LE FERMIER
Monsieur Dublauc s'était un jour renfermé dans son cabinet pour expédier quelques affaires. In domestique vint lui annoncer que Mathurin. son remuer, était a la porte de la rue . et demandait a lui parler. If. Dublauc ordonna qu'on le fit monter dans son antichambre, et qu'on le priai d'attendre un moment, jusqu'à ce que ses lettres fussent acbe-
Roger, Alexandre cl Sophie ( ainsi se nommaient les enfant de M. Dublanc ) étaient dans l'antichambre de leur père lorsqu'on y introduisit Mathurin. Il leur lit. m entrant, une inclination respec-
tueuse ; mais il était aisé de voir qu'il ne l'avait pas apprise d'un maître à danser. Son compliment ne fut pas d'une tournure plus élégante. Les deux petits garçons se regardèrent l'un l'autre, et sourirent d un air moqueur. Ils mesuraient l'honnête fermier des pieds à la tête d'un coup d'oeil méprisant, se chuchotaient à l'oreille , et faisaient des éclats de rire si murés, que le pauvre homme rougit, et ne savait plus quelle contenance il devai/ prendre. Roger poussa même la inalhonut'teié au point de tourner autour de lui, el de dire à sou frère, en se bouchant les narines : Alexandre , ne sens-tu pas
L'AMI DES ENFANS
•ci une odeur de fumier? Ii alla chercher un réchaud plein de charbons ardens, sur lesquels il lit brûler du papier, et qu'il promena dans la chambre, pour dissiper, disait-il, la mauvaise odeur. Il appela ensuite un domestique, et lui dit de balayer les ordures que Mathurin avait répandues sur le parquet avec ses souliers ferrés. Alexandre se tenait les côtés de rire des impertinences de son frère.
Il n'en était pas ainsi de Sophie leur sœur. Au lieu d'imiter la grossièreté de ses frères , elle leur en fit des reproches , chercha à les excuser auprès du fermier ; et, s'approchant de lui d'un air plein de bonté , elle lui offrit du vin pour se rafraîchir , le fit asseoir , et prit elle-même son chapeau et son bâton , qu'elle alla porter sur une table.
Sur ces entrefaites , M. Dublanc sortit de son cabinet ; il s'avança d'un air amical vers Mathurin , lui tendit la main, lui demanda des nouvelles de sa femme et de ses enfans, et quelles affaires l'amenaient à la ville. Monsieur , je vous apporte mon quartier , lui répondit Mathurin ; et il tira en même temps de sa poche un sac de cuir plein d'argent. Ne soyez pas fâché , continua-t-il , de ce que j'ai tardé quelques jours à venir. Les chemins étaient si rompus , qu'il ne m'a pas été possible de voiturer plus tôt mon grain au marché.
Je ne suis point fâché contre vous , répliqua M. Dublanc : je sais que vous êtes un honnête homme , et qu'on n'a pas besoin de vous faire souvenir de vos engagemens. En même temps il fit avancer une table pour que le fermier comptât ses espèces.
Roger ouvrait de grands veux à la vue des écus de Mathurin; et if parut le regarder avec plus de considération.
Lorsque M. Dublanc eut vérifié les comptes du fermier, et loué leur justesse, celui-ci tira de son panier une boîte de
fruits séchés au four. Voici ce que j'ai apporté pour vos enfans, dit-il. Ne voudriez-vous pas , monsieur , leur faire prendre , quelqu'un de ces jours , l'air de la campagne? Je tâcherais de les régaler de mon mieux , et de leur donner de l'amusement. J'ai de bons chevaux : je vien • drais les prendre moi-même , et je les ramènerais dans ma carriole. M. Dublanc lui promit de l'aller voir, et voulut l'engager à dîner avec lui. Mathurin le remercia de sa gracieuse invitation , et s'excusa de ne pouvoir y répondre sur ce qu'il avait quelques emplettes a faire dans la ville , et beaucoup d'empressement à regagner sa ferme.
M. Dublanc lui fit remplir son panier de gâteaux pour ses enfans, le remercia du cadeau qu'il avait fait aux siens , et après lui avoir souhaité des forces pour ses rudes travaux , et de la santé pour sa famille, il le reconduisit jusque sur l'escalier , et le laissa partir.
A peine fut-il descendu , que Sophie , en présence de ses frères , instruisit son père de la réception grossière qu'ils avaient faite à l'honnête Mathurin.
M. Dublanc marqua son mécontente ment h Roger et à Alexandre , et loua en même temps Sophie de sa conduite. Je vois, dit-il en la baisant au front, que ma Sophie sait comment on doit se compor ter envers d'honnêtes gens. Comme c'était l'heure du déjeuner, il se fit apporter les fruits secs du fermier , et en mangea une partie avec sa fille. Ils les trouvèrent l'un et l'autre excellens. Roger et Alexandre assistèrent au déjeuner ; mais ils ne furent point invités a goûter des fruits. Ils les dévoraient des yeux. M. Dublanc ne fit pas semblant de s'en apercevoir. Il reprit l'éloge de Sophie , et l'exhorta a ne jamais mépriser personne pour la sim plicité de ses habits. Car, disait-il, si nous n'en agissons poliment qu'avec ceux qui sont d'une parure brillante , nous avons
l'ami des enfans.
l'air d'adresser nos civilités a l'habit môme plutôt qu'à la personne qui le porte. Les gens le plus grossièrement vêtus sont quelquefois les plus honnêtes ; nous en avons un exemple dans Mathurin. Non-seulement il trouve dans son travail le moyen de se nourrir , lui , sa femme et ses enfans, mais encore, depuis quatre ans qu'il est mon fermier , il paie si exactement ses termes, que je n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire à ce sujet. Oui, ma chère Sophie, si cet homme-là n'était pas si honnête , je ne pourrais fournir à la dépense de ton entrelien et de celui de tes frères. C'est lui qui vous habille, et qui vous procure une bonne éducation ; car c'est pour vos vêtemens et pour les leçons de vos maîtres que je réserve la somme qu'il me paie à chaque quartier.
Lorsque le déjeuner fut uni , il ordonna qu'on eu serrât les restes dans le buffet. Roger et Alexandre les suivirent d'un œil affamé, et ils comprirent bien que ce n'était pas pour eux qu'on les gardait. Leur père acheva de les confirmer dans celte idée. Ne vous atteudez pas , leur dit-il , à goûter aujourd'hui ni un autre jour de ces fruits. Lorsque le fermier qui vous les apportait aura lieu d'être content de vous , il n'oubliera pas de vous en envoyer.
rogeu. — Mais , mon papa , est-ce ma faute s'il sentait si mauvais.
M dublanc.. — Que sentait-il donc?
roger. — Une odeur insupportable de fumier,
m. ihbla.nc. — D'où peut-il avoir contracté cette odeur?
ROGER. — C'est qu'il est tous les jours à en voiturer dans les champs.
m m m. anc. — Que devrait-il faire pour s'en garantir?
ROGER. — Il faudrait.... il faudrait....
m. dublanc. — 11 faudrait peut-être qu'il ne fumât point ses terres?
roger. — 11 n'y a que ce moyen.
m. dublanc. — Mais s'il n'engraissait pas ses champs , comment pourrait-il y recueillir une abondante moisson? Et s'il n'en faisait que de mauvaises , comment viendrait-il à bout de me payer le prix de sa ferme? Roger voulait répliquer; mais son père lui lança un regard où Alexandre et lui lurent aisément son indignation.
Le dimanche suivant, de grand matin, le bon Mathurin était à la porte de M. Dublanc. Il lui fit demander s'il ne serait pas bien aise de venir faire un tour à sa ferme. M. Dublanc , sensible à cette attention , ne voulut pas le mortifier par un refus. Roger et Alexandre prièrent instamment leur père de les mettre de la partie ; et ils promirent de se conduire plus honnêtement. M. Dublanc se rendit à leurs instances. Ils montèrent d'un air joyeux dans la carriole, et comme le fermier avait d'excellens chevaux, et qu'il savait bien les conduire, ils furent arrivés cnez lui avant de s'en douter.
Qui pourrait peindre leur joie , lorsque la voiture s'arrêta ! Claudine, femme de Mathurin, se présenta , d'un air riant, à la portière, l'ouvrit en saluant ses hôtes , prit les enfans dans ses bras pour les poser à terre , les embrassa , et les conduisit dans la cour. Tous ses propres enfans y étaient en habit de grandes fêtes. Soyez les bien-venus , dirent-ils aux jeunes messieurs , en les saluant avec respect. M. Dublanc aurait bien voulu causer un moment avec eux , et les caresser; mais la fermière le pressa d'entrer , de peur de laisser refroidir le café.
11 était déjà servi sur une table couverte d'un linge éblouissant de blancheur. La cafetière n'était ni d'argent, ni de porcelaine ; elle était, ainsi que les tasses , d'une faïence grossière , mais fort propre. Roger et Alexandre se regarde rent en dessous ; et ils auraient éclaté de
l'ami des exfans.
rire , s'ils n'avaient craint de fâcher leur père. Claudine avait cependant remarqué à leur mine sournoise ce qu'ils pensaient. Elle s'excusa , et leur dit qu'ils auraient sans doute été mieux servis chez eux ; mais qu'il fallait se contenter de ce qui était offert de bon cœur chez de pauvres gens.
Avec le café on servait des galettes d'un goût si exquis , qu'on vit bien que la fermière avait mis tout son art a les pétrir et a les cuire. Après le déjeuner , Mathurin engagea M. Dublanc à donner un coup d'œil à son verger et a ses terres. M. Dublanc y consentit Claudine se donna toute les peines possibles pour rendre cette promenade agréable aux enfans. Elle leur montra tous ses troupeaux qui couvraient les prairies , et leur donna a caresser les plus jolis agneaux. Elle les conduisit ensuite a son colombier.
Tout y était propre et vivant. Il y avait sur le sol deux jeunes colombes qui venaient de quitter leur nid , mais qui n'osaient pas encore se confier à leurs ailes naissantes. On voyait des mères qui couvaient leurs œufs dans des paniers , d'autres qui s'occupaient à donner la nourriture aux petits qui venaient d'éclore. Ils allèrent du colombier aux ruches. Claudine eut soin qu'ils n'en approchassent pas de trop près. Elle les mit cependant a portée de pouvoir remarquer le travail des abeilles.
Comme la plupart de ces objets étaient nouveaux pour les enfans , ils en parurent très-satisfaits. Ils allaient même les passer une seconde fois en revue, si Thomas, le plus jeune des fils de Mathurin, ne fût venu les avertir que le diner les attendait. Ils furent servis en vaisselle de terre et en couverts d'étain et d'acier. Roger et Alexandre étaient encore si pleins du plaisir de leur matinée , qu'ils eurent honte de se livrer a leur humeur railleuse. Ils trouvèrent tout d'un goût
exquis. 11 est vrai que Claudine s'était surpassée pour les bien traiter.
Au dessert , M. Dublanc aperçut deux violons suspendus a la muraille. Qui joue ici de ces instrumens ? demanda-t-il. Mon fils aîné et moi , répondit le fermier ; et, sans en dire davantage, il fit signe à Lubin de décrocher les violons. Ils jouèrent tour-a-tour des airs champêtres si tendres et si gais, que M. Dublanc leur en exprima sa satisfaction de la manière la plus flatteuse.
Comme ils allaient remettre les instrumens à leur place : Or ça, Roger, et toi, Alexandre , leur dit M. Dublanc , c'est à présent votre tour. Jouez-nous quelquesuns de vos plus jolis airs. En disant ces mots, il leur mit les violons entre les mains; mais ils ne savaient pas même comment tenir leur archet , et il s'éleva une risée générale à leur confusion.
M. Dublanc pria le fermier de mettre les chevaux pour les ramener à la ville. Mathurin lui fit les plus vives instances pour l'engager à passer la nuit chez lui ; mais enfin il fut obligé de se rendre aux représentations de M. Dublanc.
Eh bien , Roger , dit M. Dublanc à son fils , en s'en retournant , comment te trouves-tu de ton petit voyage ?
eoger. — Fort bien , mon papa. Ces bonnes gens ont fait de leur mieux pour nous procurer bien du plaisir.
m. dublanc. — Je suis enchanté de te voir satisfait. Mais si Mathurin ne s'était pas empressé de te faire les honneurs de sa maison , s'il ne t'avait pas présenté le moindre rafraîchissement , aurais-tu été aussi content que tu le parais ?
roger. — Non certes.
m. ddblanc. — Qu'aurais-tu pensé de
lui?
roger. — Que c'eût été un paysan
grossier.
m. dublanc. — Roger ! Roger ! cet honnête homme est venu chez nous ; et
L AMI DES ENCANS
loinde lui offrir aucun rafraîchissement . lu l'es moqué de lui. Qui sait donc le mieux vivre, de toi ou du fermier?
roger , en rougissant. — Mais c'est sou devoir de nous bien accueillir. 11 lire du profit de nos terres.
M. DUBLANC. — Qu'appelleS-tU du
profit ?
roger. — C'est qu'il trouve son compte a recueillir les moissons de nos champs et \e foin de nos prairies.
m. dublanc. — Tu as raison. Un laboureur a besoin de tout cela. Mais que fait-il du grain ?
roger. — 11 s'en nourrit, lui, sa femme et ses enfans.
M. DCBLANC. — Et du foin?
roger. — Il le donne a manger a ses chevaux.
m. dcblanc. — Et que fait-il de ses chevaux?
roger. — 11 les emploie à labourer les terres.
m. dcblanc. — Ainsi, tu vois qu'une partie de ce qu'il tire de la terre y retourne. Mais crois-tu qu'il consomme tout le reste avec sa famille et ses chevaux ?
roger. — Les vaches en prennent aussi leur part.
Alexandre. — Et ses moutons aussi , ses pigeons et ses poules.
m. dublanc. — Cela est vrai. Mais ses récoltes entières se consomment-elles dans • \ maison ?
roger. — Non. Je me souviens de lui avoir entendu dire qu'il en portait une partie au marché . pour en avoir de l'argent.
m. DUBLANC. — Et cet argent, qu'en fait-il?
roger. — J'ai vu la semaine dernière qu'il vous en apportait son sac de cuir tout plein.
m. DCBLANC. — Tu vois maintenant qui tire le plus grand profit de mes terres,
du fermier ou de moi- H est vrai qu'il nourrit ses chevaux du foin de mes prairies ; mais aussi ses chevaux servent à labourer les champs, qui, sans ces labours, seraient épuisés par les mauvaises herbes! 11 nourrit aussi de mon foin ses moutons et ses vaches ; mais le fumier qu'il en re tire est porté dans les guérets , et sert à . les rendre fertiles. Sa femme et ses enfans se nourrissent du grain de mes moissons ; mais aussi ils passent tout l'été à sarcler les blés , ensuite à les scier , et puis à les battre , et ces travaux tournent encore à mon profit. Le superflu de ses récoltes , il le porte au marché pour le vendre ; mais c'est pour me donner l'argent qu'il en reçoit. Supposé qu'il en reste quelque partie pour lui, n'est-il pas juste qu'il trouve une récompense de ses travaux? Encore un coup, dis-moi qui de nous deux tire le plus grand profit de mes terres?
roger. — Je vois bien a présent que c'est vous.
m. dcblanc. — Et sans ce fermier , aurais-je ce profit?
roger. — Oh ! il y a tant de fermiers dans le monde !
m. dcblanc. — Tu as raison ; mais il n'y en a point de plus honnête que celuici. J'avais autrefois affermé cette métairie a un autre. 11 épuisait les terres, abattait les arbres, et laissait dépérir les bàtiintiis. Lorsque le terme des quartiers arrivait , il n'avait jamais d'argent a me donner; et quand je voulus m'en plaindre , il me fit voir que dans tout ce qu'il possédait il n'avait pas assez de quoi s'acquitter envers moi.
roger. — Ah , le coquin !
m. dcblanc. — Si celui-ci l'était de même , aurais-je un grand profil de nus biens ?
roger. — Vraiment non.
m. dcblanc. — A qui ai -je donc obligation de Ce qne j'en relire ?
l'ami des enfaxs.
■lôî)
uoger. — Je vois que vous le devez à col honuête fermier.
m. ddblanc. — N'est-il donc pas de notre devoir de bien accueillir un homme qui nous reud de si grands services?
roger. — Ah ! mon papa , vous me faites bien sentir le tort que j'ai eu.
Pendant quelques minutes, il régna entre eux un profond silence. M. Dublanc reprit ainsi l'entretien:
Roger , pourquoi n'as-tu pas joué du violon?
roger. — Vous savez, mon papa, que je n'ai jamais appris.
m. dublanc. — Le fils de Mathurin sait donc quelque chose que tu ne sais pas?
roger. — Cela est vrai, mais aussi entend-il comme moi le latin ?
m. ddblanc. — Et toi , sais-tu labourer ? sais-tu conduire un attelage ? saistu comment on sème le froment , l'orge, l'avoine , et tous les autres grains ? comment on les cultive? Saurais-tu seule-
ment tailler un pied de vigne , et gouverner un arbre pour avoir de beaux fruits ?
roger. — Je n'ai pas besoin de savoir tout cela , je ne suis pas fermier.
M. DUBLANC. — Mais si tous les habitans de la terre ne savaient autre chose que du latin , comment irait le monde?
roger. — Fort mal. Où trouverions nous du pain et des légumes?
m. dublanc. — Et le inonde pourraitil se soutenir , quand bien même personne ne saurait du latin?
roger. — Je pense qu'oui.
m. dublanc. — Souviens-toi donc toute ta vie de ce que tu viens de voir et d'eutendre. Ce fermier si grossièrement vêtu , qui t'a fait un salut et un compliment si mal tournés , cet homme-là est plus poli que toi , sait beaucoup plus de choses , et des choses bien plus utiles. Ainsi, tu vois combien il est injuste de mépriser quelqu'un pour la simplicité de ses habits, ou le peu de grâces de ses manières.