‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 74 sur 264 · EMILIE , HUBERT · texte numérisé non relu

EMILIE , HUBERT

Hubert, l'arrêtant par le bras. — Ah , petite voleuse ! je vous y prends !

Emilie.— Que voulez-vous dire , monsieur ? Je ne suis pas une petite voleuse • je suis une honnête petite fille , entendezvous ?

hubert. — Une honnête petite fille !

toi une honnête petite fille? ( /./ lui arrache la corbeille des mains. ) Que portez-vous donc là-dedans , l'honnête petite hue?

Emilie. — Des épis , comme vous voyez.

hdbert. — Et ces épis sont apparemment poussés dans ta corbeille?

Emilie. — Ah ! s'ils poussaient dans ma corbeille je n'aurais pas besoin de prendre tant de peine à les ramasser dans les champs.

hubert. — C'est donc volé I

Emilie. — Monsieur, ne me traitez pas si vilainement, je vous prie. J'aimerais mieux mourir de faim avec ma mère que de faire ce que vous dites là.

hubert. — Mais ils ne sont pas venus se jeter d'eux-mêmes dans ta corbeille de par tous les diables !

Emilie. — Mon Dieu ! vous me faites peur avec vosjuremens : écoutez-moi.

Jetais allée glaner dans ce champ là-bas Il y avait un bon vieillard qui me voyait faire. La pauvre enfant ! a-t-il dit , qu'elle a de peine! je veux la secourir. Il y avait des gerbes couchées sur son champ ; il en a tire de pleines poignées d'épis, qu'il a jetées dans ma corbeille. Ce que l'on donne au pauvre , disait-il, Dieu le rend et '

hubert. — Ah! j'entends. Le vieillard de ce champ là-bas t'a donné plein ta corbeille d'épis que tu prends ici dans nos gerbes, n'est-il pas vrai?

émilïe. — Allez plutôt lui demander a lui-même, il pourra vous le dire.

hubert. — Que j'aille courir là-bas !

oh bien ! tu n'as qu'à attendre : je t'ai prise ici , tout est dit.

Emilie.— Mais quand je vous dis que je n aï touche a aucune gerbe ! le peu d'épis que j ai dans mon tablier, je les ai ramasses à terre, parce que j'ai cru que cela était permis. Cependant, si vous y avez du regret, je suis prête à vous les rendre ; tenez , voilà les vôtres.

hubert. — Non , non , ceux-ci resteront ayec ceux-là; et où la corbeille restera, il faudra bien que tu restes aussi. Allons , suis-moi dans le chenil.

Emilie, avec effroi. — Comment! que dites-vous , mon brave homme ?

hubert. — Oh ! oui , ton brave homme ! je serais bien plus brave homme si je te laissais échapper , n'est-ce pas? Dans le chenil , te dis-je, allons, allons !

emilie. Ah! je vous supplie, pour 1 amour de Dieu ! Je n'ai ramassé ici , je vous assure , que la poignée d'épis que je vous ai rendue. Que dirait ma pauvre mère si je ne rentrais pas de la journée, si elle apprenait que l'on m'a mise en prison! elle est capable d'en mourir.

hubert. — Le grand malheur ! la paroisse en serait débarrassée.

Emilie se met à pleurer. — Ah ! si

L'AMI l'ES ENFANS.

vous saviez quelle boune mère c'est!

combien nous sommes pauvres ! vous auriez pitié de nous.

hdbert. — Je ne suis pas ici pour ! avoir pitié des gens; j'y suis pour les arrêter lorsqu'ils entrent sur les terres de monseigneur, et pour les fourrer en prison.

Emilie. — Mais lorsqu'on n'a rien ' fait, lorsqu'on est innocent comme moi?

hlbert. — Oui , parle-moi de ton innocence! Venir nous voler une pleine corbeille d'épis , et me faire ensuite mille menleries! Allons , allons , qu'on me suive !

émilik. E lie tombe auprès d' une gerbe. — Ah , mon cher monsieur ! ayez pitié de moi. Prenez, si vous voulez, ma corbeille : hélas ! ma petite provision ne vous rendra guère plus riche ; mais laissez-moi aller , je vous en prie ; si ce n'est pas pour moi , que ce soit pour ma pauvre mère ! je suis toute sa consolation, tout son secours.

hdbert. — Si je te laisse aller , ce n'est pas pour ta mère , au moins , je t'en avertis; je voudrais la voir à cent lieues : c'est pour toi seule , parce que les pleurnicheries m'ont uu peu remué le cœur. Mais n'attends pas que ta corbeille te suive : je la confisque pour la justice; et puis, c'est vendredi jour d'audience . M. le bailli prononcera une bonne amende ; si on ne la paie pas , en prison. et chassée du village. ( Il charge la corbeille sur son èp iule. Emilie pleure à chaudes larmes, et se jette à ses genoux. J Allons, ne m'étourdis plus, ou tu verras ce qu'on y gagne. (Il s'éloigne en grommelant.) Mais vyrz donc, si l'on n'étail pas toujours a les épier , si petits qu'ils soient, ils nous enlèveraient, je crois, jusqu'il la terre de nos champs.

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