‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 255 sur 264 · THOMAS, ADRIEN, SUZETTE, EUBI · texte numérisé non relu

THOMAS, ADRIEN, SUZETTE, EUBI

thomas. - Et moi je vais ranger le

L AMI DES ENFANS

foin dans la grange , pour faire place aux malheureux qui viendront me demander un asile. Hélas! toute la plaine en est couverte. Je crois les voir encore, les uns, muets et insensibles de douleur, s'arrêter comme des bornes dans les grands chemins, en regardant brûler leurs maisons, ou tomber évanouis de frayeur, de fatigue ou d'épuisement ; les autres courant ça et là comme des forcenés , tordant leurs bras , s' arrachant les cheveux , et voulant rentrer avec des cris horribles dans la ville enflammée , a travers les piques des soldats qui les repoussent. J'aurai toute ma vie cette peinture devant les yeux.

suzette. — Ah ! mon pauvre Adrien , si tu t'étais trouvé là, on t'aurait foulé sous les pieds.

thomas. — Aussitôt que mes chevaux seront revenus , j'irai , je veux ramasser tout ce que je pourrai d'enfans, de femmes et de vieillards , pour les conduire ici. J'étais le plus pauvre du village ; j'en suis devenu le plus riche : c'est à moi qu'appartiennent tous les malheureux.

(Il se baisse pour prendre la cassette.)

txbin. — Mon père , que je vous aide à la porter. Vous êtes si las !

thomas. — Non, non ; prends garde, elle est trop lourde pour toi. Elle te casserait lesjambes. si elle échappait de mes mains. Va plutôt dire à la vieille Micbelle de venir chauffer notre four , et fourbir nos marmites des vendanges : puis, tu courras chez le meunier pour qu'il nous apporte de la farine. Que ces pauvres incendiés trouvent au moins de quoi satisfaire leurs besoins les plus pressans. Je ne suis pas , grâces à Dieu, dans l'aisance pour qu'on meure de faim autour de moi. Je donnerais jusqu'à mon dernier morceau de pain. (// sort avec Lubin.)

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