‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 67 sur 264 · M. DE MELFORT , SOPHIE , AGATHE , CHARLOTTE, SAINT-FIRMIN, JONAS · texte numérisé non relu

M. DE MELFORT , SOPHIE , AGATHE , CHARLOTTE, SAINT-FIRMIN, JONAS

Les en fans s'assemblent en peloton. Sophie et Saint-Firmin regardent un peu de travers le petit Jonas , et se parlent à l'oreille.

M. de melfort, aux demoiselles de Saint-Félix. — Bonjour , mesdemoiselles; je vous remercie de l'honneur que vous avez fait à ma fille ; mais permettezmoi , je vous prie, d'écouter en votre présence ce petit garçon. Il m'attendait sur l'escalier, et il ne veut pas me quitter sans m'avoir parlé devant vous. (.4 Jonas.) Voyons , qu'as-tu à me dire?

jonas, à Sophie et à Saint-Firmin.

— Mes bonnes petites personnes, je vous

I, AMI DES E.NPAXS.

prie , peur l'amour de Dieu , de ne m'en vouloir pns de mal ; mais je ne puis me laire ; et ce serait mal fait a moi si je gardais ce que vous m'avez fait prendre sans le consentement de votre père. Je sais que les enfans n'ont rien a donner.

m. de melfort. — Qu'est-ce donc que ceci?

joxas. — Je vais vous le dire. Ce jeune monsieur m'appelle par la fenêtre , pour amuser avec mon violon ces petites demoiselles. Il y avait encore un autre petit monsieur bien joli, mais un bien méchant coquin.

M. DE MELFORT. — QUOI ! mOD Ûls ?

jon'as. — Pardonnez-moi, cela m'est échappé. Je joue de mon mieux les airs que je sais ; et ces bonnes petites personnes me font la grâce de me donner un morceau de gâteau , un mouchoir pour l'envelopper, avec une poignée de petites pièces : je ne sais pas ce qu'il y avait.

M. de melfort. — Eh bien?

joxas. — Eh bien ! le méchant petit monsieur m'a pris le gâteau que je voulais porter a mon pauvre père , qui est aveugle. Passe pour cela. Mais il sort de la chambre en cachet le , et lorsque je me retire tout joyeux avec mon petit paquet , il me guette au passage, nie prend le mouchoir avec tout l'argent, et met mon violon en pièces. Tenez , le voyez-vous ? (// se met à pleurer) toute ma richesse , avec laquelle je me nourrissais, moi et mon père.

m. de melfort. — Dis-tu vrai ? Ce serait une effroyable méchauceté. Quoi !

mon fils...?

( iiAïu.o tte. — Sa conduite dans tout le reste rend ceci très-croyable. Demandez a Sophie elle-même.

m. dk melfort. Va , mon ami , ne t'afflige pas ; je saurai te dédommager ; mais est-ce Ta tout ?

jonas. — Xoq , monsieur : écoutez

seulement. Dans le chagrin où j'étais , je suis rentré pour raconter l'aventure a ces bonnes petites personnes. Elles n'avaient pas assez d'argent pour payer le dommage. Voila cette jolie demoiselle qui me donne son dé d'or , et ce jeune monsieur ses boucles d'argent. Je ne pouvais pas les prendre : mon père aurait cru que je les aurais volés. Je savais que vous alliez revenir; je vous ai attendu pour vous les rendre : les voici... Mais je n'ai donc plus de violon. 0 mon violon ! 6 mon pauvre pèi e !

m. de mtlfort. — Que viens-tu de me raconter? est-ce toi? est-ce vous, mes braves enfans , que je dois le plus admirer ? Excellente petite créature ! dans une extrême indigence , tout perdre ; et dans la crainte de faire le mal , courir le risque de laisser mourir de faim un père que tu aimes !

joxas. — Est-ce donc si beau de no pas être un méchant? Non, le pain mal gagné ne profite pas. C'est ce que mon père et ma mère m'ont toujours dit. Si vous vouliez seulement m'acheter un violon , tout serait réparé. Ce que le dé et les boucles m'auront valu de plus , c'est le bon Dieu qui m'en tiendra compte.

m. de melfort. — Il faut que ton père et toi vous ayez une droiture bien extraordinaire pour ne pas soupçonner seulement la corruption des autres hommes.

Dieu veut se servir de moi pour répandre sur vous ses bienfaits. Reste avec nous. Je veux d'abord te mettre auprès de Saint- Finnin: nous verrons ensuite ce que nous aurous de mieux h faire.

joxas. — Quoi ! auprès de ce petit ange? oh ! je suis transporté de joie. (// baise la main de Saint-Firmiu. ) Mais non (avec tristesse) Je ne veux pas laisser mon père tout seul. Sans moi . comment ferait-il pour vivre ? Quoi ! je serais dans la richesse, et il mourrait de faim' Obi non.

L'AMI DES ENFANS

lui

m. de melfort. — Excellent enfant !

et qui est ton père?

jonas. — Un vieux paysan aveugle , que je nourrissais avec mon violon. 11 est vrai qu'il ne mange , comme moi , qu'un morceau de pain avec du lait cru. Mais le bon Dieu nous en donne toujours assez pour la journée , et nous ne nous mettons pas en peine du lendemain : il y pourvoit aussi.

m. de melfort. — Eh bien ! je veux prendre soin de ton père ; et , s'il y consent , je le ferai entrer dans une maison de charité où l'on a une attention extrême pour les vieillards et pour les infirmes. Tu pourras l'y aller voir quand tu voudras. (Jonas pousse un cri de joie , et court tout autour de la chambre, comme hors de lui-même. )

jonas. — Oh Dieu ! mon pauvre père !

Non, cela va le faire mourir de plaisir. Je ne puis rester plus long-temps; il faut que je l'aille chercher, et que je vous l'amène ici. (Il court vers la porte. Sophie et Saint-Firmin prennent la main de M. de Melfort, et s'essuient les ijeux.)

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