la plus grande tasse de lait, se trouvaient constamment placés devant madame Macdowell.
On sera sans doute curieux de savoir comment s'y prenait EIspy pour entretenir sa maison dans cette frugale abondance. C'était au moyen de son filage en hiver, et de ses travaux dans les champs au temps de la moisson. Lorsque les denrées étaient montées à un prix trop haut pour que ses moyens pussent y atteindre, elle allait devant la demeure des plus riches fermiers seulement, et là, s'arrêtant sur la porte les bras élevés , elle disait : Je viens demander quelque chose , non pour moi, car je peux vivre de tout, mais pour ma maîtresse, fille du lord James , petite-fille du lord Archibald. De cette sorte de quête, elle recueillait des vivres, du linge , et quelques petites pièces de monnaie , qu'elle mettait soigneusement en réserve pour acheter à sa maîtresse des souliers et des bas, qui lui servaient, lorsqu'ils étaient a demi usés, i C est ainsi qu'elles vivaient heureuses toutes les deux, l'une de ses soins , l'autre de sa reconnaissance. Elspy avait des principes très -sévères sur les devoirs qu'elle s'était imposés. Elle ne souffrit
pas que madame Macdowell qui avait été sa maîtresse s'assujettît à aucun travail. Un jour que cette femme admirable portait une corbeille de fumier dans son jardin , sa maîtresse était sortie avec une petite cruche pour chercher de l'eau, et s'en retournait furtivement après en avoir puisé. Elspy l'aperçut, laissa tomber sa corbeille, courut lui prendre la cruche des mains, répandit l'eau à terre , et en alla puiser de nouvelle. Comme elle rentrait à la maison, elle dit d'une voix respectueuse : Pardonnez , fille du lord James, petite-fille du lord Archibald ; mais vous ne puiserez jamais une goutte d'eau tant que je serai en vie.
Le bruit de tous ces procédés généreux étant parvenu jusqu'à moi, je lui fis passer les secours que ma fortune me permettait de lui donner. Aussi long-temps qu'Elspy vécut , c'est-à-dire, pendant quatre ou cinq ans après que je fus instruit de son histoire , toutes les fois que dans un repas on me portait une santé , je donnais toujours le nom d'Elspy Campbell à joindre au mien. Un nom si vulgaire excitait ordinairement la curiosité sur l'objet de mon affection. On m'interrogeait, et je répondais: Elspy est une
vieille femme mendiante Une vieille
femme mendiante! s'écriait-on. Oui; mais écoutez jusqu'au bout ; et alors suivait en substance le récit que je viens de faire Je ne l'avais pas achevé , que les demi-couronnes et les demi-guinées pieuvaient à l'envi pour elle dans mon chapeau. Ces petites sommes qu'elle recevait assez fréquemment , lui donnèrent occasion de dire un jour à mon messager .
Quel est donc celui qui vous envoie?
Un ami de Dieu sans doute 1 II me fait du bien comme lui , sans que je l'aie jamais vu.
Madame Macdowell mourut. Elspy ne put lui survivre que de quelques mois, du regret de l'avoir perdue. Elle ne se
souvenait que des anciennes bontés de sa maîtresse , oubliant ce qu'elle avait fait à son tour pour y répondre.
Réponse de Camille de Vallière, à la lettre de Georges.
0 mon frère , quel malheur tu viens de m'annoncer! Jene reverrai donc plus mon ami Laurent I Hélas ! le pauvre homme ! il semblait le craindre, quand je partis de la maison pour venir ici. Vous ne me retrouverez peut-être plus, me dit-il, mademoiselle Camille : au moins pensez un peu a moi. Ah ! j'y ai toujours bien pensé. Je me faisais une joie de l'en convaincre à mon retour. Je lui tricotais une bonne paire de bas de laine pour cet hiver. J'y travaillais encore au moment où j'ai reçu ta lettre. L'ouvrage m'est tombé des mains. Quand je l'ai ramassé, il m'est échappé un torrent de larmes!
Ce n'est donc plus pour lui , me suis-je écriée! Oh ! oui , ce sera toujours pour lui. Je veux l'achever, et je le tiendrai dans mon armoire, pour me rappeler chaque jour son souvenir. Tu ne me dis point dans ta lettre s'il te parlait souvent de moi. Je suis bien sûre qu'il ne m'avait pas oubliée; mais c'est que tu as craint d'ajouter à mes regrets. J'en ai de bien vifs de n'avoir pu l'assister avec toi dans sa maladie. Je crois que le plaisir de recevoir nos soins aurait prolongé ses jours. Je te sais bon gré de l'avoir accompagné dans ses funérailles. Je n'en aurais pas eu la force ; mais je n'en suis que plus touchée de ton courage et de [on amitié.
Dans la tristesse où j'étais , je n'ai pu lire, sans verser des larmes, l'histoire d'EIspy Campbell , que tu as eu la bonté de m'envover. Je t'en remercie. Je pense ainsi que toi , que notre ami Laurent aurait fait tout comme elle, s'il avait été à sa place , et nous à la place de madame Macdowell. Je croie que c'est bien la fonte