‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 83 sur 264 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

M. DE BEAU VAL, Mme DE JOIN VILLE, MARCELLIN , HENRIETTE , EMILIE.

Emilie , courant au-devant de sa mère , qui paraît embarrassée, en voyant M. de Beauval. — Venez , maman , ne craignez rien. C'est le père de ces deux aimables enfans qui nous montrent tant d'amitié . et il est bon , aussi bon que ses enfans. (Madame de Joinville s'avance timidement. Henriette lui prend la main avec vivacité, et l'entraîne vers son père.)

Henriette. — Oh ! notre bon papa est instruit de tout.

Mme de joinvii.le. — J'ose me flatter, monsieur , que vous n'avez pas soupçonné mon Emilie.

m. de beauval. — On n'a besoin , madame , que de vous voir , vous et votre fille , pour prendre de vous l'opinion la plus avantageuse.

marcellin. — Elle s'appelle Emilie ?

Oh ! mon papa, on voit bien qu'elle n'était pas née pour glaner.

Mme de joinville. — La nécessité impose quelquefois des lois cruelles ; et pourvu qu'on ne fasse rien de déshonorant....

m. de beauval. — On ne doit point rougir de la pauvreté. Elle peut s'allier avec toutes les vertus. Mais oserais-je vous demander, madame, qui vous êtes ?

Henriette. — Elle s'appelle madame Laborie.

Mme de joinville. — Je ne crois pas, monsieur , devoir vous déguiser mon vrai nom. Je me vois même dans la nécessité de vous le découvrir, pour me jusiifier, dans votre esprit, de l'état dans lequel vous me voyez descendue. Cependant je voudrais {elle regarde les enfans) vous faire cet aveu sans témoins. Ce n'est pas que je rougisse de mon abaissement. Mais si mon nom était connu , je craindrais de trouver parmi les gens du peuple des âmes peu généreuses qui se feraient peut-être un plaisir de m'humilier, parce qu'il nous arrive souvent de ne pas agir plus noblement h leur égard , lorsque nous sommes dans la prospérité.

marcellin. — Eh bien ! je n'écouterai point.

Henriette. — Et moi , je n'en dirai pas un mot, je vous assure; et qui que vous soyez, Emilie sera toujours ma bonne amie.

m. de beauval. — Croyez , madame, que je ne vous aurais pas demandé ces particularités, sans un intérêt pressant , et si je n'étais pas dans la résolution de réparer les injustices du sort.

Mme de joinville. — Je suis née d'une famille noble, mais peu favorisée de la fortune. J'ai passé ma jeunesse à Paris, auprès d'une dame de condition, en qualité de demoiselle de compagnie.

Il y a huit ans que je fis connaissance avec M. de Joinville, lieutenant-colonel de cavalerie, qui était venu passer quelques mois dans la capitale.

m. de beauval, avec transport. — Joinville! Joinville!

Mme de joinville. — Il prit de l'inclination pour moi; ses vertus m'avaient prévenue en sa faveur , je lui donnai ma main; et quelques jours après notre mariage, nous nous retirâmes dans une terre qu'il possédait en Provence

via

L AMI DES ENFA.YS

m. de bealval. — Oh ! c'est lui ! c'est lui. Je retrouve tous ses traits sur la figure de cette enfant.

Mme de join ville. — Que dites-vous , monsieur?

m. de beacval. — Poursuivez, madame, je vous en conjure.

Mme de joinville. •— J'abrégerai autant qu'il sera possible. Nous commencions à goûter , dans une paisible retraite , les douceurs de la plus tendre union. Mais, hélas! les fatigues de la guerre avaient altéré la santé de mon époux ; et une maladie cruelle termina sa vie en peu de jours. ( Elle laisse couler des larvies. )

Henriette , à Emilie. — Pauvre enfant ! lu as été orpheline bien jeune.

Emilie. — Hélas ! même avant d'être née.

Mrae de joinville. — Il me laissa enceinte de cette enfant que vous voyez. Je lui donnai la naissance dans la douleur. Aussitôt que les frères de mon mari, gens durs et intéressés , virent qu'il n'y avait point d'héritier mâle, ils se mirent en possession de ses fiefs ; et comme nous avions de jour en jour différé de faire revêtir nos articles de mariage de toutes les formalités essentielles, je fus obligée de me contenter de ce qu'ils voulurent bien me laisser pour ma fille et pour moi.

m. de bealval. — Leur indigne avarice me fait juger que la somme fut modique , et ne put vous suffire longtemps.

Mme de joinville. — Elle me servit à vivre encore quelques années en Provence, dans l'attente d'un léger douaire que je me flattais d'obtenir. Enfin , lorsque je vis mes espérances déçues . je pris la résolution de retourner a Paris . auprès de mon ancienne bienfaitrice.

J'appris i mon arrivée que celle dame venait de mourir Je n'ous pour lors d'au-

tre ressource que de vendre ce qui me restait de mes bijoux et de mes habits, et de subsister du travail de mes mains. Je me retirai a Xanterre . pour y vivre inconnue. Il y a que'que temps que j'y rencontrai , par hasard, une femme que j'avais connue autrefois, et. qui demeure dans ce village.

Henriette. — Mon papa , c'est la vieille Marguerite.

Mrae de joinville. — Elle avait servi chez la dame dont je vous ai parlé. Je lui avais donné, dans une cruelle maladie, des soins qui me valurent sou attachement. Je lui exposai ma situation : elle me proposa de venir demeurer ici, où je pourrais vivre dans une obscurité plus profonde. C'est à elle que je dois l'hospitalité; et comme elle n'a personne pour lui fermer les yeux , elle m'a fait entendre que j'hériterais à sa mort de sa petite chaumière. Vous voyez....

m. de beacval. — C'en est assez , madame. Cette généreuse femme ne me surpassera point en reconnaissance. J'ai une joie inexprimable de pouvoir enfin acquitter une dette que j'ai contractée envers votre digne époux.

Mnie de joinville. — Comment , monsieur, est-ce que vous l'auriez connu?

map.cellin. — Le père decette bonne Emilie?

Henriette. — 0 ma chère Emilie, je vois que nous allons te garder avec nous. Mais quoi ! tu pleures?

Emilie. — Ne me plaignez pas , je ne pleure que de plaisir.

m. m: beadval. — C'est à lui que je dois la vie : quel bonheur pour moi de pouvoir reconnaître ce bienfait envers son épouse et son enfant ! J'ai servi sous lui pendant la dernière guerre d'Allemagne. Dam une affaire malheureuse .

où j'étais épuisé de fetigue , un cavalier ennemi avait le sabre levé sur ma tête. C'en était fait de moi . si mon digne lieu-

L AMI DES ENFANS

tenant-colonel ne m'eût sauvé, en se précipitant sur lui.

Mmfi de joi.wille. — Je le reconnais bien à ces traits : il était aussi brave que généreux.

m. de beauval. — Quelques jours après , je fus commandé en détachement pour une expédition périlleuse. Nous fûmes enveloppés, et forcés de nous rendre après une longue résistance. Mes équipages avaient été pillés. J'étais dénué d'habits et d'argent. M. de Joinville fut instruit de mon sort; et me fit recommander au général ennemi. J'obtins , grâces à lui, tous les secours dont j'avais besoin , dans le traitement d'une blessure profonde que j'avais reçue. Je fus plus de deux ans a me rétablir; et lorsque je revins dans ma patrie, je n'eus que le temps de l'embrasser à mon passage , étant obligé de m'embarquer aussitôt pour les Indes. Un mariage avantageux que j'y ai fait m'a ramené, il y a six ans, en France. Je me disposais a voler dans ses bras lorsque j'appris qu'il ne vivait plus. Que j'étais loin de penser que son épouse et sa fille fussent dans la situation où j'ai la douleur de vous trouver !

Mne de joinville. — Grand Dieu !

grand Dieu I par quelles voies miraculeuses m'as-tu conduite ici?

marcellin. — Quoi ! ton père a sauvé la vie au nôtre !

Henriette. — Combien nous devons t' aimer !

m. de beauval: — Viens, mon Emilie:

tu retrouveras en moi le père que tu as perdu. Mes enfans ont aussi besoin d'une seconde mère qui remplace celle qui leur a été enlevée. L'éducation que, vous avez donnée à votre aimable fille ( Emilie s'avance vers lui, et lui baise la main) me fait voir, madame, combien vous êtes digne de remplir un emploi si délicat. Je vais prendre toutes les précautions nécessaires pour que vous n'ayez plus à

craindre, une seconde fois , les coups imprévus delà fortune. (.4 Emilie, qui lui lient toujours la main.) Oui, ma chère fille, je ne mettrai plus de différence entre toi et mes enfans. Tu es la vivante image de ton généreux père , et lu es aussi digne de ma tendresse qu'il l'était de ma reconnaissance.

Mme de joinville, saisissant avec transport la main de M. de Beauval. — Comment pourrai-je répondre à tant de bienfaits , monsieur? Je n'ai que des larmes pour exprimer ce que je sens.

Henriette , l embrassant. — 0 ma nouvelle maman ! vous serez donc toujours auprès de nous avec Emilie ? Vous verrez comme nous serons empressés à vous obéir.

marcellin. — Oui , Emilie sera ma seconde sœur. Elle n'ira certainement plus glaner. Ah ! méchant Hubert, comme je vais me moquer de toi !

Mme de joinville. — Mon cher petit troupeau ! de quelle joie vous remplissez moname ! au lieu d'un enfant j'en ai donc trois. Non , aucune mère ne m'égalera p"iur les soins et pour la tendresse. (A M. de Beauval.) Permettez-vous, monsieur , que j'aille apprendre cette heureuse nouvelle à ma bonne Marguerite?

Je crains qu'elle n'en meure de plaisir.

m. de beauval. — Rien de plus juste, madame ; et moi , je vais faire préparer votre appartement au château.

Henriette. — Mon papa, me permettez-vous de suivre Emilie et ma nouvelle maman?

marcellin. — Et moi aussi , je voudrais bien aller avec elles.

m. de beauval. — Je le veux bien , mes enfans. Vous ramènerez ensuite au château madame de Joinville et sa fille, sans oublier la bonne Marguerite , que j'invite aussi à venir dîner avec nous.

marcellin, à Emilie , qui veut emporter la corlreille. — Non , Emilie, cela

L AMI DES KNFAXS.

n'es! plus fait pour toi. La corbeille restera ici.

Emilie. — Ah ! monsieur , pour rien au monde je ne donnerais cette corbeille. Je lui dois mon bonheur , le bonheur de ma mère , celui de vous avoir connu , notre vie et notre bien-être. Non , ma chère petite corbeille , je ne rougirai jamais de toi. (Elle la relevé ,et s'en charge avec beaucoup de peine.)

Henriette. — Du moins ôte-s-en les épis , elle sera plus légère.

Emilie. — Non , non. Ces épis sont à moi ; car le bon vieillard me les a bien donnés, quoi qu'eu ait pu dire Hubert.

Je veux en faire présent à notre vieille Marguerite.

m. de beauval. — Elle ne sera pas oubliée a la prochaine moisson ; et dès ce moment, elle a du pain assuré pour toute sa vie.

Mme de joinville. — Que le ciel vous récompense de votre générosité dans vos enfans !

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