M. DE VERVILLE , THIBAUT, MARGUE- RITE
M. DE VERVILLE. — Tu VOIS, Thibaut, que nous aurons le temps de causer ensemble. Mais d'abord je voudrais voir toute ta famille. Tes enfans, où sont-ils?
THIBAUT. — Chacun à sa besogne. Mes fils dans les champs , et mes filles au jardin. Monseigneur voudrait-il visiter ses blés?
M. DE VERVILLE. — NoD , pas à présent ; ce soir, quand la chaleur sera passée.
THIBAUT. — Us sont bcaux, au moins.
Il y en aura pour cent pistoles comme pour un écu.
BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES
M. DE vERviLLE. — Tant mlcux , tant mieux. (// tourne la vue de tous côtés dans l'intéiieur de la chambre. ) Mais qu'est-ce donc? C'est comme si tu avais ici un encan? Pourquoi tous ces meubles et toutes ces bardes en tas?
THIBAUT. — Parce que nous savions que vous deviez venir.
M. DE VERVILLE. — Eh bien?
THIBAUT. — Je vous ai dit ce matin que nous n'étions pas en état de vous payer notre fermage. C'est pourquoi il est de notre devoir de vous abandonner tout ce que nous possédons , et que vous voyez ici rassemblé. Avec l'argent de nos meubles, de nos habits et de notre grain , nous voulons vous payer aussi loin que cela pourra s'étendre. Ce qui s'en faudra nous tâcherons de le gagner à force de travail, pour vous satisfaire jusqu'au dernier sou. J'espère que monseigneur voudra bien se contenter aujourd'hui de cet à-corapte, et attendre le reste avec un peu de patience.
MARGUERITE. — VoUS UOUS aVCZ
montré jusqu'ici tant de bonté I Et puis ce n'est pas notre faute si nous sommes tombés dans la misère.
THIBAUT. — Vous le savcz comme moi , monseigneur , j'avais desséché ces marais là-bas pour en faire des prairies. Elles réussissaient à merveille. Tout ce que nous avions d'argent de reste l'année dernière , nous l'avions mis en bestiaux pour les élever, les engraisser et les vendre. Trente têtes de gros bétail nous faisaient une petite fortune, qui pouvait nous mettre en état de vous payer au terme. 11 ne fallait qu'en mener une partie au marché. La sécheresse est venue. Nos prés n'avaient guère plus d'herbe que ma main. J'ai nourri mes bêtes de la paille de mon lit, du chaume qui couvre ma cabane, et quelquefois de mon pain.
Quand j'ai voulu m'en défaire , je n'ai trouvé personne qui les voulût acheter ,
faute d'avoir de quoi les faire vivre. La mortalité s'est mise dans mon étable; tout a péri. Il ne m'est resté que mes dettes ; mais je ne dois qu'à vous , monseigneur. Allez visiter nos champs , vous y verrez si j'ai négligé leur culture. Vous verrez si mon travail, celui de ma femme et de mes enfans, ne peut pas me mettre un jour en état de m'acquitter. Je ne puis cependant vous en donner d'autre gage que ma parole; mais si j'ai toujours été jusqu'ici exact à vous satisfaire , j'ose croire que vous y comptez un peu.
M. DE VERVILLE. — Oui , mcs amis, je vous connais. Comment ne me contenterais-je pas de la promesse d'aussi braves gens que vous l'êtes ?
THIBAUT. — Je vous remercie, monseigneur. Ces douces paroles me réjouissent encore plus que votre bonté. 11 est si rare qu'un créancier dise à celui qui le fait perdre , qu'il est un honnête homme!
M. DE VERVILLE. — Il cst sirarc aussi, mon cher Thibaut, qu'un créancier j trouvant son débiteur dans l'impuissance de le satisfaire , puisse rendre un juste témoignage à sa probité !