‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 49 sur 264 · LE SERIN · texte numérisé non relu

LE SERIN

Seriusa vendre! qui veut acheter des serins , de jolis serins?

Ainsi criait un homme en passant devant la maison de Joséphine. Joséphine l'entendit: elle courut à la fenêtre, et regarda de tous côtés dans la rue. C'était un marchand d'oiseaux , qui en portait une grande cage sur sa tête. Elle était toute pleine de serins. Ils sautillaient si légèrement sur les bâtons, et gazouillaient si joliment, que Joséphine , emportée par sa curiosité , faillit à se préci-

piter par la fenêtre , pour les voir de plus près.

Voulez-vous acheter un serin , mademoiselle, cria l'oiseleur? Peut-être bien, lui répondit Joséphine ; cela ne dépend pas tout-à-fait de moi ; attendez un peu, je vais en demander la permission à mon papa.

L'oiseleur lui promit d'attendre. II y avait une large borne de l'autre côté de la rue : il y déposa sa cage , et se tint debout à côté. Joséphine, dans cet interg

L AMI DES ENFAXS.

valle . courut ci la chambre de son père ; elle y entra tout essoufflée , en lui criant ■ Venez vite, mon papa; venez, venez.

m. de gocrcy. — Et qu'y a-t-il doue de si pressé?

Joséphine. — C'est un homme qui vend des serins : il en a , je crois , plus d'un cent; une grande cage toute pleine, qu'il porte sur sa tête.

m. de gocrcy. — Et pourquoi en astu tant de joie?

Joséphine. — Ah. mon papa ! c'est que je veux... c' est-a-dire , si vous me le permettez , je voudrais bien en acheter un. M. de gourcy. — Et as-tu de l'argent ? Joséphine. — Oh! j'en ai assez dans ma bourse.

m. de gocrcy. — Mais qui nourrira ce pauvre oiseau?

Joséphine. — Moi, moi, mon papa.

Vous verrez; il sera bien aise de m'appartenir.

m. de gocrcy. — Ah! je crains bien...

k Joséphine. — Et quoi donc?

m. de gocrcy. — Que tu ne le laisses mourir de soif ou de faim.

Joséphine. — Moi , le laisser mourir de soif ou de faim ? Oh ! non certainement. Je ne toucherai jamais à mon déjeuner , avant que mon oiseau ait eu le sien.

m. de gocrcy. — Joséphine. Joséphine, tu es bien étourdie; tu n'as qu'à l'oublier un jour seulement,

Joséphine donna de si belles paroles à son père; elle lui lit tant de caresses , et le tirailla si fort par le pan de son babil . que M. de Gourcy voulut bien céder à l'envie de sa fille. Il traversa la rue en la tenant par la main. Ils arrivèrent a la cage , et choisirent le pins beau serin de toute la volière. C'était un mâle «lu jaune le plus brillant, avec mie petite houppe Dûire sur la tête, nui fut jamais plus content (pie ne l'était alors Joséphine? Elle présenta sa butiné à Bon père,

pour qu'il y prît de quoi payer l'oiseau. M. de Gourcy tira de la sienne de quoi acheter une belle cage, garnie d'une mangeoire et d'un abreuvoir de cristal.

Joséphine n'eut pas plus tôt installé le serin dans son petit palais, qu'elle courut par toute la maison . en appelant sa mère, ses sœurs . tous les domestiques , et leur montrant l'oiseau que son père avait bien voulu lui acheter. Lorsqu'il venait quelqu'une de ses petites amies , les premiers mots qu'elle leur disait , c'était : Savezvous bien que j'ai le plus joli serin de tout Paris? il est jaune comme de l'or , et il a un panache noir , comme les plumes du chapeau de maman. C'est un mâle. Venez, venez, je vais vous le montrer; il s'appelle Mimi.

Mimi se trouvait fort bien des soins de Joséphine. Elle ne songeait, en se levant, qu'a lui donner du grain nouveau , et de l'eau bien pure. Lorsqu'on servait des biscuits sur la table de son père, la part de Mimi était faite la première. Elle avait toujours en réserve des morceaux de sucre pour lui. La cage était garnie de tous côtés de mouron frais , et de grappes de millet. Mimi ne fut pas ingrat à tant d'attentions : il apprit à distinguer Joséphine; et, au premier pas qu'elle faisait dans la chambre , c'était des batteraens d'ailes et des cu'ic , cuic , qui ne finissaient pas. Joséphine le mangeait de baisers.

Au bout de huit jours , il commença 'a chanter . il se faisait lui-même des airs fort jolis. Quelquefois il roulait si longtemps sa voix dans son gosier, qu'on aurait cru qu'il allait tomber expirant de fatigue au bout de ses cadences. Puis , après s'être interrompu un moment . il recommençait de plus belle , et d'un ton si fort et si brillant, qu'on l'entendait dans toute la maison.

Joséphine passait des heures entières à l'écouter, assise auprès de sa cage. Elle laissait quelquefois tomber son ouvrago

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de ses mains pour le regarder; et lorsqu'il l'avait régalée d'une jolie chanson , elle le régalait à son tour d'un air de serinette , qu'il cherchait ensuite à répéter.

Cependant Joséphine s'accoutuma peu à peu à ces plaisirs. Son père lui fit un jour présent d'un livre d'estampes. Elle en fut si agréablement occupée , que Mimi en fut un peu négligé. Cuic, cuic, disaitil toujours d'aussi loin qu'il voyait Joséphine : Joséphine ne l'entendait plus.

Près de huit jours s'étaient écoulés saus qu'il eût ni mouron frais, ni biscuit. H répétait les plus jolis airs que Joséphine lui eût appris ; il en composait de nouveaux pour elle; tout cela inutilement : vraiment Joséphine avait bien d'autres choses en tête.

Le jour de sa fête était arrivé. Son parrain lui avait donné une grande poupée qui allait sur des roulettes. Cette poupée, qu'elle appelait Colombine , acheva de faire oublier Mimi. Depuis l'instant qu'elle se levait jusqu'au soir , elle ne s'occupait qu'à habiller et à déshabiller cent fois mademoiselle Colombine , a lui parler, et à la promener dans la chambre Le pauvre oiseau était encore bien content, lorsqu'on lui donnait sur la fin du jour quelque nourriture.

Quelquefois il lui arrivait d'attendre jusqu'au lendemain.

Enfin, un jour M. de Gourcy étant à table , et tournant par hasard les yeux vers la cage , vit que le serin était couché sur le ventre , et qu'il haletait avec peine. Ses plumes étaient hérissées , et il paraissait rond comme un peloton. M. de Gourcy s'approche ; plus de ces cuic, cuic d'amitié : la pauvre bête avait a peine assez de force pour respirer.

Joséphine! s'écria M. de Gourcy , qu'a donc ton serin ? Joséphine rougit. Ah ! mon papa, c'est que j'ai.... c'est que j'ai oublié et alla toute tremblante chercher la boîte de millet. M. de Gourcy dé-

crocha la cage, et visita la mangeoire et l'abreuvoir. Hélas I Mimi n'avait plus un seul grain , pas une goutte d'eau.

Ah , mon pauvre oiseau ! s'écria M. de Gourcy , tu es tombé en des mains bien cruelles. Si je l'avais prévu, je ne t'aurais jamais acheté. Toute la compagnie , qui' était à table , se leva en frappant dans ses ' mains, et en s' écriant : Le pauvre oiseau ! |

M. de, Gourcy mit du grain dans la ' mangeoire , et remplit l'abreuvoir d'eau | fraîche : il eut bien de la peine à rappe- 1 1er Mimi a la vie.

Joséphine sortit de table , monta dans sa chambre en pleurant , et mouilla tout un mouchoir de ses larmes.

Le lendemain , M. de Gourcy ordonna qu'on emportât l'oiseau hors de la maison, et qu'on en fît présent au fils de M. de Marsay , son voisin , qui passait pour un enfant très-soigneux , et qui aurait pour lui plus d'attentions que Joséphine. Il aurait fallu entendre les regrets et les plaintes de la petite fille : Ah ! mon cher oiseau , mon pauvre Mimi ! Tenez , je vous le promets bien , mon papa , je ne l'oublierai jamais un seul instant de ma vie ; laissez-le moi encore pour cette fois.

M. de Gourcy se laissa enfin toucher par les prières de Joséphine , et lui rendit le serin. Ce ne fut pas sans lui faire une réprimande sévère , et des exhortations pressantes pour l'avenir. Cette pauvre bête , lui dit-il , est renfermée , et n'est pas en état de pourvoir elle-même à ses besoins. Lorsqu'il te manque quelque chose , tu peux le demander ; mais Mimi ne sait pas faire entendre son langage. Si tu lui laisses encore souffrir ou la soif , ou la faim... A ces mots , un torrent de larmes coula sur les joues de Joséphine. Elle prit les mains de son papa et les baisa , mais la douleur l'empêcha de proférer une parole.

Voilà Joséphine maîtresse une seconde

l'ami des enfajss.

fois de Minii , et Mimi réconcilié de bon cœur avec Joséphine. Un mois après, M. de Gourcy fut obligé d'entreprendre un voyage de quelques jours avec sa femme. Joséphine, Joséphine, dit-il en partant a sa lille , je te recommande bien le pauvre Mimi.

A peine ses parens furent-ils entrés dans la voiture , que Joséphine courut à laçage, et pourvut soigneusement l'oiseau de tout ce qui lui était nécessaire. Quelques heures après, elle commença à s'ennuyer ; elle envoya chercher ses petites amies, et sa gaieté revint : elles allèrent ensemble à la promenade , et à leur retour elles passèrent une partie de la soirée à jouer à colin-maillard et aux quatre coins ; la danse vint ensuite. Enfin , la petite compagnie se sépara fort tard , et Joséphine se mit au lit harassée de fatigue.

Le lendemain , dès la pointe du jour , elle se réveilla en pensant aux amusemens de la veille. Si sa gouvernante avait voulu l'en croire, elle aurait couru, en se levant, chez les demoiselles de Saint-Maur : il fallut attendre jusqu'à l'après-diner ; mais a peine eut-elle achevé son repas , qu'elle se fit conduire chez ces demoiselles.

Et Mimi? il fut obligé de rester seul et déjeuner.

Le jour suivant se passa aussi dans les plaisirs.

Et Mimi ? Il fut encore oublié. Il en fut de môme du troisième jour.

Et Mimi ? Qui aurait pensé à lui dans toutes ces dissipations ?

Le quatrième jour , M. et madame de Gourcy revinrent de leur voyage. José- ^.iiine ne s'était guère occupée de leur re-

tour. A peine son père l'eut-il embrassée et se fut-il informé de sa santé , qn'il lui dit : Comment se porte Mimi ?

Fort bien , s'écria Joséphine , un peu surprise; et elle courut vers la cage pour apporter l'oiseau. Hélas ! la pauvre bête ne vivait plus : elle était couchée sur le ventre , les ailes étendues et le bec ouvert.

Joséphine poussa un grand cri et se tordit les mains. Toute la famille accourut , et fut témoin de ce malheur. Ah , mon pauvre oiseau ! s'écria M. de Gourcy , que ta mort a été douloureuse ! Si je t'avais étouffé le. jour de mon départ , tu n'aurais eu qu'un moment à souffrir , au lieu que tu as enduré pendant plusieurs jours les tourmens de la faim et de la soif, et que tu es mort dans une longue et cruelle agonie. Tu es encore bien heureux d'être délivré des mains d'une gardienne si impitoyable.

Joséphine aurait voulu se cacher dans les entrailles de la terre : elle aurait donné tous ses joujoux et toutes ses épargnes pour racheter la vie à Mimi ; mais tout cela était alors inutile.

M. de Gourcy prit l'oiseau , le fit vider et remplir de paille , et le suspeudit au plancher. Joséphine n'osait y porter ses regards : les larmes lui venaient aux yeux toutes les fois que , par hasard , elle l'apercevait ; elle priait chaque jour son père de l'ôter de sa vue.

M. de Gourcy n'y consentit qu'après bien des instances. Toutes les fois qu'il échappait à Joséphine quelque trait d'étourderie et de légèreté , l'oiseau était remis a sa place , et elle entendait dire à tout le monde : Pauvre Mimi , tu as souffert une mort bien cruelle !

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