LES DEUX POMMIERS
Un riche laboureur était père de deux garçons, dont l'un avait tout juste un an de plus que l'autre. Le jour de la naissance du second , il avait planté à l'entrée de son verger deux pommiers d'une tige égale , qu'il avait cultivés depuis avec le même soin , et qui avaient si également profité de leur culture, qu'on n'aurait jamais pu se décider entre eux pour la préférence. Lorsque ses enfans furent en état de manier les outils du jardinage, il les mena, un beau jour de printemps , devant les deux arbres qu'il avait plantés pour eux , et nommés de leur nom ; et après leur avoir fait admirer
leur belle tige et la quantité de fleurs dont ils étaient couverts, il leur dit : Vous voyez , mes enfans , que je vous les livre en bon état. Ils peuvent autant gagner par vos soins qu'ils perdraient par votre négligence. Leurs fruits vous récompenseront en proportion de^vcs travaux.
Le cadet, nommé Etienne, était infatigable dans ses soins. 11 s'occupait tout le jour à délivrer son arbre des chenilles qui l'auraient dévoré. Il étaya sa tige , pour empêcher qu'il ne prît une mauvaise tournure; il piochait la terre tout autour, afin qu'elle pût se pénétrer plus facilement des feux du soleil et de l'hu-
l'ami des exfans.
midité de la rosée. Sa mère n'avait pas eu plus d'attention pour lui dans sa plus tendre enfance qu'il n'en avait pour son jeune pommier.
Michel, son frère, ne faisait rien de tout cela. Il passait la journée à grimper sur le coteau voisin, d'où il jetait des pierres aux passans. Il allait chercher tous les petits paysans d'alentour, pour se battre avec eux. On ne lui voyait que des écorchures aux jambes et des bosses au front , des coups qu'il avait reçus dans ses querelles. En un mot, il négligea si bien son arbre, qu'il n'y songea du tout qu'au moment où il vit, dans l'automne , celui d'Etienne si chargé de pommes bigarrées de pourpre et d'or , que , sans les appuis qui soutenaient ses branches , le poids de ses fruits l'aurait entraîné à terre. Frappé à la vue d'une si belle récolte , il courut à son arbre, dans l'espérance d'en recueillir une tout au moins aussi abondante. Mais quelle fut sa surprise de n'y trouver que des branches couvertes de mousse et quelques feuilles jaunies ! Plein de jalousie et de dépit , il alla trouver son père, et lui dit : Mon père , quel arbre m'avez-vous donné? Il est sec comme un manche à balai , et je n'aurai pas dix pommes à y
cueillir. Mais mon frère! Oh! vous
l'avez bien mieux traité. Ordonnez-lui du moins de partager ses pommes avec moi.
Partager avec toi? lui répondit son père : ainsi le diligent aurait perdu ses sueurs pour nourrir le paresseux ! Souffre , c'est le prix de ta négligence : et ne t'avise pas, en voyant la riche récolte de ton
frère , de m'accuser d'injustice. Ton arbre était aussi vigoureux et d'un aussi bon rapport que Je sien. Il avait une égale quantité, de fleurs; il est venu sur le même terrein; seulement il n'a pas reçu la même culture. Etienne a délivré son arbre des moindres insectes ; tu leur as laissé dévorer le tien dans sa fleur. Comme je ne veux rien laisser perdre de ce que Dieu m'a donné , puisque je lui en dois compte , je te reprends cet arbre , et je lui ôte ton nom. Il a besoin de passer parlesmainsde ton frère pour se rétablir, et il lui appartient dès ce moment , ainsi que les fruits qu'il y fera naître. Tu peux en aller chercher un dans ma pépinière , et le cultiver si tu veux , pour réparer ta faute : mais, si tu le négliges, il appartiendra encore à ton frère , puisqu'il me seconde dans mes travaux.
Michel sentit la justice de la sentence de son père et la sagesse de son conseil. Il alla dès ce moment choisir dans la pépinière le jeune élève qu'il crut le plus vigoureux; il le planta lui-même. Etienne l'aida de ses avis pour le cultiver. Michel n'y perdit pas un moment ; plus de querelles avec ses camarades , encore moins avec lui-même; car il se portait de gaîté de cœur au travail. 11 vit dans l'automneson arbre répondre pleinement à ses espérances. Ainsi il eut le double avantage de s'enrichir d'une abondante récolte, et de perdre les habitudes vicieuses qu'il avait contractées. Son père fut si satisfait de ce changement, qu'il lui céda l'année suivante, de moitié avec sou frère, le produit d'un petit verger.