‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 70 sur 264 · M. DE MELFORT, SOPHIE , AGATHE , CHARLOTTE , CHARLES, SAINT-FIR- MIN · texte numérisé non relu

M. DE MELFORT, SOPHIE , AGATHE , CHARLOTTE , CHARLES, SAINT-FIR- MIN

m. de melfort. — Venez . rues enfans, je ne veux plus voir que ceux qui méritent mon amour ; et toi , sors pour jamais de ma présence ! Mais non , demeure ; il faut que tu reçoives auparavant ton arrêt. {A Sophie et à Saint-Firmin.) Vous avez entendu ses accusations contre vous ?

sophie. — Oui . mou papa; et si cela n'était pas nécessaire pour notre justification, je ne dirais pas un mot contre lui, de peur d'augmenter votre colère.

charles. — Ne croyez rien de ce qu'elle va vous dire.

m. de melfort. — Tais-toi; j'ai déjà la preuve que tu es un détestable menteur. Le mensonge conduit au vol et au meurtre. Tu as déjà commis le premier crime ; il ne te manque peut-être que des forces pour commettre le second. Parle ma fille.

sopihi;. — Premièrement, il ne s'est occupé de rien cet après-midi : c'est Saint-Firmin qui lui a fait sa version.

H. de melfort. — Cela est-il vrai ?

N\i\T-mtMiN. — Je ne puis en disconvenir

bophie — Ensuite il a jeté une tasse de Ihé sur la robe d'Agathe; et tandis

L AMI DES BNFANS.

que nous étions occupées à l'essuyer, il est resté à table et a vidé toute la théière; il ne nous en est pas resté une goutte. Eu voici des témoins ( montrant les demoiselles de Saint-Félix ). A l'égard du gâteau...

m. de melfort. — C'en est assez ; toutes tes méchancetés sont découvertes : monte dans ta chambre pour aujourd'hui ; dès demain au matin je te chasse de la maison. Je te laisserai le temps de te corriger avant que tu y rentres ; et si cela ne réussit pas , il ne manque pas de cachots où l'on renferme les scélérats qui troublent la société par leurs crimes.

Saint-Firmin , dis a Lafleur de le garder à vue dans sa chambre : tu recommanderas en même temps qn'on m'envoie le

précepteur aussitôt qu'il sera de retour.

sophie et SAINT-FIRMIN , intercédant pour lui. — Mon cher papa ; mon cher oncle...

m. de melfort. — Je ne veux rien entendre en sa faveur. Celui qui est capable d'arracher au pauvre le salaire qu'il a gagné, de lui briser l'instrument de ses travaux ; et de chercher à se justifier de ses atrocités par le mensonge et par la calomnie , doit être retranché de la société des hommes. Je loue le Ciel de ce qu'il me laisse encore de braves enfans comme vous . c'est vous qui serez ma consolation, et c'est avec vous que je veux me réjouir ce soir , autant que peut le faire un père qui a un fils d'un si mauvais naturel.

la przisiers épreuve du courage.

m'"c dulis. — II me tarde bien de savoir lequel de mes deux en/ans va montrer aujourd'hui le plus de courage lorsque M. Jourdain arrivera.

harcellin. — Quoi, maman ! Est-ce qu'il doit venir?

Hme dulis. — Je l'attends.

laurbtte. — Celui qui arracha l'autre jour i.ne dent à mon papa ?

Mme dulis. — Oui , ma lille. C'est un fort bahile dentiste. Je l'ai fail prier de passer ici ce matin pour visiter votre bouche.

harcellin. — c'est apparemment pour ma so'iir: car pour moi f j'espère

bien qu'il ne m'arrachera pas de deuls.

laurette. — Ni a moi non plus.

Mn,e dulis. — Je crois cependant, mes amis , qu'il sera oblige de vous en ôter à l'un et à l'autre. Vous en avez une tonte branlante, Laurette. VA vous, Marcellin, je vous en ai vu deux qui s'embarrassent. H faut jeter à bas la plus avancée.

HARCELLIN. — Que me dites-vous,

maman? Je n'en ai pas trop , je vous assure.

m""' mus. — C'est a M. Jourdain à le décider.

LAURBTTB. — .Mais cela mêlera mal ?

Mm" dulis. — Je le crains . ma chère

L AMI DES ENFANS

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nmie. 11 ne faut pourtaut pas l'effrayer. L'opération est bientôt faite; et quand elle serait douloureuse, il est de toute nécessité qu'elle se fasse.

laurette. — Je ne vois pas de nécessité à ce qu'on me fasse du mal , maman. Je ne m'en soucie pas du tout.

Mme dulis. — Je le crois. Personne au monde ne s'en soucie. Mais lorsqu'il est pour nous d'un grand avantage de souffrir une douleur passagère, il serait ridicule de ne pas s'y résigner tranquillement.

marcellin. — Oh 1 je tiendrai ma bouche si fermée, que M. Jourdain sera bien lin s'il y regarde.

Mn,e dulis. — Je vous conseille , monsieur , de prendre un ton moins leste et plus sensé. Vous fermerez votre bouche?

voilà un grand effort de raison. Voulezvous que je vous regarde comme un lâche, qui ne sait pas supporter la plus légère douleur? Je serais bien honteuse, à votre place, qu'un étranger n'eût que celte opinion a prendre de moi!

mapcellin. — Je le serais aussi , maman, mais....

Mrae dulis. — Ecoute-moi , mon fils.

Crois-tu qu'il n'en coûte pas beaucoup a mon cœur de te voir souffrir? Lorsque tu étais si malade, n'as-tu pas observé que j'en avais perdu le sommeil et l'appétit , et que j'étais encore plus tourmentée que toi-même? Tu peux donc penser que si je me décide à te faire supporter une opération douloureuse , je dois avoir un motif fort pressant ; et ce motif, le voici. Je serais au désespoir que mes enfans eussent les dents de travers dans leur jeunesse , et qu'on fût obligé de les arracher ensuite dans un temps où il ne leur en viendrait plus de nouvelles. Cet intérêt est bien vif pour une mère qui vous aime; mais il me semble que pour vous i» doit l'être encore davantage, puisqu'il ycus touche de plus près. Il ne s'agit pas

moins que d'avoir pour le reste de la vie une bouche difforme , ou de l'avoir bien ornée. Laurette, comprends-tu ce que je viens de dire à ton frère ?

laurette. — Oui , maman; mais com bien de mal cela me ferait-il?

Mme dulis. — Je ne puis te dire précisément le mal que cela te ferait. Ce que je sais, c'est qu'il ne tient qu'a toi de le rendre beaucoup plus supportable. Veuxtu que je t'en apprenne le moyen?

laurette. — Si je le veux , maman ?

Oh, je t'en prie!

Mme dulis. — C'est de ne pas faire une résistance inutile , et de laisser de bonne grâce opérer M. Jourdain. Ton frère parlait de tenir sa bouche fermée. Si tu voulais t' aviser de fermer aussi la tienne , penses-tu que M. Jourdain ne viendrait pas a bout de l'ouvrir ? Tu peux être sûre d'avauce que plus tu ferais de contorsions, et plus il serait ohligé de le faire de mal. Si les plaintes et les larmes pouvaient adoucir la douleur, quoiqu'elles soient des marques de faiblesse , elles auraient encore une excuse. Mais lorsqu'elles ne servent a rien du tout , et qu'elles peuvent même rendre le mal plus sensible , il me semble que c'est une grande honte et une extrême folie que de s'abandonner à de pareilles lâchetés. marcellin. — Eh bien, maman , voyons : dis-nous comment il faut nous comporter.

Mme dulis. — Rien de plus facile. Je ne vous demande que de rester tranquillement assis une minute, et tout sera fini. Vous étiez l'autre jour dans l'anti-chambre de votre papa lorsqu'on lui ôta une dent. Je vous fis entrer un instant après ; l'entendîtes-vousse plaindre?

laurette. — C'est que mon papa a cent fois plus de force que nous.

Mme dulis. — 11 est vrai. Mais aussi sa dent tenait cent fois plus fortement que les vôlrec. Un grand chêne est bien yïttS

L AMI DES E.NFANS.

difficile à déraciner qu'un chêne tout petit.

marcelli:*. -Quel plaisir prend donc ce monsieur Jourdain à vous démantibuler les mâchoires ?

Mme dulis. — Ce n'est pas son plaisir, c'est son état ; et c'est un état fort utile , puisqu'il a pour objet de nous épargner des souffrances cruelles.

marcellin. — Mais puisqu'on le paie pour arracher des dents , plus il en arrache et plus il gagne. S'il allait me les arracher toutes les unes après les autres?

Mrae dulis. — 11 gagnerait bien davantage à te laisser même les mauvaises , car alors tu serais obligé d'avoir recours a lui, soit pour les nettoyer, soit pour les tenir en ordre ; au lieu qu'avec un peu d'attention chaque jour , tu n'auras peutêtre jamais plus besoin qu'il y touche. Nuis si , par mes propres soins, je n'ai pas su conserver les miennes.

laurette. — Est-ce qu'on t'en a arraché lorsque lu étais aussi petite que moi ?

Mme dulis. — Sans doute. J'avais une mère qui veillait tendrement sur tout ce qui pouvait m'intéresser. Elle me parla comme je vous parle aujourd'hui.

laurette. — Tu t'en souviens donc?

Crias-tu beaucoup?

Mm* dulis. — Non, ma fille, je puis me rendre cette justice.

laurette. — Et comment fis-tu pour t'en empêcher?

M"" dulis. — Je compris tout de suite que mes lamentations ne serviraient qu'à désoler ma mère , à me faire passer dans l'esprit du dentiste pour une petite fille sans courage , et à me rendre ainsi méprisable à moi-même.

marcellin. — Eh bien! maman, j'e§-

père que jp ne pleurerai pa*.

Mme dulis. — Je suis persuadée que si tu en prends la résolution , tu sauras la soutenir, en te souvenant que tu dois être homme un jour.

laurette. — Mais moi, qui ne dois être qu'une femme ?

Mme dulis. — Les femmes n'ont pas moins besoin de constance pour supporter la douleur. Peut-être même la faiblesse de leur constitution demande-t-elle un plus haut degré de courage et de patience. Afin de retrouver cette force dans les grands maux de la vie , il faut l'avoir mise à l'épreuve dans les plus petits. J'ai pris soin de vous endurcir de bonne heure contre les accidens ordinaires a votre âge, tels que les meurtrissures , les chutes et les entorses. Il est temps de vous endurcir de même contre des douleurs plus aiguës. Au reste, je ne crois pas que dans cette occasion vous ayez beaucoup à souffrir.

Vos dents ne sont pas assez affermies pour qu'il soit nécessaire d'employer un grand effort à les détacher. C'est comme un brin d'herbe menue qui ne tient à la terre que par de faibles racines, et qu'on enlève sans les endommager. J'ai cru devoir vous parler de la douleur de cette opération , quelle qu'elle puisse être, de crainte que, si vous la trouviez plus vive que vous ne vous y seriez attendus , vous n'eussiez le droit de m'accuser d'avoir voulu vous tromper.

laurette. — Tu sais bien que je me fie toujours à loi.

marcellin. - Maman , je te connais.

Je n'ai plus de peur à présent.

Mme dulis. — Je suis enchantée de vous avoir inspiré de la confiance , et de vous trouver si raisonnables. Aussi ne veux-je pas vous traiter comme ces faibles enfans a qui l'on promet des biscuits ou des joujoux pour une dent inutile dont on les débarrasse. Je vous réserve une récon>-

pense plus digne de vous et de moi. Le plus courageux et le plus ferme aura le plus tendre baiser.

mabcellin. — Tu verras , maman , que j'en mériterai deux.

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laurette. — Va, je n'en aurai pas moins que toi, mon frère.

marcellin. — Eh bien, nous verrons.

M. Jourdain peut maintenant venir quand il lui plaira.

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