JOSEPH
11 y avait a Bordeaux un fou qu'on nommait Joseph. Il ne sortait jamais sans avoir cinq ou six perruques entassées sur sa tête , et autant de manchons passés dans chacun de ses bras. Quoique son esprit fût dérangé , il n'était point méchant , et il fallait le harceler long-temps pour le mettre en colère. Lorsqu'il passait dans les rues , il sortait de toutes les maisons des petits garçons malicieux, qui le suivaient en criant : Joseph! Joseph! combien veux-tu vendre les manchons et tes perruques ? 11 y en avait même d'assez méchans pour lui jeter des pierres. Joseph supportait ordinairement avec douceur toutes ces insultes : cependant il était quelquefois si tourmenté, qu'il entrait eu fureur , prenait des cailloux ou des poignées de boue, et les jetait aux polissons.
Ce combat se livra un jour devant la maison de M. Desprez. Le bruit l'attira à la fenêtre. 11 vit avec douleur que son fils Henri était engagé dans la mêlée. A peine s'en fut-il aperçu qu'il referma la croisée , et passa dans une autre pièce de son appartement.
Lorsqu'on se mit à table, M. Desprez dit à son fils : Quel était cet homme après qui tu courais en poussant des cris ?
henri. — Vous le connaissez bien , mon papa : c'est ce fou qu'on appelle Joseph.
m. desprez. — Le pauvre homme! Qui peut lui avoir causé ce malheur?
henri. — On dit que c'est un procès pour un riche héritage. 11 a eu tant de chagrin de le perdre, qu'il en a perdu aussi l'esprit.
m. desprez. — Si tu l'avais connu au moment où il fut dépouillé de cet héritage, et qu'il t'eût-dit , les larmes aux yeux : « Mon cher Henri , je suis bien malheureux; on vient de m'enlever un héritage dont je jouissais paisiblement. Tous mes biens ont été consumés par les frais de la procédure ; je n'ai plus ni maison de campagne ni maison a la ville , il ne me reste rien ; » est-ce que tu te serais moqué de lui?
henri. — Dieu m'en préserve ! qui peut être assez méchant pour se moquer d'un homme malheureux? J'aurais bien plutôt cherché à le consoler.
m. desprez. — Est-il plus heureux aujourd'hui qu'il a aussi perdu l'esprit?
henri. — Au contraire, il est bien plu9 "a plaindre.
m. desprez. — Et cependant aujourd'hui tu insultes et tu jettes des pierres a un malheureux que tu aurais cherché à consoler lorsqu'il était beaucoup moins à plaindre.
henri. — Mon cher papa, j'ai mal fait; pardonnez-le-moi.
m. desprez. — Je veux bien te pardonner, pourvu que tu t'en repentes. Mais mon pardon ne suffit pas ; il y a quelqu'un à qui tu dois encore le demander.
les
L AMI DES LNFAAS.
apparemment Jo-
BBH&I. — C'est seph ?
m. desprez. — Et pourquoi donc Joseph ?
HEiMii. — Parce que je l'ai offensé.
m. desprez. — Si Joseph avait conservé son bon sens , c'est bien à lui que tu devrais demander pardon de ton offense. Mais comme il n'est pas eu état de eon.prendre ce que lu lui demanderais par ton pardon , il est inutile de t'adresser à lui. Tu crois cependant qu'on est obligé de demander pardon à ceux que l'on a offensés?
henri. — Vous me l'avez appris , mon papa.
m. desprez. — Et sais-tu qui nous a commandé d'avoir de la pitié pour les malheureux?
KBznu. — C'est Dieu.
m. desprez.— Cependant tu n'aspoint montré de pitié pour le pauvre Joseph ; au contraire, tu as augmenté son malheur par tes insultes. Crois-tu que cette conduite n'ait pas offensé Dieu ?
heiiri. — Oui , je le reconnais, el je veux lui en demander pardon ce soir dans ma prière.
Henri tint sa parole ; il se repentit de sa méchanceté , et il en demanda le soir pardon à Dieu du fond de son cœur. Et non-seulement il laissa Joseph tranquille
pendant quelques semaines , mais il empêcha aussi quelques-uns de ses camarades de l'insulter.
Malgré ses belles résolutions , il lui arriva un jour de se mêler dans la foule des polissons qui le poursuivaient. Ce n'était a la vérité que par une pure curiosité , et seulement pour voir les niches qu'on faisait à ce pauvre homme. De temps en temps il lui échappait de crier comme les autres : Joseph ! Joseph ! Peu a peu il se trouva le premier de la bande ; en sorte que Joseph , impatienté de toutes ces huées , s'étant retourné tout à coup , et ayaut ramassé une grosse pierre , la lui jeta avec tant de raideur qu'elle lui frôla la joue, et lui emporta un bout d'oreille.
Henri rentra chez son père tout ensanglanté , et jetant de hauts cris. C'est une juste punition de Dieu , lui dit M. Desprez. Mais, lui répondit Henri, pourquoi ai-je été tout seul maltraité, tandis que mes camarades, qui lui faisaient beaucoup plus de malices , n'ont pas été punis? Cela vient, lui répliqua son père , de ce que tu connaissais mieux que les autres le mal que tu faisais , et que par conséquent ton offense était plus criminelle. H est juste qu'un enfant instruit des ordres de Dieu et de ceux de son père, soit doublement puni lorsqu'il a l'indignité de les enfreindre.