M. DE VERVILLE, THIBAUT, MARGUE- RITE
THIBAUT . poussant la cage et la corbeille sous la table. — Je vous disais Lien que c'étaient de petites espiègles. On ne les attrape pas comme on veut.
M. DE VERVILLE. — Mais quoi ! Thibaut , est-ce que tu prétends les laisser payer pour toi ?
THIBAUT. — Pourquoi non? c'est si simple.
M. DE VERVILLE. — 11 me paraît que tu ne connais guère les usages de la ville.
THIBAUT. — Il me suffit de connaître que ce que je fais est bien. A la ville ou auï champs, que m'importe? Justice et devoir sont pour moi la même chose.
Est-ce que cela ne se pratique pas ainsi chez vous ?
M. DE VERVILLE. — C'csl précisément le contraire dans la plupart des occasions.
THIBAUT. — Que me dites-vous , monseigneur ?
M. DE VERVILLE. — Oui , mou ami ; cela va te surprendre, mais il n'est que trop vrai. Lorsque par de folles dépenses de vanité , ou par des entreprises avides et ruineuses , on s'est mis hors d'état de payer ses dettes , on cherche à transporter sur la tête des enfans les biens avec lesquels on avait surpris la confiance de ses créanciers. Et lorsque ceux-ci se présentent, alors les parens n'ont plus rien ; et tout ce qu'ils paraissaient posséder se trouve entre les mains des enfans , qui le gardent.
THIBAUT , avec indignation. *— Quelle épouvantable friponnerie!
MARGUERITE. — C'cst trop affrcux !
THIBAUT. — El les lois ne disent rien à ces manœuvres ?
M. DE VERVILLE. — A forcc d'arti- Oces , on sait bien les rendre muettes.
THIBAUT. — Vos lois sout aussi corrompues que ceux qui leur ferment la bouche , si elles ne parlent pas. Ecoutez , monseigneur , je n'entends rien à la procédure ; mais je dirais en face à cette justice, qui se laisse brider, qu'elle n'a plus rien à faire sur la terre, et qu'elle s'en aille aux enfers , ou du moins les méchans sont punis. Si j'étais la dupe des pères , j'irais chez les enfans , et je leur demanderais de quel droit ils s'emparent des biens qui devaient me payer? S'ils me disaient : Nous les avons reçus de nos parens ; je leur répondrais : Vos parens n'ont pu vous les donner : ces biens sont à moi. Je leur ferais vendre, sans pitié, jusqu'à leur lit. pour me rembourser.
M. DE VERVILLE. — Lcs affaires ne se conduisent pas ainsi.
THIBAUT. — Je les ferais bien raarchet^.
BIBLIOTHEQLE DES VILLAGES.
a ma guise. Ces pères et ces enfaus ne sont qu'une bande de voleurs,
M. DE vERviLLE. — Lcs premiers sont les plus coupables.
THIBAUT. — \on, monseigneur; sauf votre respect , les seconds le sont encore plus. Les uns sont des fripons, mais les autres des monstres. Lorsqu'un étranger nous a tirés d'embarras , ne sommes-nous pas obligés , tant qu'il nous reste une goutte de sang honnête dans les veines , de le secourir à notre tour , s'il a besoin de nous? Et les eu fans qui doivent tout à leurs pères! qui leur ont coulé tant d'inquiétudes, tant de dépenses et de travaux ! Je ne puis y penser sans frémir. Si j'avais vu mon père hors d'état de payer ce qu'il devait , il ne m'eût pas laissé une obole , que j'aurais cru devoir remplir tous ses engagemens. J'aurais pris pour héritage le devoir d'acquitter sa mémoire , et de conserver la probité de son nom. Quand je n'aurais eu que du pain jusqu"a la mort ; quand il m'aurait fallu travailler jusqu'à ce que le sang me sortît des ongles et des cheveux , j'aurais payé toutes ses dettes ; et à la dernière , je serais allé sur sa sépulture , et je lui aurais dit: Tu ne dois plus rien, mon père, tu peux dormir.
M. DE vERviLLE. — Bravo Thibaut !
THiBACT. — Oui, monseigneur, je l'aurais fait. Juste ciel! peut-on donner le nom d'enfans à ces créatures dénaturées, qui, plutôt que de se priver de quelques douceurs dans la vie , consentent làchementàceque leurs pères soienttrailés comme des fripons? Je n'aurais pas besoin d'être un des malheureux créanciers pour les maudire eux-mêmes, ces monstres d'enfans.