SCÈNE DERNIÈRE
M. et MADAME DORMEL , SOPHIE , DOn-
MEL l'aîné, le comte DE SAINT-BON, DORMEL le cadet , un domestique du comte portant quelques provisions.
LE COMTE DE SAINT-BON. — OÙ SOnt-
ils, ces pauvres malheureux? Comment ont-ils pu se cacher si long-temps à mes yeux?
DORMEL le cadet. — Les voilà, monsieur. . . c'est mon père. . . c'est ma mère. . . Ils meurent de faim.
Bi""^ DORMEL, au comle. — Hélas!
monsieur, que votre générosité est touchante! Nous en sentons tout le prix :
mais comment en pourrions-nous jouir, tandis que ce cher enfant, le mortel le plus respectable... est près d'expirer?... Ah ! si vous saviez.
LE PETIT DORMEL. — Mon chcr frère, comme vous voilà ! (7/ court à son frère.)
i.E COMTE, à Dormel l'aîné. — Comment ! vous aurait-on maltraité?
DORMEL fils, d'une voix faible et interrompue.— Non, monsieur : je n'ai pu supporter l'état où se trouve réduite ma malheureuse famille. Je suis sorti ce matin, le désespoir dans l'ame, déterminé à leur trouver du secours , ou à mourir.
Je rencontre un de mes amis , aussi pauvre, aussi malheureux que moi. Mon air désespéré l'effraie. — Où vas-tu , me ditil, que t'est-il arrivé? — Ah , mon cher ! ils n'ont pas mangé depuis hier au soir... mon père... ma mère! Je ne sais où je vais.... où je suis... ils vont mourir... — Tiens , mon ami , me dit cet honmie vertueux, en me dormant une pièce de deux sols; voilà tout ce que je possède. Si tu voulais gagner de l'argent, je sais un moyen. — Ah! dis-je, je ferai tout; il est honnête sans doute? — Eh bien ! me dit ce généreux ami , il y a un particulier qui demeure auprès de l'école de chirurgie ; il apprend à saigner, et il donne de l'argent à ceux qui... J'entends, ai-je interrompu. Je le quitte à l'instant, je vole chez ce particulier. 11 me saigne et me donne de l'argent. Je vais chez un autre, on m'en fait autant. Je viens avec ces pains, et je me meurs. Heureux si ma mort retarde de quelques instaus celle des infortunés à qui je dois le jour !
LE COMTE. — Ah ! mon ami , vous êtes un prodige de vertu ! Mais vous avez un frère qui se montre votre digne émule... Ce petit malheureux ( en montrant le petit Dormel) est tombé en défaillance à ma porte ; je l'ai fait transporter chez moi Quelques gouttes de liqueur lui ont fait reprendre ses sens. 11 meurt d'inanition , dit un médecin qui était alors à la maison, et sur-le-champ je lui fais présenter quelque nourriture. 11 la refuse constamment. — C'est mon père..,, c'est ma mère qu'il faut secourir. Pourrais-je manger tandis qu'ils meurent de faim 1
M. DORMEL, attendri. — Ah! mes enfans , vous méritiez un meilleur sort !
LE COMTE. — Que leur sort ne vous inquiète plus , j'en fais actuellement mon affaire. Je bénirai chaque jour Ihcureux instant où j'ai pu secourir des malheureux aussi peu faits pour l'être. Votre fils n'est heureusement qu'affaibli. A son âge, fort
CHOIX DE LECTURES
comme il le j^araît, il se tirera aisément d'affaire. { Il jelfeuncboursesurlatable. ) Voilà pour aider à sa guérison et à votre subsistance pendant quelques jours. Dans peu vous aurez de mes nouvelles. Je rais de ce pas... {retenant M. Domiel et sa famille qui veulent se jeter à ses pieds.) Point de remercîmens , mes chers enfans;
ce que je fais m'est bien doux. J'en ai déjh reçu la récompense au fond démon cœur.
{ A M. et madame Dormel. ) Je ne puis me lasser d'admirer l'effet de l'oducaliou et des bons exemples que vous avez donnés à vos enfans. Ils me donnent une haute idée de vos sentimens ; car , dit le proverbe , bon sang ne peut jamais mentir.