M. DE BEAUVAL, MARCELLIN
marcellin. — Mon papa , entendezvous ce qu'il dit?
m. de beauval. — Oui , mon fils , et je lui pardonne volontiers son humeur.
marcellin. — Mais comment pouvezvous garder ce méchant homme ?
m. de beauval. — Il B*esl pas méchant, mon ami. C'est on zèle outré pour j nos intérêts qui l'égaré. Il m'est très altaehé, et il remplit exactement ses devoirs.
m uu.Ki.LiN. — Mais n il est injuste?
m. de beauval. — Ta viens d'entcii-
L A.V1J DES ENFANS
<lre qu'il ne croit pas l'être. Son unique défaut est de suivre trop littéralement ce qui lui a été prescrit, et de n'avoir pas assez d'intelligence pour faire de justes distinctions entre les personnes et les circonstances.
marcellin. — Expliquez-moi cela , mon papa , je vous prie.
M. de beauval. — Très-volontiers , mon ami. En l'installant dans sa place, je lui ai ordonné d'écarter de ce village les vagabonds , et d'amener devant le juge ceux qu'il y surprendrait. Cet ordre ne pouvait regarder que ces malheureux qui se nourrissent de vols et de brigandages , et qui viendraient piller ou assassiner.
mabcellin. — Ah ! je comprends. Et lui , il regarde comme des scélérats ceux qui n'ont pour subsister que les secours des autres ; et il ne s'informe point si c'est la vieillesse , des maladies , ou des malheurs inévitables qui les ont réduits à cet état.
m. de beauval. — Très-bien, mon fils, car les circonstances changent bien la nature det choses. Par exemple, tu as mis trop peu de réflexion dans la querelle que tu as eue avec lui. Sais-tu si la mère de cette petite fille n'est pas une personne vicieuse , si la petite fille elle-même ne t'a pas fait un mensonge , et n'a pas effectivement dérobé ces épis à mes gerbes?
marcellin. — Non , mon cher papa , c'est impossible.
m. de beauval. — Pourquoi cela serail-il impossible? As-lu pris des éclaircissemens? Sais-tu qui elle est, quelle est sa mère , et dans quel dessein elles sont venues ici?
marcellin. — Ah! si vous l'aviez seulement vue ! si vous l'aviez seulement entendue ! son langage, sa figure, ses
larmes: E\e est si pauvre, qu'elle a
besoin d'une poignée d'épis pour se procurer du pain. À-t-on besoin d'en savoir
davantage? Dois-je laisser mourir un pauvre de faim , parce que je ne sais pas encore s'il mérite mon assistance ?
m. de beauval. — Embrasse-moi, mon fils ; conserve toujours ces généreuses dispositions envers les pauvres , et Dieu te bénira, comme il m'a béni moi-même pour de pareils sentimens , en les faisant naître dans ton jeune cœur. La clémence est toujours préférable à la sévérité. L'insensibilité ne peut conduire qu'à l'injustice; et si celui qui sollicite notre pitié ne la mérite pas , c'est sa faute , et non pas la nôtre.
marcellin. — Mais , mon cher papa , il n'est guère prudent de confier à des personnes comme Hubert un emploi où l'on peut commettre des injustices.
m. de beauval. — Tu aurais raison , mon fils, si je lui avais laissé le pouvoir de condamner ou d'absoudre lui-même.
Il ne peut, tout au plus, commettre qu'une injustice passagère, à laquelle il est facile de remédier ; et cet inconvénient est inévitable. Pour juger les choses suivant les principes de l'équité , j'ai dans mon bailli , un homme plein de lumières , de droiture et de noblesse dans les sentimens. Il m'a rendu un témoignage favorable de la petite fille et de sa mère, lorsqu'il les a reçues dans le village ; et il m'a appris qu'elles demeurent chez la vieille Marguerite, qui est une très-honnête femme.
marcellin. — Mais si Hubert avait battu la petite fille comme il l'en a menacée ?
m. de beauval. —11 ne se serait jamais purtéà cet excès. Je lui ai défendu, sous peine de perdre son emploi , de ; frapper qui que ce soit , même les perj sonnes qu'il prendrait en faute; et il suit à la rigueur les ordres que je lui donne.
marcellin. — Ah ! mon cher papa , voici ma sœur qui revient avec la petite