‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 111 sur 197 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MARGUERITE, JEANNETTE, LOCISON.

MARGUERITE, tirant de la corbeille une grosse pièce de viande froide , et la portant sur la table, tandis que les enfansdebout.dansunecontenancejoyeuse, autour de la corbeille, la parcourent d'un œil avide, en passant la langue sur les lèvres. — Voilà ce qui s'appelle un morceau de prince ! On voit bien que monseigneur n'y a rien épargné.

LOUISON, à Jeannette. — Tiens donc, ma sœur, regarde. C'est comme une galette bossue. Cela sera bon, je crois.

JEANNETTE , à Marguerite , tnndis quelle porte le paie sur la table. — Sais-tu ce qu'il y a dedans, ma mère?

MARGUERITE. — Nou , ma fille. Les gens de la ville ont tant de choses que l'on ne connaît pas à la campagne !

LOUISON. — Ce doit être un brave homme, ce monseigneur, de nous rendre tout notre bien , de nous donner des vaches , et de nous apporter encore des friandises! Jeannette, il faudra faire couver nos œufs , et lui porter les poulets.

JEANNETTE. — Ah, qu'il 1116 tarde! Je voudrais qu'ils fussent déjà gros et gras. Je ne sais ce que je ferais pour lui, tant je l'aime !

LODisoN. — Je vais lui cueillir un joli bouquet de mes plus belles fleurs.

MARGUERITE. — C'cst bien. Et toi , Jeannette, il faut t'occuper un peu du ménage. Va couper proprement du pain , et tu nous l'apporteras. Je veux que monseigneur voie que tu t'entends un peu à conduire une maison.

JEANNETTE. — Oui . ma mère. {Elle sort avec Louison.)

BlBLlOTMiiQLE DES VILLAGES.

a ma guise. Ces pères et ces cnfans ne sont qu'une bande de voleurs.

M. DE vERviLLE. — Les premiers SOU t les plus coupables.

THIBAUT. — Non, monseigneur; sauf votre respect , les seconds le sont encore plus. Les uns sont des fripons, mais les autres des monstres. Lorsqu'un étranger nous a tirés d'embarras , ne sommes-nous pas obligés , tant qu'il nous reste une goutte de sang honnête dans les veines , de le secourir à notre tour , s'il a besoin de nous? Et lesenfans qui doivent tout à leurs pères! qui leur ont coulé tant d'inquiétudes , tant de dépenses et de travaux ! Je ne puis y penser sans frémir. Si j'avais vu mon père hors d'état de payer ce qu'il devait , il ne m'eût pas laissé une obole , que j'aurais cru devoir remplir tous ses engagemens. J'aurais pris pour héritage le devoir d'acquitter sa mémoire , et de conserver la probité de son nom. Quand je n'aurais eu que du pain jusqu'à la mort ; quand il m'aurait fallu travailler jusqu'à ce que le sang me sortît des ongles et des cheveux , j'aurais payé toutes ses dettes : et à la dernière , je serais allé sur sa sépulture , et je lui aurais dit: Tu ne dois plus rien, mon père, tu peux dormir,

M. DE VERVILLE. — Bravc Thibaut I

THIBAUT, — Oui, monseigneur, je l'aurais fait. Juste ciel! peut-on donner le nom d'enfans à ces créatures dénaturées , qui , plutôt que de se priver de quelques douceurs dans la vie , consentent lâchement à ce que leurs pères soient trai tés comme des fripons ? Je n'aurais pas besoin d'être un des malheureux créanciers pour les maudire eux-mêmes , ces monstres d'enfans,

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