‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 89 sur 264 · I. AMI DES EiNFANS · texte numérisé non relu

I. AMI DES EiNFANS

les pervertir par un défaut capable d'empoisonner lui seul les plus excellentes qualités? Je ne vous le nommerai point : après ce que je viens de vous dire , son nom vous inspirerait peut-être trop d'horreur contre vous-même , et je ne veux pas vous mortifier. Il suffit que votre cœur vous le nomme en secret, et je crois vous connaître assez pour être sure que vous emploierez les plus nobles efforts a le détruire.

N'allons point chercher des temps trop reculés. Faisons seulement l'examen de la conduite que vous avez tenue dans la journée d'hier. C'est elle qui m'avait plongée dans la tristesse où vous venez de me surprendre.

Vous souvenez - vous du ton d'em phase que vous prîtes à déjeuner , pour étaler vos connaissances dans l'histoire ? Vous rappeliez des événemens assez instructifs pour qu'on vous eût écoutée avec intérêt, si l'on ne vous eût vue trop enflée du désir d'exciter l'admiration. Vous aviez l'air si satisfaite de vous-même, que l'on craignit de vous donner des éloges , de peur d'ajouter a votre vanité. Souvenez-vous en même temps de l'attention qu'on prêtait h l'aimable petite Adélaïde, comme tout le monde était enchanté des grâces simples et naturelles de son récit, de l'air modeste dont elle rougissait de paraître si bien instruite ! Je vous voyais pâlir de dépit et d'envie ; je voyais rouler dans vos yeux des larmes de rage , que vous cherchiez vainement à dérober , taedis que toute la compagnie se réjouissait intérieurement de vous voir humiliée.

L'après - midi , quand , d'un air de triomphe , vous vîntes montrer votre cahier d'écriture , et qu'on se le faisait passer froidement de main en main, sans vous donner les louanges que vous sembliez commander , comme vous le reprîtes d'un air d'humeur et de colère!

Enfin, le soir , lorsqu'en accompagnant t. i .

Adélaïde sur le clavecin , les fausses mesures, que peut-être vous faisiez exprès , la déroutaient de son chant, elle vous pria doucement à l'oreille de toucher un peu plus juste, quelle mine hideuse vous fîtes alors à votre amie 1

Ah I de grâce, n'achevez pas , m'écriaije , en fondant en larmes; car ses paroles m'avaientpénétrée jusqu'au fond du cœur.

C'était la vanité , repris-je , ce vice que vous n'osiez pas me nommer. Jamais je n'avais senti si vivement combien il est affreux.

Je ne pus en dire davantage ; mais el!;î vit bien ce qui se passait dans mon cœur. Ses bras agités me pressèrent contre son sein avec une tendresse que je ne saurais te peindre. Je sentais ses larmes couler sur mon visage , tandis que ses yeux étaient tournés vers le ciel.

L'éloquence de cette prière muette acheva de me troubler. Nous étions venues , sans nous en apercevoir , au pied de l'ormeau que voici. Nous étions debout auprès de ce banc de verdure. Je m'y laissai tomber à demi-évanouie. Elle me prodigua les plus tendres secours , et ranima , par ses caresses , mes esprits abattus.

Comme nous étions prêtes h rentrer à la maison, je lui dis en l'embrassant : Séchez vos larmes , ma bonne amie, ce son; aujourd'hui les dernières que vous aure2 à répandre sur mes défauts.

Ma chère Agathe , me répondit-elle , vous ne pouviez me causer une plus grande joie pour le jour de ma fête que par cette noble résolution. C'est le bouquet le plus propre à nous parer l'une e: l'autre , et j'espère qu'il ne se flétrira jamais.

Peu a peu nous devînmes toutes les deux plus tranquilles. Elle me fit remarquer le repos délicieux de la matinée.

Won cœur soulagé se trouvait en état de goûter les charmes d'un beau jour.

L AMI ULS E.NTANS.

Je sentis alors combien il est doux de trouver ce calme en soi-même. Je lui demandai ses conseils pour entretenir mon cœur dans cette riante sérénité. Deux heures s'écoulèrent ainsi rapidement dans un entretien d'amitié, de confiance et d'instructions touchantes.

Mou papa, sans m'en avertir, avait /"'\it préparer une petite fête. Nous la eérébràrnes avec toute la joie dont nos cœurs venaient de se remplir. C'est depuis ce jour . ma chère amie , que j'ai commencé

ii me guérir d'un défaut si insupportai >le aux autres , et a moi-même. Je te laisse maintenant à penser si je puis oublier, quand ce jour revient , de marquer ma tendre reconnaissance a la digne amie qui en a fait l'époque de mon bonheur.

eugéme. — 0 ma chère Agathe , heureusement j'ai du temps encore! Je veux lui préparer aussi mon bouquet , pour avoir su doubler le plaisir que je sentais a t'aimer.

Page 1