LES ENFANS QUI VEULENT SE GOUVERNER EUX-MEMES
casimir. — Ah! mon papa, que je voudrais être grand , grand comme vous !
m. d'orsay. — Et pourquoi le voudrais-tu , mon fils ?
casimir. — C'est que je n'aurais plus a recevoir les ordres de personne, et que je pourrais faire tout ce qui me passerait par la tête.
m. d'orsay. — Il en arriverait des choses bien merveilleuses , j'imagine.
casim:r. — Oh ! je vous en reponds.
m. d'orsay. — Et toi, Julie, voudraistu aussi être libre de faire tout ce qui te plairait?
JULIE. — Vraiment oui , mon papa.
casimir. — Oh ! si Julie et moi nous étions les maîtres !
m. d'orsay. — Mes enfans , je puis vous donner cette satisfaction. Dès demain au matin , vous aurez la liberté de vous conduire absolument à votre fantaisie.
casimir. — Vous vous moquez de nous , mon papa.
m. d'orsay. — Non , je parle très-sérieusement. Demain , ni votre mère , ni moi , personne enfin dans la maison no s'avisera de contrarier vos volontés.
casimir. — Quel plaisir nous allons
L AMI DES EXFANS.
avoir de noas sentir la bride sur le cou !
m. d'orsay. — Ce n'est pas tout. Je
ne prétends pas vous donner cet empire
our demain seulement : je vous l'aban-
'inne jusqu' à ce que vous veniez me
l^r vous-mêmes de reprendre mon au-
ité.
casimir. — Sur ce pied-là, nous se-
is long-temps nos maîtres.
m. d'orsay. — Je serai bien aise de vous voir vous gouverner vous-mêmes.
Ainsi , préparez-vous a être demain de grands personnages.
Le lendemain arriva. Les deux enfans, au lieu de se lever à sept beures, comme à l'ordinaire , restèrent jusqu'à près de neuf heures au lit. L'n trop long sommeil nous rend tristes et pesans : c'est ce qui arriva à Casimir et a Julie. Ils se réveillèrent enfin d'eux-mêmes , et se levèrent d'assez mauvaise humeur.
Cependant ils s'égayèrent un peu par la douce pensée de l'aire, pendant le jour entier , tout ce qui leur viendrait dans l'idée.
Allons , par où commencerons-nous ?
dit Casimir à sa sœur , quand ils furent habillés, et qu'ils eurent déjeûné.
jllie. — Nous allons jouer.
Casimir. — Et à quoi?
julie. — 11 faut bâtir des châteaux de cartes.
Casimir. — Oh! c'est un amusement hien triste ! je n'en suis pas.
julib. — Veux-tu jouer à colin-mail-
i.ini r
casimir. — Nous ne sommes que deux .
jllie. — Aux dames, ou au domino?
casimir. — Tu sais que je ne puis souffrir ces jeux où l'on esl assis.
jolie. — Eh bien ! propose m'en quelqu'un d«' ton goût.
i ksimft. — Nous n'avons qu'à jouer a brocln'-ni-riil.
iii.ik. — oui , c'est un joli jeu pour une demoiselle !
casimir. — Nous jouerons, si tu yeuit, au carrosse : tu seras le cheval , et moi le cocher.
julie. — Oui-dà ! pour me charger de coups de fouet , comme l'autre jour. Je ne l'ai pas oublié.
casimir. — Je ne le fais qu'à regret.
C'est que tu ne vas jamais le galop.
julie. — Mais cela me fait mal. Non , non, point de ces jeux.
casimir. — Tu ue veux donc pas? Hé bien ! jouons à la chasse. Je serai le chasseur, et tu seras la biche. Prends garde à toi , je vais te relancer.
julie. — Pi de ta chasse, tu as toujours tes pieds sur mes talons, et tes poings enfoncés dans mes côtes.
casimir. — Puisque tu ne veux aucun de mes jeux , jamais je ne jouerai avec toi, entends-tu bien?
julie. — Ni moi avec toi , m'entendstu bien aussi?
A ces mots , du milieu de la chambre où ils étaient, chacun s'en alla dans un coin ; et ils furent long-temps sans se regarder et sans se dire une parole.
Ils en étaient encore à se bouder lorsque l'horloge sonna. Dix heures! Il ne leur restait plus que deux heures de la matinée. Casimir enfin se rapprocha de sa sœur, et lui dit : Il faut faire tout ce que lu veux. Allons, je jouerai avec toi aux daines . a douze marrons la partie.
jllie. — Oh ! je n'ai pas de marrons. Lt lu sais bien que tu m'en dois une douzaine . qu'il faut d'abord me payer.
casimir. — Je te les devais hier; mais je ne dois rien aujourd'hui.
jllie. — Et comment t'es-tu racquitté , s'il te plait?
casimir. — C'est qu'on n'a rien à demander h ceux qui sont leurs maîtres.
JULIE. — Va . je dirai ;i mon papa la coquinerie.
CASIMIR. — Mon papa n'a plus de pouvoir sur moi à présent.
L AMI DES ENFANS
julie. — En ce cas , je ne jouerai pas.
casimir. — Tu en es bien la maîtresse.
Seconde bouderie ; et les voila encore aux deux bouts de la chambre. Casimir se mit à siffler, Julie à chanter. Casimir noua un fouet et le fit claquer ; Julie arrangea sa poupée, et entama une conversation avec elle. Casimir grommelait entre ses dents , Julie poussait des soupirs.
L'horloge sonne encore. Onze heures!
Ils n'avaient plus qu'une heure avant leur dîner. Casimir lance de dépit son fouet par la fenêtre; Julie jette sa poupée dans un coin. Ils se regardent l'un l'autre , et ne savent que se dire.
Julie enfin rompt le silence : Allons, Casimir, je veux être ton cheval.
Casimir. — Ah ! voilà qui est bien !
J'ai un grand cordon qui servira de bride. Le voici. Prends-le dans ta bouche.
julie. — Je ne le veux pas dans ma bouche. Passe-le-moi autour du corps, ou attache-le à mon bras.
Casimir. — Comme tu parles! As-tu jamais vu que les chevaux aient le mors ailleurs qu'entre les dents?
jclie. — Mais je ne suis pas un véritable cheval.
Casimir. — Tu dois faire comme si tu l'étais.
jdlie. — Je ne vois pas que cela soit bien nécessaire.
casimir. — Je pense que tu veux en savoir là-dessus plus que moi, qui suis tout le jour dans l'écurie. Allons, prendsle comme il faut.
julie. — 11 y a huit jours que tu le traînes dans l'ordure; je ne le mettrai jamais dans ma bouche.
casimir. — Et moi je ne le veux pas ailleurs. J'aime mieux ne pas jouer.
julie. — Comme tu voudras.
Troisième bouderie, plus hargneuse que les deux premières. Casimir va ramasser son fouet ; Julie reprend sa poupée .
Mais le fouet ne sait plus claquer, les ajustemens de la poupée vont tout de ; travers. Casimir soupire , Julie pleure. Midi sonne dans cet intervalle ; et M. d'Orsay vient leur demander s'ils veulent qu'on leur serve à diner. Mais qiravez-vous donc? leur dit-il, en les voyant tous deux dans la tristesse.
Ce n'est rien, mon papa , répondirent les enfans. Ils s'essuyèrent les yeux , et suivirent leur père dans la salle à manger.
On servit ce jour-là plusieurs plats sur leur table. Il y avait même une bouteille de vin auprès de chaque couvert. Mes enfans, leur dit M. d'Orsay, si j'avais encore quelques droits sur vous , je vous défendrais de manger de tous ces plats , et surtout de boire du vin. Je vous prescrirais au moins de n'en prendre qu'en très-petite quantité , parce que je sais que le vin et les épiceries sont dangereux pour les enfans. Mais vous êtes maintenant vos maîtres : vous pouvez boire et manger suivant votre caprice. Les enfans ne se le laissèrent pas dire deux fois. L'un avalait de gros morceaux de viande sans pain ; l'autre prenait de la sauce à grandes cuillerées. Ils se versaient de pleines rasades de vin , qu'ils oubliaient de tremper.
Mais , mon ami , dit tout bas madame d'Orsay à son mari, ils vont en être incommodés. Je le crains, ma femme, répondit M. d'Orsay ; mais j'aime mieux qu'ils apprennent une fois à leurs dépens combien on se fait tort par son ignorance, que si, trop occupés maintenant de leur santé , nous leur dérobions le fruit d'une importante leçon.
Madame d'Orsay comprit l'intention de son mari ; et elle laissa nos étourdis se livrer à leur gourmandise.
On se leva de table. Le ventre des enfans était tendu comme un tambour; et leurs petites têtes commencèrent à s'échauffer.
L AMI DBS ENF.VSS.
Viens, viens, Julie , s'écria Casimir ; et il emmena sa sœar avec lui dans le jardin.
H. d'Orsay crut devoir les suivre à la piste.
Il y avait dans le jardin un petit étang, au bord de l'étaDg un batelet; Casimir eut la fantaisie d'y entrer. Julie l'arrêta. Tu sais bien, lui dit-elle, que cela nous est défendu.
Défendu ! répondit Casimir. As-tu oublié que nous ne dépendons plus que de nous-mêmes ?
Ah ! tu as raison , lui dit Julie. Elle donna la main à son frère , et ils entrèrent tous deux dans le batelet.
M. d'Orsay approcha de plus près , mais il ne jugea pas à propos de se découvrir. Il savait que l'étang n'était pas bien profond. Quand ils y tomberaient , se disait-il , je n'aurais pas beaucoup de peiue a les en retirer.
Les deux enfans voulaient détacher le bateau du bord , et le pousser vers le milieu de l'étang ; mais ils ne purent jamais venir à bout de défaire les nœuds du cordage qui le retenait. Puisque nous ne pouvons pas naviguer , dit l'écervelé Casimir , il faut du moins nous balancer. Aussitôt , avant écarté ses jambes vers les deux bords du batelet, il commença h le faire pencher d'un côté, puis de l'autre.
Leur tête étant un peu embarrassée , ils ne tardèrent pas long-temps a chanceler sur leurs jambes. Ils se saisirent l'un l'antre pour se soutenir; mais, plump ! ils tombèrent ensemble sur le bord du batelel , et du bord dans l'étang. M. d'Orsay sortit , prompt comme l'éclair , de l'endroit oii il était caché. Il se jeta dans l'eau, saisit de chaque main un de ses téméraires enfans , et les ramena a la maison demi-morts de frayeur.
Ils eurent des vomissemens violons pendant qu'on leur ôtait leurs habits et qu'on les frottait. Enfin on les mit chacun dans un lit bien chaud. Us étaient succes-
sivement dans uu accablement et dans des convulsions qui faisaient frémir. Ils se plaignaient d'un mal de tête affreux et de tiraillemens d'entrailles ; ils tombaient à chaque instant en faiblesse, puis c'étaient des nausées et des étouffemens.
C'est dans cet état déplorable qu'ils passèrent le reste du jour. 11 leur échappait des sanglots et des torrens de larmes, jusqu'à ce qu'enfin ils s'endormirent de lassitude.
Le lendemain an matin , de bonne heure , leur père entra dans leur chambre, et leur demanda comment ils avaient passé la nuit.
Pas trop bien , répondirent-ils l'un et l'autre d'une voix affaiblie : nous nous sommes levés très-souvent , et la tête et ie ventre nous font encore mal.
Pauvres enfans, leur dit. M. d'Orsay, que je vous plains 1 Mais, reprit-il un moment après , que ferez-vous aujourd'hui de votre liberté? vous vous souvenez qu'elle vous appartient encore.
Oh! non, non, répondirent -ils tous les deux avec précipitation.
Et pourquoi donc , mes amis? vous disiez l'autre jour qu'il était si triste de faire les volontés des autres.
Nous avons été bien corrigés de notre folie, répondit Casimir.
C'est pour long-temps , ajouta Julie.
m. d'orsay. — Vous ne voulez donc plus vous appartenir?
casimir. — Non , non , mon papa. Dites-nous plutôt ce que nous avons a faire.
julie. — Cela vaudra beaucoup mieux pour nous.
m. d'orsay. — Pensez-bien h ce que vous dites ; car , si je reprends mon pouvoir , je vous préviens (pic j'aurai d'abord quelque chose de désagréable a vous ordonner.
casimir. — N'importe , mon papa.
Nous voila prêts a faire tout ce que vous juge.rez a propos.
L AMI UliS ENFANS.
m. d'ousav. — Hé bien ! j'ai ici une poudre jaunâtre qu'on appelle rhubarbe : elle a un mauvais goût , mais elle est excellente pour les personnes qui ont dérangé leur estomac par des excès. Puisque vous consentez a suivre les ordres que je vous donne , je vous commande de prendre tout de suite cette poudre; qu'on m'obéisse 1
casimir. — Oui , oui , mon papa.
.iulie. — Quand ce serait amer comme du chicotin.
M. d'Orsay fit des pilules qu'il leur présenta. Les enfans , sans se tordre la bouche de grimaces , comme ils faisaient auparavant , les avalèrent à l'envi l'un de l'autre. Ce remède fit heureusement son effet , et ils guérirent tous deux.
Lorsqu'on voulait dans la suite les menacer d'une punition effrayante , on leur disait : Nous allons vous donner la liberté ; et les enfans tremblaient encore plus de cette menace que ceux à qui l'on dirait : Je vais vous mettre en prison.