M. DE VERVILLE, THIBAUT, MAR- GUERITE
M. DE VERVILLE. — Je DC puis te peindre, Thibaut, toutes les émotions que j'e'prouve en ce jour. Je vois que les enfans sont la plus douce faveur du ciel,
THIBAUT. — Lorsqu'ils sont comme les nôtres, c'est alors une bénédiction; et les parens possèdent en eux une richesse qu'on ne peut apprécier. O monseigneur!
vous ne sauriez croire combien les peines de la vie deviennent plus légères lorsque nos enfans nous aident 'a les supporter. (En frappant $ur l'épaule de M. de KerviZ/e. ) Prenez seulement bon courage. En quelque lieu que soit votre fils , je crois fermement qu'il rendra vos vieux jours les plus joyeux de votre vie.
M. DE VERVILLE. — Ah ! s'il vivait encore , s'il était d'un aussi excellent naturel que les tiens ! Mais de quelle vaine espérance vais-je me flatter? Non ! je n'ai plus de fils pour me soutenir un jour dans mon dernier âge. Heureux Thibaut ! tu peux vieillir, tu goûteras la douceur de te voir revivre dans les cinq enfans auxquels tu as donné le jour.
THIBAUT. — Cinq! dites-vous, mon-
seigneur? Non, s'il vous plaît, quatre seulement {il compte sur ses doigts): ce petit marmot qui repose là derrière le rideau , Louison , George et Jeannette.
Voil'a tous ceux qui sont à moi.
M. DE VERVILLE. — Et cclui qui cst aux champs?
THIBAUT. — Il n'est pas notre fils , quoique je l'aime autant que s'il l'était , et que j'aie fait pour lui tout ce qu'on peut faire pour les siens. 11 en est bien digne aussi, ce brave garçon ! il nous chérit comme s'il nous devait la naissance; et il travaille pour le ménage , comme s'il était l'aîné de ma petite famille.
M. DE VERVILLE. — Et quclle cst douc la sienne?
THIBAUT. — Nous le savous aussi peu que lui : nous l'avons sauvé de la mort dans son berceau. Ma femme l'a nourri de son lait , et il a toujours vécu avec nous. Au reste , il ne doit pas être d'une naissance commune. Il avait à son cou un hochet garni d'or et de pierreries j et son linge était de la plus grande beauté.
M. DE VERVILLE. — VoUS l'aVCZ SBUVé
de la mort; vous ignorez sa famille; et il n'est pas d'une naissance commune ! Ah ! mon cher Thibaut, hâte-toi de m' apprendre comment il est tombé entre vos mains.
MARGUERITE. — C'cst uuc bien cruelle histoire !
THIBAUT. — Nous demeufions alors en Normandie. Je faisais valoir une petite ferme sur le bord d'une rivière. La situation était fort bonne ; et la terre rendait bien , quoiqu'il n'y eût pas grand merci à dire à ceux qui l'avaient tenue avant nous.
M. DE VERVILLE. — Passc, je t'en conjure, sur toutes ces circonstances, et raconte-moi seulement ce qui regarde Valentin. Il n'est que cela dont je sois curieux.
THIBAUT. — Eh bien ! monseigneur ,
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pour eu venir là taol de suite, vous saurez qu'une nuit nous fûmes réveillés par les eaux , qui étaient entrées de tous côtés dans notre maison. Nous eûmes à peine le temps de monter sur le toit pour y attendre du secours. Le matin on vint nous chercher dans un bateau. Tout le pays était inondé. On voyait la rivière couverte de débris de maisons et de meubles , emportés par la violence du courant. J'étais occ upé a consoler ma femme qui se lamentait de la perte de notre cabane, et plus encore de celle de son fils, que les ondes avaient étouffé avant notre réveil. Tout à coup j'aperçois un berceau ballotté parles vagues qui l'entraînaient, et qui menaçaient à chaque instant de l'engloutir. Je ne pus tenir 'a cette vue. Je quittai mes habits, et sans regarder au péril , je me jetai dans la rivière en nageant de toutes mes forces vers le berceau. Je fus plusieurs fois repoussé , j'étais épuisé de fatigue ; mais les cris de l'enfant que j'entendais en m'approchant de lui , me donnaient du courage et de la vigueur. Enfin , après bien des dangers , je parvins à l'atteindre, et je le conduisis assez loin de là sur le bord. Ma femme m'avait suivi en se traînant plus morte que vive le long du rivage. Je lui présentai la petite créature qui ne cessa de crier que lorsqu'elle se fut attachée à son sein. La pauvre Marguerite crut retrouver dans cet enfant celui qu'elle venait de perdre. Nous fîmes alors toutes les recherches possibles pour découvrir les parens , mais sans pouvoir y parvenir. Nous n'en avons pas été plus affligés : nous avons continué de le regarder comme notre fils. Je lui ai raconté cent fois son aventure : il n'y a que mes autres en fans à qui je l'aie cachée, pour leur laisser le plaisir de le croire leur frère , et qu'il n'y eût pas de jalousie dans la maison. Je l'ai fait instruire comme les autres. Il laboure aussi bien que moi-même, il parle comme un
T. III
beau livre, et il sait lire et écrire peutêtre mieux que notre magister.
M. DE VERVILLE. — Et couibien y at-il de cet événement?
THIBAUT. — A peu près quinze ans et quelques mois, autant qu'il m'en souvienne. Attendez donc, je puis vous le dire à la minute, car j'en fis dresser dans le temps un écrit par le juge du lieu , signé du curé, et attesté par tous les paysans témoins de l'aventure. En quittant le pays, je n'ai pas oublié de l'emporter avec moi : va le chercher, Marguerite.
MARGUERITE. — Il est ici daus cette cassette avec les hardes et le hochet que Yalentin avait alors. Nous les avons soigneusement conservés; et nous les avons mis à part ce matin , parce que si vous aviez fait vendre nos effets , il n'était pas juste que ceux de ce pauvre garçon y fussent confondus.
M. DE VERVILLE, SB levant, — Ah!
Marguerite, ne me fais pas languir, je brûle de les voir.
THIBAUT. — Aveins - les donc , ma femme.
MARGUERITE , courunt clierckev le pa- (juet dans la cassette , le donne à Tliiuaut. — Tiens, mon ami.
THIBAUT, en l'ouvrant. — Voyez-vous, monseigneur?
M. DE VERVILLE examine le hochet, puis la marque du linge, et après avoir lu l'écrit, il s'écrie : — C'est lui ! c'est lui ! 0 grand Dieu ! tu me rends donc mon fils !
THIBAUT , dans une profonde surprise.
— Que dites-vous? notre Yalentin votre fils ! O mon cher et bon seigneur ! je sens tout votre corps qui frémit. (// lui prend la main et le soutient.) Ma femme, vite, un siège, il va tomber à la renverse!
MARGUERITE , couraut de tous côtés.
— Je ne sais ce que je fais. Je suis toute hors de moi. Et notre pauvre garçon,
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qu'il va élro étonné! (Elle apporte enfin un siège. Thibaut fait asseoir M. de Verville, et lui tient toujours la main.)
M. DE VERViLLE — Ojûur àc héùé- (liclion ! reirouver mon fils! Quelle sera la joie de ma femme ! C'est d'aujourd liui que nous allons commencer a vivre. Mon cber Tliibaut, mène-moi de grâce vers lui. Il faut que je le voie, que je le pres.se contre mon cœur.
THiBADT. — Non, non, monseigneur, s'il vous plaît : mon cher Valenlin en mourrait de saisissement. II va revenir tout à l'heure. Passez dans cette chambre jusqu'à ce que je laie prévenu. H sera un peu mieux préparé, et vous un peu plus calme.
MARGUERITE , regardant par la fenêtre. — Le voici qui revient avec sa bêche sur Tépaule. Voyez-le marcher !
M. DE VERVILLE , coumnt vcrs la fenêtre. — II vient ! il vient ! comme le cœur me bat ! je veux courir a lui.
THIBAUT, l'arrêtant. — Non, monseigneur, cela ne serait bon pour l'un ni pour l'autre; et cette fois-ci vous en passerez à ma fantaisie. (// eyilraine dans la pièce voisine M. de Vcrville qui le suit à regret , en tenant toujours ses yeux tournés vers la fenêtre.)