‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 133 sur 197 · LE C0URA6E DE L'AMITIE · texte numérisé non relu

LE C0URA6E DE L'AMITIE

Deux matelots , l'un espagnol et l'autre français, étaient dans les fers à Alger. Le premier s'appelait Antonio ; Roger était le nom de son compagnon d'esclavage. Le hasard voulut qu'ils fussent employés aux mêmes travaux. L'amitié est la consolation des malheureux; Antonio et Roger en éprouvèrent toutes les douceurs. Ils se communiquaient leurs peines et leurs regrets. Ils parlaient ensemble de leur famille , de leur patrie , de la joie qu'ils ressentiraient, si jamais ils étaient libres. Us pleuraient enfin dans le sein l'un de l'autre, et cet adoucissement leur sufflsait pour porter leurs chaînes

avec plus de courage , et pour soutenir les fatigues auxquelles ils étaient condamnés.

Ils travaillaient a la construction d'un chemin qui traversait une montagne.

L'Espagnol un jour s'arrête, laisse tomber languissamment ses bras, et jette un long regard sur la mer. Mon ami, dit-il à Roger, avec un profond soupir, tous mes vœux sont au bout de celte vaste étendue d'eau. Que ne puis-je la franchir avec toi I Je crois toujours voir ma femme et mes enfans qui me tendent les bras du rivage de Cadix , ou qui donnent des larmes à ma mort. Antonio était absorbé

CHOIX DJi LKCTL'HES.

dans celte image accablante. Chaque fois <|u'il revenait à la montagne, sa vue mélancolique s'altachail sur cet espace immense qui le séparait de son pays, il formait les mêmes regrets.

Un jour, il embrasse avec transport son camarade. — J'aperçois un vaisseau , mon ami; tiens, regarde, ne le vois-tu pas connue moi? 11 n'abordera point ici , parce qu'on évite les parages barbaresques ; mais demain , si tu veux , Roger , nos mau\ finiront , nous serons libres. — Nous serons libres? — Oui, demain, ce navire passera à deux lieues environ du rivage , et alors du haut de ces rochers nous nous précipiterons dans la mer, et nous atteindrons le vaisseau , ou nous périrons. La mort n'est-clle pas préférable à une cruelle servitude? Si tu peux te sauver , répond Roger , je supporterai avec plus de résignation mon malheureux sort. ïu n'ignores pas, Antonio, combien tu m'es cher. Cette amitié, qui m'attache à toi , ne flnira qu'avec ma vie. Je ne te demande qu'une seule grâce, mon ami, va trouver mou père... SI le chagrin de ma perte et la vieillesse ne l'ont pas fait mourir, dis-lui.... — Que j'aille trouver ton père , mon cher Roger ! Eh , que prétends-tu faire? Me serait-il possible d'être heureux, de vivre un seul instant, si je te laissais dans les fers? — Mais, Antonio, je ne sais pas nager, et lu le sais, toi. — Je sais l'aimer, repari l'Espagnol en fondant en larmes et en serrant, avec chaleur, Roger contre sa poitrine, mes jours sont les liens. Nous nous sauverons tous deux. Va , l'amitié me prêtera des forces , tu te tiendras attaché à cette ceinture. — Il est inutile, Antonio, d'y penser. Je ne saurais m'exposer à faire périr mon ami. L'idée seule m'inspire de l'horreur. Cette ceinture m'échapperait, ou je t'entraînerais avec moi. Je serais la cause de la perle. — Eh bien 1 Roger , nous mourrons ensemble ! Mais pourquoi for-

mer ces craintes? Je te l'ai dit, l'aniiliô soutiendra mon courage. Je t'aime trop pour qu'elle ne produise pas des miracles. Cesse de combattre mon dessein. Je l'ai résolu. Je m'aperçois que les monstres qui nous gardent nous épient. 11 y a de nos compagnons même qui seraient assez lâches pour nous trahir. Adieu. J'entends la cloche qui nous rappelle. 11 faut nous séparer. Adieu , mon cher Roger, à demain.

Ils sont renfermés dans leur bagne.

Antonio était rempli de son projet. 11 so voyait déjà franchissant la Méditerranée, libre et dans le sein de ses compatriotes. 11 était dans les bras de sa femme et de ses enfans. Roger se présentait un tableau bien différent. Son ami, victime de sa générosité , emporté avec lui au fond de la mer, périssant enfin , quand peut être, en ne s'occupant que de sa seule conservation , il eût pu se sauver, et être rendu a une famille qui , selon les apparences , gémissait et souffrait de son esclavage. Non , se disait dans son cœur l'infortuné Français : je ne céderai point aux sollicitations d'Antonio; je ne lui causerai pas la mort pour prix de celte amitié si généreuse qu'il m'a vouée. 11 sera libre. Mon malheureux père apprendra du moins que je vis encore , que je l'aime toujours. Hélas! je devais être l'appui de sa vieillesse, le consoler! Je lui étais nécessaire. Peut-être en ce moment expiret-il dans l'indigence, eu désirant de voir et d'embrasser son fîls.... Allons, qu'Antonio soit heureux, je mourrai avec moins de douleur!

Ou ne vint point le lendemain, à l'heure ordinaire, tirer les esclaves de la prison. L'Espagnol était dévoré d'impatience, et Roger ne savait s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce contre-temps. Enfifl, on les rend a leurs travaux. Ils ne pouvaient se parler. Leur maître , ce jour-là , les avait accompagnés. Antonio se contentait

de regarder Roger, et de soupirer. Quelquefois il lui montrait des yeux la mer, et ne pouvait, à cet aspect, contenir des mouvemens qui étaient toujours prêts à lui échapper. Le soir arrive. Ils se troue vent seuls. Saisissons le moment, s'écrie l'Espagnol , en s'adressant à son compagnon, viens. — Non, mon ami, jamais je ne pourrai me résoudre à exposer ta vie. Adieu.... adieu.... Antonio, je t'embrasse pour la dernière fois. Sauve-toi, je t'en conjure. Ne perds pas de temps, et souviens-toi toujours de notre tendre amitié. Je te prie seulement de me rendre le service que tu m'as promis , à l'égard de mon père. Il doit être bien vieux , bien à plaindre, va le consoler. S'il avait besoin de quelque secours mon ami...,

A ces mots , Roger tomba dans les bras d'Antonio, en versant un torrent de pleurs. Son ame était déchirée. — Tu pleures, Roger! Ce n'est pas des larmes qu'il faut, c'est du courage; ne résiste plus. Si tu diffères encore d'une minute, nous sommes perdus. Peut-être ne retrouverons-nous jamais l'occasion. Choisis :

ou laisse-toi conduire, ou je me brise la tête sur ces rochers.

Le Français se jette aux genoux de l'Espagnol, veut encore lui faire des représentations, lui montrer les risques infaillibles qu'il court s'il s'obstine à vouloir le sauver avec lui. Antonio le regarde tendrement, l'embrasse, gagne le sommet d'un rocher , et s'élance avec lui dans la mer. Us vont d'abord au fond, reviennent ensuite au-dessus des flots.

Antonio s'arme de toutes ses forces, nage en retenant Roger qui semble se refuser aux efforts de son ami, et craindre de l'entraîner dans sa chute.

Les personnes qui étaient dans le vaisseau restaient frappées d'un spectacle qu'elles ne pouvaient distinguer. Elles croyaient qu'un monstre marin s'approchait du navire. Un nouvel objet détourne

leur curiosité. On aperçoit une chaloupe s'empresser de quitter le rivage, et poursuivre avec précipitation ce qu'on avait pris pour quelque poisson monstrueux.

C'étaient les soldats préposés à la garde des esclaves , qui brûlaient de reprendre Antonio et Roger. Celui-ci les voit venir, et en même temps il jette les yeux sur son ami, qui commençait à s'affaiblir. 11 fait un effort, et se détache d'Antonio, en lui disant : On nous poursuit , sauvetoi, et laisse -moi périr; je retarde ta course. A peine a-t-il dit ces mots, qu'il tombait déjà au fond de la mer. Un nouveau transport d'amitié ranime l'Espagnol. Il s'élance vers le Français, le reprend au moment qu'il périssait , et tous deux disparaissent.

La chaloupe incertaine de quel côté poursuivre sa route, s'était arrêtée, tandis qu'une barque détachée du navire allait reconnnaîtrc ce qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir. Les flots recommencent à s'agiter. On distingue enfin deux hommes, , dont l'un , qui tenait l'autre embrassé , s'efforçait de nager vers la barque. On fait force de rames pour voler à leur secours. Antonio est près de laisser échapper Roger. Il entend qu'on lui crie de cette barque ; il serre son ami, fait de nouveaux efforts, et saisit, d'une main défaillante, un des bords de la barque. 11 est prêt à retomber, on les retient tous deux. Les forces d'Antonio étaient épuisées. 11 n'a que le temps de s'écrier : Qu'on porte du secours à mon ami , je me meurs ; et toutes les horreurs de la mort se répandent sur son visage. Roger, qui était évanoui , rouvre les yeux, lève la tête, et voit Antonio étendu à ses côtés, et ne donnant plus aucun signe de vie. 11 s'élance sur son corps, l'embrasse, l'inonde de ses larmes, poussmille cris : Mon ami, mon bienfaiteur, c'est moi qui suis ton assassin ! Mon cher Antonio , tu ne m'entends plus ! c'est donc la ta récompense de m'avoir sauvé la vio?

CHOIX DE LECTURES

Ail ! qu'on se hâte de me Tôter cette vie malheureuse, je ne puis plus la supporter; j'ai perdu mon ami.

Roger veut se poignarder. On lui arrache une épce dont il s'était saisi. 11 apprend, au uiiheu des sanglots, les détails de son aventure, aux gens de la barque.

Il retombait toujours sur le corps d'Antonio. Qu'on ne m'empêche point de mourir ! Oui , mon ami , je vais te suivre, ajoutait-il, en couvrant le corps pâle de ses baisers et de ses larmes... Ayez pitié de moi , au nom de Dieu , laissez-moi mourir I

Le ciel , qui sans doute est touché des larmes des hommes , lorsqu'elles sont sincères , semble donner une marque signalée de sa bonté en faveur d'un sentiment si rare. Antonio jette un soupir , Roger pousse un cri de joie; on se réunit à lui pour donner du secours au malheureux Espagnol. Enfin, il lève un œil mourant;

ses premiers regards cherchent à se fixer sur le Français. A peine l'a-t-il aperçu, qu'il s'écrie : J'ai pu sauver mon cher Roger I

La barque revient au vaisseau. Ces deux hommes inspirent une sorte de respect à l'équipage, tant la vertu a des droits sur tous les cœurs ! Ils excitent un intérêt puissant. Tous se disputent le plaisir de les obliger. Roger, arrive en France, court dans les bras de son père, qui pensa expirer d'un excès de joie; et il fut nommé gondolier de Versailles. L'Espagnol , à qui Ton avait offert un poste très-avantageux , pour un homme de son état , aima mieux aller rejoindre sa femme et ses enfans; mais l'absence ne diminua rien de son amitié. 11 demeura en correspondance de lettres avec Roger. Ces lettres sont des chefs-d'œuvre de naïveté et de sentiment. On pourra les rendre un jour publiques pour l'honneur d'un sentiment qui a produit tant d'actions héroïques.

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