‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 95 sur 264 · I. AMI DES ENFANS · texte numérisé non relu

I. AMI DES ENFANS

parce qu'il y aurait du mal a faire ce que tu me proposes.

kabien. — Et qui serait-ce donc , mon papa?

M. DE LA FERRIÈRE. — Celui qui CSt

présent partout , qui ne nous perd jamais un instant de vue , et qui voit jusques dans le fond de nos pensées . Dieu.

fabiln. — Ali ! vous avez raison. Je n'y songe plus.

Au même instant il se leva de derrière la haie un hommequïls n'avaient pu voir, parce qu'il était étendu sur un banc de gazon. C'était un vieillard a qui appartenait le jardin , et qui parla de cette manière à Fabien :

« Remercie Dieu , mon enfant , de ce que ton père t'a empêché de te glisser dans mon jardin , et d'y venir prendre une chose qui ne t'appartenait pas. Ap prends qu'au pied de ces arbres , on a tendu des pièges pour surprendre les voleurs: tu t'y serais cassé les jambes . et tu serais resté boiteux pour toujours. Mais puisqu'au premier mot de la sage leçon que t'a faite ton père tu as témoigné de la crainte de Dieu , et que tu n'as pas insisté plus long-temps sur le vol que tu méditais, je vais te donner avec plaisir des fruits que tu désires. »

A ces mots , il alla vers le plus beau poirier , secoua l'arbre , et porta à Fabien son chapeau rempli de poires. M. de la Ferrière voulut tirer de l'argent de sa bourse pour récompenser cet honnête vieillard ; mais il ne put jamais l'engager à céder a ses instances. J'ai eu du plaisir, monsieur, à obliger votre enfant, et je n'en aurais pins si je m'en laissais payer; il n'y a que Dieu qui paie ces choses-lii.

M. de la Ferrière lui tendit la main par-dessus la haie. Fabien le remercia aussi dans un assez joli complinienl :

mais il lui témoignait sa reconnaissance d'one manière encore bien plus rive par Tair d'appétit dont il mordail dans

les poires, dont l'eau ruisselait de tous côtés.

Voilà un bien brave homme , dit Fabien a son papa , lorsqu'il eut fini la dernière , et qu'ils se furent éloignés du vieillard.

M. DE LA FERRIÈRE. Oui , niOll

ami ; il l'est devenu sans doute pour avoir pénétré son cœur de cette grande vérité, que Dieu ne laisse jamais le bien sans ré compense, et le mal sans châtiment.

fabien. — Dieu m'aurait donc puni si j'avais pris les poires?

m. de la ferrière. — Le bon vieillard t'a dit ce qui te serait arrivé.

fabien. — Mes pauvres jambes l'ont échappé belle. Mais ce n'est pas Dieu qui a tendu lui-même ces pièges.

M. DE LA FERRIÈRE. — Non , SailS

doute , ce n'est pas lui-même. Mais les pièges n'ont pas été tendus à son insu , et sans sa permission. Dieu, mon cher enfant , règle tout ce qui se passe sur la terre , et il dirige toujours les événemens de manière à récompenser les gens de bien de leurs bonnes actions , et à punir les méchans de leurs crimes. Je vais te raconter, a ce sujet, une aventure qui m'a trop vivement frappé dans mon enfance, pour que je puisse l'oublier de toute ma vie.

fabien. — Ah ! mon papa, que je suis heureux aujourd'hui ! de la promenade , des poires, et une histoire encore !

m. de la ferrière. — « Quand j'étais encore aussi petit que toi , et que je vivais auprès de mon père, nous avions deux voisins , l'un à la droite , l'autre à la gauche de notre maison. Le premier s'appelait Dubois , et le second Verneuil.

M. Dubois avait un lils nommé Silvestre; et M. Verneuil en avait aussi un, nommé Gaspard.

Derrière notre maison »'i (elles de nos voisins . étaient de petits jardins, séparés les uns des autres pai des haies vives.

L'AMI DES ENFAN'S

Silvestre , lorsquïl était seul dans le jardin de son père , s'amusait à jeter des pierres dans tous les jardins d'alentour, sans faire réflexion qu'il pouvait blesser quelqu'un. M. Dubois s'en était aperçu, et lui eu avait fait de vives réprimandes, en le menaçant de le cbâtier s'il y revenait jamais. Mais, par malheur, cet enfant ignorait, ou n'avait pu se persuader qu'il ne faut pas faire le mal , même lorsqu'on est seul, parce que Dieu est toujours auprès de nous , et qu'il voit tout ce que nous faisons. In jour que son père était sorti, croyant n'avoir pas de témoins, et qu'ainsi personne ne le punirait, il remplit sa poche de cailloux ; et se mit à les lancer de tous les côtés.

Dans le même temps , M. Verneuil était dans son jardin avec Gaspard son Ois.

Gaspard avait le défaut de croire , comme Silvestre , que c'était assez de ne pas faire le mal devant les autres , et que lorsqu'on était seul, on pouvait faire tout ce qu'on voulait. Son père avait un fusil chargé , pour tirer aux moineaux qui venaient manger ses cerises , et il se tenait sous un berceau pour les guetter. Dans ce moment , un domestique vint lui dire qu'un étranger l'attendait dans le salon. Il laissa le fusil sous le berceau , et il défendit expressément à Gaspard d'y toucher. Gaspard, se voyant seul , se dit à lui-même : Je ne vois pas le mal qu'il y aurait à jouer un moment avec ce fusil. En disant ces mots , il le prit , et se mit à faire l'exercice comme un soldat. Il présentait les armes, il se reposait sur ses armes : il voulut essayer s'il saurait aussi coucher enjoué et ajuster.

Le bout de son fusil était tourné par hasard vers le jardin de M. Dubois. Au moment où il allait fermer l'œil gauche pour viser, un caillou lancé par Silvestre vint le frapper droit à cet œil.

Gaspard , d'effroi et de douleur , laissa tomber son fusil. Le coup partit, et Aye ! Aye ! on entendit des cris dans les deux jardins.

Gaspard avait reçu une pierre dans l'œil. Silvestre reçut toute la charge du fusil dans une jambe. L'un devint borgne, l'autre boiteux; et ils restèrent dans cet état toute leur vie. s

fabie.x. — Ah ! le pauvre Silvestre ! le pauvre Gaspard ! que je les plains !

m. de la ferrière. — Ils étaient effectivement fort a plaindre. Mais je suis encore plus sensible au malheur de leurs parens, d'avoir eu des enfans indociles et disgraciés. Dans le fond , ce fut un vrai bonheur pour ces deux petits vauriens d'avoir eu cette mésaventure.

fabien. — Et comment donc, mon papa?

m. de la ferrière. — Je vais te le dire. Si Dieu n'avait de bonne heure puni ces enfans , ils auraient toujours continué de faire le mal lorsqu'ils se seraient vus seuls ; au lieu qu'ils apprirent par cette expérience que tout le mal que les hommes ne voient pas, Dieu le voit et le punit.

C'est d'après cette leçon qu'ils se corrigèrent l'un et l'autre , qu'ils devinrent prudens et religieux , et qu'ils évitaient de mal faire dans la plus grande solitude, comme s'ils avaient vu s'ouvrir sur eux tous les yeux de l'univers.

Et c'était bien aussi le dessein de Dieu en les punissant de cette manière , car ce bon père ne nous châtie que dans la vue de nous rendre meilleurs.

fabien. — Voila un œil et une jambe qui me rendront sage. Je veux éviter le mal , et pratiquer le bien , quand même je ne verrais personne auprès de moi. Et en disant ces mots, ils arrivèrent h la porte de leur maison.

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