‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 113 sur 197 · M. DE VERVILLE, MARGUERITE · texte numérisé non relu

M. DE VERVILLE, MARGUERITE

M. DE VERVILLE. — Tou mari m'étonne, Marguerite. Je savais bien que c'était un homme plein d'honneur et de droiture ; mais lui trouver des sentimens si élevés dans la profondeur même de l'infortune, je t'avoue que je ne m'y serais jamais attendu.

MARGUERITE. — Je l'ai toujours vu comme vous le voyez, monseigneur. Il ne cherche d'abord dans les affaires que le parti de la justice; et quand il l'a trouvé, il le prend, pour le soutenir envers et contre tous , à commencer par lui-même. Au reste, il n'est que ce qu'il doit être.

M. DE VERVILLE. — Il cst vrai. Mais quoi ! dans la position où il se trouve réduit, ne pas balancer un instant !

MARGUERITE. — Oh ! VOUS ne le connaissez pas. Il nous verrait tous sans pain , plutôt que d'avoir le moindre reproche à se faire; et il n'en serait pas plus étonné. Jamais son courage ne l'abandonne. 11 se joue de la fortime encore plus qu'elle ne se joue de lui,

M. DE VERVILLE. — Tu dois douc bicD l'aimer, Marguerite!

MARGUERITE, — Ah! monscigueur , si je l'aime ! Eh ! que serais-je devenue sans ses consolations? Je me crois toujours a

BlBLIOTriEQUK DES VILLAGES.

Quoique ce ne soit que du pain de fermier, il a bon goût, pourtant. Vous en avez de plus léger à la ville ; mais celui-ci vaut mieux pour nous fortifier dans nos travaux. Par bonheur il est encore tout frais. Mais quoi , Marguerite ! tu as oublié quelque chose dessenliel. {// sourit en lui pressant la main. ) Ce n'est pas ta faute, ma chère femme. Dans un jour comme celui-ci , la joie nous saisit tellement le cœur , qu'on ne s'avise pas de songer à tout.

MARGUERITE , purcourant des yeux la table. — Quelque chose d'oublié? n'estce donc?

THIBAUT. — Du vin , notre ménagère.

Est-ce que nous ferions faire un repas sec à monseigneur? cela serait joli 1

MARGUERITE. — OÙ avais-jc donc la tête? Je l'ai mis au frais.

JEANNETTE — Je vais le chercher , moi. (Elle sort. )

THIBAUT. — Cours vite. Monseigneur, il gratte un peu le gosier, mais il est franc.

MARGUERITE. — Quc vcux-tu dire?

Est-ce que monseigneur n'en a pas apporté?

M. DE vERviLLE. — Oui , mou ami.

Je t'avoue que je le crois un peu meilleur que le tien.

THIBAUT. — Vous avez aussi apporté du vin? Comment, monseigneur, n'était-ce pas déjà assez? cela passe par-dessus la mesure. Porter encore du vin pour nous!

M. DE VERVILLE. — Oh ! CC U'CSt paS

pour vous seulement. Je prétends bien en boire ma part. Ce jour est pour nous tous un jour de plaisir; et le bon vin s'accorde à merveille avec la joie.

THIBAUT. — Il est vrai , j'en avais toujours autrefois d'excellent en réserve du vivant de mon père. Lorsqu'il m'arrivait de faire quelques bonnes affaires à la ville, ma première pensée était d'aller acheter une demi-douzaine de bouteilles du meil-

leur qui pût se trouver. Le prix ne me faisait rien. Je me gardais bien de le boire; je le donnais a ma femme pour les jours où mon père venait nous rendre visite ; et alors je le régalais comme il faut. T'en souviens-tu, Marguerite, commele bon vieillard était joyeux ? Mes enfans , nous disait-il , ce vin me fortifie et me réjouit; mais votre amour , qui vous fait ôter les choses de la bouche pour moi , me fortifie et me réjouit bien davantage. Il en était quelquefois si touché , que les larmes lui coulaient des joues dans son verre. Je ne puis vous dire combien le vin me paraissait bon , lorsque mon père le buvait à mon côté. [Jeannette rentre, portantdeux bouteilles.)

M. DE VERVILLE. — J'espèrc quc lu ne trouveras pas celui-ci mauvais non plus.

THIBAUT. — Ah , monseigneur ! il suffirait de votre bonté qui nous le donne , pour nous le faire trouver excellent.

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