MARCELLIN , M. DE BEAUVAL , HUBERT
marcellin, en courant à son père. — Ah ! que je suis aise, mon cher papa, de vous rencontrer! — (A Hubert.) Rendsmoi cette corbeille.
hcbert. — Doucement , doucement , monsieur , vous allez m'arracher le cou.
m. de beauval. — Que veux-tu faire de cette corbeille, Marcellin?
marcellin. — Elle appartient à une pauvre petite fille , à qui ce vilain Hubert l'a prise , avec les épis qu'on lui avait donnés. Vous saurez tout, mon papa.
hubert. — Ho! ho! on est donc vilain pour faire son devoir, el pour ne pas aider les voleurs a faire leur coup ? Pourquoi donc monseigneur me donne-l-il des gages ?
m. de beauval. — Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, Hubert, c'est pour empêcher les vagabonds de courir sur mes terres et d'incommoder mes vassaux ; mais non pas pour arrêter et traîner en prison les pauvres, et encore moins d'honnêtes nécessiteux , qui cherchent à se nourrir d'une miette de mon superflu , et de quelques épis échappés à une riche moisson.
hubert. — Premièrement , je ne les empêche point de glaner tant qu'ils veulent , lorsque la moisson est hors du champ; mais tant qu'il y reste une gerl>e....
MARCELLIN , ironiquement. — Que ne <lis-lu aussi lorsque les champs sont en friche ou couverts de neige ? Il j a grand'chose à ramasser, n'est-ce pas, lorsque la moisson est rentrée ?
iilbert. — Vous n'eutendez rien du
l'ami des enfans.
tout à cela , monsieur. Secondement , qui peut nous répondre que ce ne sont pas des voleurs ?
marcellin. — Des voleurs , grand Dieu ! des voleurs ! La petite fille m'a dit qu'elle n'avait pris ici aucun épi , et que c'était un vieux moissonneur du champ voisin qui lui avait rempli sa corbeille.
hlbert. — Bon, elle vous l'a dit, comme s'il y avait un mot de vérité dans ce que ces gens-la vous disent ! Je l'ai surprise ici sur une gerbe.
m. de beauval. — Qui détachait des épis ?
HEBERT. — Je ne dis pas tout-à-fait cela. Mais sais-je,moi,ce qu'elle avait fait avant mon arrivée? Et puis , n'est-ce pas un mensonge que cette histoire d'un vieux moissonneur qui lui remplit sa corbeille ? Oh ! je reconnais bien là nos paysans : ce sont des messieurs si charitables !
marcellin. — Et moi je soutiens que ces épis lui ont été donnés , car elle me l'a dit ; et une si bonne petite fille ne saurait mentir.
hdbert. — Et vous , n'avez-vous jamais menti, monsieur? cependant nous vous regardons comme un brave gentilhomme.
marcellin. — Entendez-vous , mon papa , comme ce vilain Hubert me traite? (-4 Hubert, en colère.) Non, si je mentais, je serais un méchant garçon ; mais je ne mens pas , ni la bonne petite fille non plus. Et c'est vous qui êtes un...
m. de beauval. — Doucement, Marcellin : je suis content jusque-là de ta défense. On doit croire tous les hommes honnêtes gens jusqu'à ce que l'on soit bien convaincu du contraire ; mais l'on ne doit pas s'emporter contre ceux qui sont d'une opinion différente; et il faut chercher à les ramener avec douceur à des pensées plus consolantes et plus vraies.
hubert. — Non , non , monseigneur ,
il vaut mieux croire tous les hommes iuéchans , jusqu'à ce que l'on voie , à n'en pouvoir douter , qu'ils sont honnêtes : c'est beaucoup plus sage. Lorsque je rencontre un bœuf sur ma route, je suppose toujours qu'il a la corne mauvaise, et je me retire de son chemin. 11 peut se faire qu'il ne soit pas méchant ; mais je ne cours aucun risque à prendre mes précautions. Le plus sûr est toujours le meilleur.
m. de beauval. — Si tous les hommes avaient ta façon de penser , Hubert , avec qui pourrions-nous vivre? Et qu'en serait-il résulté entre toi et moi, si, au lieu de te donner un service honnête dans ma terre , pour procurer du pain à un vieux soldat réformé , je t'avais livré à la justice comme un vagabond qui n'avait ni certificat ni passeport?
hubert. — Oui , cela est vrai ; mais il est vrai aussi que je suis un honnête homme.
m. de beauval. — Je ne te garde auprès de moi que parce que j'en suis persuadé ; mais je ne pouvais le croire d'abord que sur ta parole et sur ta physionomie.
marcellin. — Oh ! mon cher papa !
si vous vous en rapportez à la parole et à la physionomie , vous en croirez bien plus ma petite fille qu'Hubert.
hubert. — Oui-dà, monsieur i regardez-moi en face. Votre papa sera certainement bien content de la physionomie de votre petite fille si elle lui revient autant que la mienne.
marcellin. — Vraiment oui, il te sied bien, avec ta figure d'ours....
m. de beauval. — Fi donc, Marcellin ! — Hubert, connais-tu la petite fille?
hubert. — Oui, je la connais, et je ne la connais pas. Je sais qu'elle est ici depuis dix à douze jours , avec sa mère ; mais comment et pourquoi elles, y sont venues, il n'y a que monsieur le bailli qui
lu
L AMI DES ENFANS
puisse vous en instruire. Vous le dirai-je, monseigneur? C'est bien mal faità lui de recevoir cette espèce de gens dans la paroisse, pour y être nourris aux dépens de la communauté.
marcellin'. — Eh bien ! c'est moi qui les nourrirai , oui , moi.
hcbert. — Vous avez donc quelque chose a vous , monsieur ?
marcellin. — Si je n'ai rien , mon papa en a assez.
hcbert. — En attendant , toute la communauté murmure. Mais lorsqu'on graisse la patte aux gens en place ( il compte dans sa main) , car j'imagine que
monsieur le bailli
marcellin. — Ne voilà-t-il pas qu'il dit aussi des injures à monsieur le bailli ? Je le lui dirai , va !
m. de beauval. — Doucement , mon fils. Je vois, Hubert, qu'il est impossible de guérir ton esprit soupçonneux ; mais je conçois des soupçons a mon tour. Tu juges que celte petite fille a rempli ici sa corbeille , parce que lu l'as trouvée dans mon champ auprès d'une gerbe ; tu juges que monsieur le bailli s'est laissé corrompre pour de l'argent , parce qu'il a reçu une pauvre famille dans le village. Eh bien ! je juge aussi que tu n'as retenu la corbeille de la petite fille, que parce qu'elle n'a pas eu de l'argent ou quelques prises de tabac à te donner , et qu'à ce prix tu l'aurais volontiers relâchée.
hubert. — Quoi , monseigneur ! vous pourriez croire?...
m. de beauval. — Pourquoi ne veuxtu pas que je pense sur ton compte ce que tu te permets de penser sur le compte des autres?
hlbert. — Tenez, monseigneur, il vaut mieux que je me taise. Et quand je verrais ces mendians charger sur leurs épaules vos champs , vos bois et vos prairies... Faut-il porter la corbeille chez monsieur le bailli ?
MARCELLIN. — Oll ! 11011 , nOU , UIOU
cher papa , je vous en supplie.
m. de beauval. — Hubert, vous la rapporterez chez la pauvre femme , et vous ferez vos excuses a la petite fille.
hubert. — Des excuses, monseigneur, des excuses , y pensez-vous? Moi lui aller faire des excuses, et pourquoi?
marcellin. — Pourquoi ? pour l'avoir affligée sans sujet , et pour lui avoir fait l'affront de l'accuser d'une bassesse.
hubert. — Si elles n'ont pas d'autres excuses ni d'autre corbeille....
m. de beauval. — Hubert, si j'avais commis une injustice envers vous, je ne balancerais pas a la réparer. Et pour vous en convaincre , j'irai moi-même , je rapporterai la corbeille , et je ferai des excuses en votre nom.
hubert. — Chargez-vous-en plutôt , monsieur Marcellin.
marcellin. — Oh ! de tout mon cœur.
Mon cher papa, la petile fille doit revenir h l'instant avec Henriette, qui est allée consoler sa mère: il faut l'attendre.
hubert. — En ce cas-là je n'ai plus rien à faire ici. (// s'éloigne en grommelant.) Je vois que nous allons avoir tant de mendians dans ce village, qu'il nous faudra bientôt mendier nous-mêmes.