‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 88 sur 264 · I. AMI DES ENFANS · texte numérisé non relu

I. AMI DES ENFANS

amie. Ah ! j'étais bien à plaindre dans le temps dont tu me parles. Je faisais également le désespoir de ma famille et de tous ceux qui s'intéressaient a mon bonheur. La pauvre demoiselle Brochon surtout . que je la faisais souffrir ! Elle pourtant qui m'aimait avec tant de tendresse, qui remplissait si bien la parole qu'elle avait donnée à maman, le jour de sa mort, de tenir sa place auprès de moi , de me porter tout l'amour d'une mère !

eugéme. — 11 faut convenir que tu ne pouvais pas tomber eu de meilleures mains pour recevoir une éducation distinguée. Il n'est point de parens qui ne souhaitassent de lavoir auprès de leur fille.

agathe. — Tu ne sais pas encore tout ce que je lui dois. Je veux te le raconter. C'est l'histoire d'une matinée, qui restera toujours gravée dans mon souvenir. Le 4 de ce mois il y aura un an, c'était le jour de sa fête ; je m'éveillai d'assez bonne heure. Elle dort encore , me dis-je à moi-même ; je veux la surprendre avant qu'elle ne se lève. Je m'habillai toute seule ; je pris la corbeille qu'une aimable petite demoiselle m'avait donnée au premier jour de l'an ( elle serre la main d'Eugénie) , et je courus dans le jardin pour la remplir de fleurs , que je voulais répandre sur le lit de mademoiselle Brochon. Je me glissai en cachette le long de la charmille , et j'arrivai , sans que personne m'eût aperçue, au petit bosquet de rosiers , où je cueillis trois des plus belles roses qui venaient de s'épanouir, j Il me fallait encore du chèvrefeuille, du jasmin et du myrte. J'allais pour en cueillir autour du berceau qui termine la grande allée. Tout-a-coup , en passant devant l'ouverture, j'aperçois, en un coin du lierceau, mademoiselle Brochon a genoux , la tète cachée dans ses mains. Je tâchai de m'en retourner doucement sur la pointe des pieds j mais elle avait

entendu le bruit de mes pas. Elle .>e releva précipitamment . tourna la tête , m'aperçut , et me cria de venir la trouver.

Elle n'avait pas eu le temps de bien essuyer ses larmes. Je vis que ses yeux en étaient encore mouillés. Mais ce n'étaient pas de ces larmes douces , comme je lui en avais vu souvent répandre au récit de quelque action généreuse, de bienfaisance , ou de droiture. Malgré l'air d'amitié, dont elle me recevait, il me sembla remarquer sur son visage des traces de douleur.

Elle me prit doucement celte main dans une des siennes, et passa l'autre autour de moi. Nous fîmes de cette manière deux tours d'allée, sans qu'elle me dit un seul mot. De mon côté , je n'osais ouvrir la bouche , tant j'étais interdite par son silence.

Elle me pressa ensuite plus étroitement contre son sein ; et me regardant avec un air attendri , en jetant un coup d'oeil sur les fleurs dont ma corbeille était remplie : Je vois , ma chère Agathe , me dit-elle , que vous avez pensé de bonne heure à ma fête. Cette attention délicate me ferait oublier les tristes pensées dont j'étais occupée eu ce moment à votre sujet, si le soin de votre bonheur n'y était attaché. Oui . ma chère amie , n'attribuez qu'à ma tendresse pour vous ce que je vais vous dire. 11 me tarde d'en avoir déchargé mon cœur , pour l'ouvrir ensuite tout entier aux nouveaux sentimens que je vous dois pour le bouquet que vous me préparez.

J'étais tremblante et muette pendant qu'elle m'adressait ce discours. C'était comme si ma conscience m'eût parlé tout haut par sa bouche.

Vous qui avez reçu de la nature , continua-t-elle , des dispositions si bien cultivées par les exemples el les instructions de votre maman . pourquoi voulez-vous

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