‹ Œuvres complètes de Berquin (volume 2)Chapitre 96 sur 264 · LA MONTRE · texte numérisé non relu

LA MONTRE

Au retour d'une visite qu'elle venait de rendre à l'une de ses meilleures amies, la jeune Charlotte rentrait chez sesparens d'un air triste et pensif. Elle trouva ses frères et ses sœurs qui jouaient ensemble avec cette joie vive et pure dont le ciel semble prendre plaisir à assaisonner les amusemens de l'enfance. Au lieu de se mêler à leurs jeux , et de les animer par son enjouemeût naturel, seule dans un coin de la chambre , elle paraissait souffrir de l'air de gaîté qui régnait autour d'elle , et ne répondait qu'avec humeur à toutes les agaceries innocentes qu'on lui faisait pour la tirer de son abattement. Son père , qui l'aimait avec tendresse , fut très-inquiet de la voir dans un état si opposé a son caractère. 11 la fit asseoir sur ses genoux , prit une de ses mains dans les siennes, et lui demanda ce qui l'affligeait. Ce n'est rien , rien du tout , mon papa , répondit-elle d'abord à toutes ses questions. Mais enfin , pressée plus vivement , elle lui dit que toutes les petites demoiselles qu'elle venait de voir chez son amie avaient reçu de leurs parens de très-jolis cadeaux pour leur foire , quoique , sans vanité , aucune d'elles ne fût si avancée pour les talens et pour l'instruction. Elle cita surtout mademoiselle de Richebourg , à qui son oncle avait donné une montre d'or entourée de brillans. Oh ! quel plaisir, ajouta-t-elle, d'avoir une s\ belle montre a son côté I

Voila donc le sujet de ta peine ? lui dit M. de Fonrose en souriant : Dieu merci . je respire. Je te croyais attaquée d'un mal plus sérieux. Que f oudrais-tu donc faire d'une montre , ma chère Charlotte?

charlotte. — El) ! mon papa, ce qu'en

font les autres . je la porterais à ma ceinture , et je regarderais a tout moment l'heure qu'il est.

m. de fonrose. — A tout moment ?

Tes quarts d'heure sont-ils si précieux? ou est-ce que les jours delà soumission et de l'obéissance te paraîtraient si longs?

charlotte. — Non, mon papa : vous m'avez dit souvent que je suis dans la saison la plus heureuse de la vie.

m. de fonrose. — Si ce n'est donc que pour savoir quelquefois où lu en es de la journée , n'as-tu pas au bas de l'escalier une pendule qui peut te l'apprendre au besoin?

charlotte. — Oui ; mais lorsqu'on est en haut bien occupée de ce que l'on fait , on ne l'entend pas toujours sonner. On n'a pas toujours du monde autour de soi pour leur demander l'heure. 11 faut se détourner et descendre. C'est du temps perdu: au lieu qu'avec une montre , on voit cela tout de suite . sans importuner personne , et sans se déranger.

m. de fonrose. — 11 est vrai que c'est fort commode , quand ce ne serait que pour avertir ses maîtres que l'heure de leur leçon est finie , lorsque , par politesse ou par attachement , ils voudraient bien la prolonger quelques minutes de plus.

charlotte. — Ouel plaisir vous prenez toujours a me désoler par ^otre badinage!

M. de fonrose. — Eh hien ! si tu veux que nous parlions plus sérieusement , avoue-moi avec franchise quel est le motif qui le l'ait désirer une montre avec tant d'ardeur.

L*AM1 DES ENFANS

charlotte. — Je vous l'ai dit , mon

t,aPa- , . • , ,

m. de fonrose. — C'est le véritable

que je demande. Tu sais que je ne me paie pas de raisons en paroles. Tu crains peut-être de te l'avouer. Je vais te l'apprendre , moi qui me pique envers toi d'une plus sincère amitié que toi-même.

C'est pour que l'on s'écrie en passant à ton côté : Ho ! ho ! voyez quelle belle montre a cette petite demoiselle ! Il faut qu'elle soit bien riche ! Or , dis-moi si c'est une gloire bien flatteuse que de se faire croire plus riche que les autres , et d'étaler des choses plus brillantes aux yeux des passans ! As-tu jamais vu des gens raisonnables en considérer davantage une petite fille pour la richesse de son père ? En considères-tu davantage celles qui sont plus riches que toi ? En voyant une belle montre au côté d'une jeune personne que tu ne connaîtrais pas, au lieu de dire: Voilà une demoiselle d'un caractère bien estimable qui porte cette montre ! tu dirais plutôt : Voilà une montre d'un travail bien estimable que porte cette demoiselle 1 Si une montre peut faire honneur , c'est à l'habileté de l'horloger qui l'a faite ; et au goût de celui qui l'a commandée ou choisie. Mais pour celui qui la porte, je ne lui dois que du mépris , s'il veut en tirer vanité.

charlotte. — Mais , mon papa , vous semblez toujours me parler comme si c'était par ce motif que je l'eusse désirée 1

m. de fonrose. — Je ne te cacherai point que je le soupçonne terriblement.

Tu ne veux pas en convenir encore, à la bonne heure. Je me flatte de t' amener bientôt à cet aveu.

charlotte. — Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. Mais il faut qu'une montre soit un meuble bien utile , puisque vous en avez une , vous qui êtes si philosophe ?

m. de fonrose. — Il est vrai que je ne pourrais guère m'en passer. Tu sais que les occupations de mon cabinet sont interrompues par des devoirs publics qui demandent de l'exactitude et de la ponctualité.

charlotte. — Et moi , n'ai-je pas aussi vingt exercices différens dans la journée? Que diriez- vous , si je ne donnais pas à chacun la mesure du temps qu'il exige?

m. de fonrose. — C'est juste. Tu vois que je ne suis pas obstiné. Quand on m'allègue des raisons frappantes , je m'y rends. Eh bien ! ma chère fille , tu auras une montre.

charlotte. — Badinez-vous , mon papa ?

m. de fonrose. — Non certainement.

Et dès ce jour même; pourvu que tu n'oublies pas de la prendre , quand tu sortiras.

charlotte. — Pouvez-vous me le demander ? Oh ! je suis bien fâchée de ne "avoir pas eue aujourd'hui , quand je suis allée chez mademoiselle de Montreuil.

m. de fonrose. — Tu pourras y retourner demain.

charlotte. — Oui , vous avez raison.

Mademoiselle de Richebourg y sera peutêtre. Donnez, donnez, mon papa.

m. de fonrose. — Tu sais ma chambre à coucher ? A côté de mon lit , tu trouveras une montre suspendue à la tapisserie. Elle est à toi.

charlotte. — Quoi ! cette grande patraque du temps du roi Dagobert, qui lui servait peut-être de casserole pour le dîner de ses chiens 1

m. de fonrose. — Elle est fort bonne, je t'assure. On ne les faisait pas autrement du vivant de mon père. Je l'ai trouvée dans son héritage , et je me faisais un devoir de la garder pour moi-même.

Mais en te la donnant , elle ne sortira pas

lu

L A.UI DES EXFAXS.

delà famille; et j'aurai plus souvent occasion de le rappeler à mon souvenir, en la voyant tout le jour à ton côté.

charlotte. — Oui ; mais que diront ceux qui ne descendent point de mon graud-papa?

m. de foxrose. — Eh! c'est là précisément où je t'attendais. Tu vois que ce motif d'utilité que tu m'alléguais avec tant d'importance, n'est qu'un vain prétexte dont ta vanité cherchait à se couvrir, puisque cette montre te rendrait le même service que tu pourrais attendre d'une montre d'or enrichie des plus beaux diamans. Pourquoi t' embarrasser des vains propos des autres? D'ailleurs ils ne pourraient que faire honneur à ton caractère. La solidité de la montre passerait pour l'emblème de celle de tes goûts.

charlotte. — Mais ne pourrais-je pas en avoir une qui fût en même temps solide et d'une forme agréable?

m. de foxrose. — Tu crois donc que cela ferait ton bonheur ?

charlotte. — Oui, mon papa, je me croirais fort heureuse.

m. de foxrose. — Je voudrais que ma fortune me permît de te convaincre, par ta propre expérience, combien la félicité qu'on attache à de pareilles bagatelles , est frivole et passagère. Je parie que dans quinze jours tu ne regarderais guère plus la montre; qu'au bout d'un mois tu oublierais de la monter ; et que bientôt elle ne serait pas mieux réglée que ta folle imagination.

charlotte. — Ne pariez point, mon papa, vous perdriez, j'en suis sûre.

m. de fo.vrose. — Aussi je ne veux pas parier; non par la crainte de perdre , mais parce qu'il faudrait risquer l'épreuve, et qu'elle pourrait te coûter pendant tout le reste de ta vie les plus cruels regrets.

charlotte. — Ainsi vous pense/

qu'une belle montre, au lieu de faire mou bonheur , ne servirait qu'à me rendre malheureuse ?

m. de foxrose. — Si je le pense , ma fille? Tout notre bonheur sur la terre consiste à vivre satisfaits du poste où nous a placés la Providence , et des biens qu'elle nous a départis. Il n'est aucun état si humble ou si élevé , dans lequel une vaine ambition ne puisse nous faire accroire qu'il nous faudrait encore ce qu'un autre possède auprès de nous.

C'est elle qui va tourmenter le laboureur au sein de l'aisance , pour lui faire jeter un œil d'envie sur quelques sillons du champ de son voisin , tandis qu'elle persuade au maître d'un vaste royaume , que les provinces qui le bornent, manquent à ses états pour les arrondir. De là naissent entre les princes ces guerres cruelles qui désolent la terre ; et entre les particuliers , ces procès ruineux qui les dévorent ; ou ces haines de jalousie qui les bourrèlent et les avilissent. Quels étaient tes propres sentimens envers mademoiselle de Richebourg , en regardant la montre qu'elle étalait à son côté? Retrouvais- tu dans ton cœur ces mouvemens d'inclination qui te portaient autrefois vers le sien? Lui aurais- tu rendu, dans ce moment , ces services dont tu te serais fait hier une joie si pure? Mais cette inimitié secrète que sa montre t'inspirait contre elle , ta montre ne l'inspirerait - elle pas contre toi à tes meilleures amies , et peut-être à tes frères et tes sœurs? Vois cependant pour quelle méprisable jouissance de vanité lu aurais rompu les plus doux nœuds du cœur et du sang , les plus tendres affections de la nature? Pourrais-tu te croire heureuse à ce prix?

charlotte. — 0 mon papa , vous me faites frissonner !

m. PB foxrose. — Eh bien ! ma fille, ne forme donc plus de ces souhaits dé-

l'ami des exfans.

raisonnables qui troublent ton repos?

Que manque-t-il à tes véritables besoins dans la condition où le Ciel t'a fait naître? N'as-tu pas une nourriture saine et abondante , des vêtemens propres et commodes pour toutes les saisons? Ne t'ai-je pas donné des maîtres pour cultiver ton esprit, tandis que je forme ton cœur , pour te procurer des talens agréables qui puissent un jour faire rechercher ton commerce dans la société ? Tu veux aujourd'hui une montre d'or enrichie de diamans! Si je te la donne, de quel œil regarderas-tu demain ton collier et tes boucles d'oreilles de perles fausses ? Ne faudra-t-il pas que , pour te satisfaire , je les change bientôt en pierres précieuses? Encore te faudra-t-il de plus , des dentelles , de riches étoffes , et des femmes pour te servir. On ne va point à pied dans les rues avec un pompeux attirail de parure. Elle exige un grand nombre de domestiques , une voiture brillante, de superbes chevaux. Tu me les demanderais. Il ne te manquerait plus rien alors , il est vrai , pour te produire dans les assemblées , et visiter les personnes du plus haut rang. Mais , pour les recevoir à ton tour , ne te faudrait-il pas un hôtel magnifique , une table splendide et des ameublemens précieux ? Vois combien une première fantaisie satisfaite , engendre d'innombrables besoins. Ils vont toujours ainsi en s'accroissant , jusqu'à ce que , pour avoir voulu s'élever un moment au-dessus de son état, on retombe pour toujours au-dessous des plus étroites nécessités de la vie. Tourne les yeux autour de toi , et regarde combien de personnes gémissent aujourd'hui dans la plus affreuse misère , qui consumaient hier peut-être les derniers débris d'une fortune snffisanle pour leur bonheur. Pense à ce qui te serait arrivé à

toi , à tes sœurs et à tes frères , si ma tendresse et mes réflexions ne m'avaient fait profiter , pour votre avantage , de toutes ces déplorables expériences. II m'a souvent été pénible d'aller à pied dans les rues. Un bon carrosse aurait peut-être ménagé mes forces autant qu'il aurait flatté ma vanité. En employant à cette dépense ce qu'il m'en coûte pour votre entretien , votre instruction et vos plaisirs, j'aurais été en état de la soutenir pendant quelques années. Mais enfin , quel aurait été mon sort et le vôtre? Je vous aurais vu croître dans le désordre et la stupidité. Je n'aurais pu attendre de vous , dans ma vieillesse , des soins que je vous aurais refusés dans votre enfance. Pour quelques jours passés dans l'éclat insolent du luxe , j'aurais langui long-temps dans les mépris d'une juste misère. De quel front aurais-je cru pouvoir répondre à l'Eternel sur les devoirs qu'il m'impose envers vous , lorsque je ne vous aurais laissé pour héritage que l'exemple démon indigne conduite? J'aurais fini ma vie dans les convulsions du remords , du désespoir et de la terreur ; et vos malédictions m'auraient poursuivi jusqu'au delà de ma tombe.

0 mc-n papa! quelle était ma folie 1 s'écria Charlotte en se jetant a son cou. Non , non , je ne veux plus de montre ; et si j'en avais une , je vous la rendrais à l'instant.

M. de Fonrose , charmé de voir le cœur de sa fille s'ouvrir avec tant de franchise aux impressions du sentiment et de la raison , l'accabla de caresses.

Dès cet heureux jour , Charlotte reprit sa première gaîté; et lorsqu'elle voyait quelques bijoux précieux à l'une de ses jeunes compagnes , elle était bien plus tentée de la plaindre que de lui porter la plus légère envie.

L AMI DES ENFAXS.

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