‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 147 sur 197 · DELMAS , ses deux enfans , tous assis · texte numérisé non relu

DELMAS , ses deux enfans , tous assis

M. DELMAS, à l'aîné. — Oh! çà, mon fils, écoute-moi bien.

l'alné. — Oui , mon papa.

M. DELMAS. — Tu as pcuT d'entrer dans la chambre de ta mère, parce qu'il n'y a pas long-temps qu'elle y est morte : le parait-il raisonnable que les morts reviennent tourmenter les vivans? Si cela était, nous ne pourrions vivre tranquilles dans ce monde-ci, ni jour, ni nuit; car, si un seul avait la faculté d'y revenir, tous les autres l'auraient aussi; et il y a tant d'hommes qui sont morts depuis que ce monde existe , que nous ne saurions où nous fourrer si les morts revenaient. D'abord , entends-tu ce raisonnement-la?

LAhNÉ. — Oui, mon papa.

LE CADET. — Aussi, c'cst ce que je lui dis; mais il ne veut pas me croire.

l'ainé. — J'entends bien cela ; mais cependant il y a tant d'histoires que des gens raisonnables racontent de morts qui

sont revenus... qui ont paru la nuit tout

en blanc qui ont tiré les rideaux de

ceux à qui ils en voulaient, et puis qui ont disparu; dame! il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai dans tout cela.

M. DELMAS. — Je vais te dire tout ce qu'il y a de vrai dans toutes les histoires de revenans qu'on a pu raconter. Dans chaque histoire il y a de vrai un événement naturel , qui n'a rien de surprenant quand on va jusqu'à en approfondir la cause, mais qui laisse des sentimens de crainte, quand on attribue cet événement à une cause qui n'est pas la véritable, et qu'on croit merveilleuse, miraculeuse même , lorsqu'on est prévenu , et qu'on n'approfondit rien. Par exemple, à ton âge , à peu près , le lendemain de la mort de mon grand-père, la iniit que j'étais seul couché dans un grand lit, j'entendis ouvrir mes rideaux très-brusquement, et puis les refermer de mcme, et cela a plusieurs fois...

l'aîné. — Ah , mon Dieu ! mon papa ; eh bien! vous eûtes bien peur sûrement?

M. DELMAS. — Oui, saus doutc ; j'appelai même, je criai; mon père vint avec de la lumière, et il vit lui-même les rideaux faire le même manège.

l'aîné. — Eh bien?

M. DELMAS. — Mon père , qui n'était point un enfant, et qui voulait m'cclairer l'esprit sur macrainlc mal fondée, comme je le fais sur la tienne , envoya chercher une échelle pour examiner la cause de cet événement, qui paraissait extraordinaire. Il moula lui-même a l'échelle, et trouva sur l'impériale du lit un gros rat qui s'était pris la palle dans un des anneaux du rideau, et qui, allautet venant pour se débarrasser , faisait jouer le rideau en l'ouvrant et le fermant très-fort.

l'aîné. — Bon, un gros rat!

M. DELMAS. — Oui, uu gros rat, qu'il prit et qu'il me nnnitra; car malgré ce qu'il m'en disait, je ne voulais pas k»

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croire. Eh bien ! si on n'avait pas été "a 1 la cause de celte aventure , et qu'on ne m'eût pas mis au fait, j'aurais cru que c'était mon grand-père qui revenait , comme on dit, pour me demander des prières.

l'alné. — Sûrement.

M. DELMAS. — Oli! tu vois bien que j'avais tort d'avoir peur, et cette découverte m'a guéri depuis , pour toujours , de croire auxrevenans; sois certain qu'il en est de tout ce qu'on raconte sur cela comme de cette histoire.

LE CADET. — Eh ! mon papa, contezlui aussi celle des papiers du jeune clerc de procureur qui se culbutaient tous dans sa chambre pendant la nuit, et sautaient les uns sur les autres. Oh ! elle est bien drôle celle-là ; vous me l'avez racontée à moi tout seul , et elle m'a guéri de la peur, moi.

M. DELMAS. — Ah! oui encore : eh bien! raconte la lui, puisque tu t'en souviens.

LE CADET. — Qui? moi ? Dame , mon papa ! je ne sais pas si j'en pourrai venir à bout.

M. DELMAS. — Allons , racoutc comme tu pourras.

LE CADET. — Ecoute bicu, mon frère , et tu vas voir s'il faut avoir peur des choses qui nous effraient d'abord. 11 y avait une fois un jouue clerc de procureur...

M. DELMAS. — li ïj avait une fuis...

allons donc , tu commences ton récit comme leconted'une vieille bonnefemnic.

Commence par dire : un jeune clerc de procureur; et sois intelligible dans ton récit : pour cela ne te presse point.

LE CADET. — Non , mou papa. Lu jeune clerc de procureur travaillait dans sa chambre a ses momens de récréation a des procès pour son profit, et pour avoir de l'argent pour se divertir les fêtes et dimanches.

M. DELMAS. — Voira bien des fois pour... pour... H faut éviter tout cela quand on raconte.

LE CADET. — Oui, mou papa. Un de ses camarades qui voulut changer de chambre avec lui , parce que la sienne n'était pas si jolie, s'avisa, pour y parvenir, d'une bonne ruse.

M. DELMAS. — Fort bien. Mais, d'abord, raconte le fait, en le présentant du côté qui peut surprendre ; après cela, tu en développeras les causes naturelles :

voila comme ta petite histoire intéressera et fera plaisir.

LE CADET. — Oui, mou papa. Le père du jeune clerc, qui travaillait dans sa chambre, venait de mourir ri y avait deux jours. Ce jeune homme, qui était rempli de l'idée de la mort de sou père, et qui avait toujours craint les revenans, s'imagina aisément que son père lui revenait, quand, pendant deux nuits de suite, il entendit tous ses papiers se remuer, se culbuter les uns sur les autres, et se promener dans sa chambre ; il avait beau les remettre en ordre le jour , pareil tracas recommençait la nuit.

l'atxé. — Oh ! comme j'aurais eu peur ! Eh bien ! a-t-il découvert d'où cela venait ?

LE CADET. — Ecoute douc. Prêt 'a changer de chambre avec son camarade , qui, pour le mieux attraper, lui promettait que si , après avoir changé, il lui en arrivait autant dans la sienne , il serait toujours le maître de reprendre la sienne...

M. DELMAS, la sienne, la sienne. — Cela forme ce qu'on appelle uneamphi bologie; il faut mettre un autre mot distinctif, comme la première ; ou bien encore, celle qu'il avait d'abord.

LE CADET. — Oui , j'cuteuds : il serait toujours le maître de reprendre la première. Le jeune clerc dont le père était mort cherclia uu beau malin a découvrir

CHOIX DE LECTURES

s'il n'y avait pas quelque cause nalurelle (lans le bouleversement de ses papiers imaginée par la malice de son camarade, pour avoir sa chambre. Après avoir bien examiné, il s'aperçut qu'il y avait des fils attachés à certains papiers qui étaient sous beaucoup d'autres, dont les bouts passaient par les petits trous de la cloison de sa chambre qui la séparait de celle de son camarade. Ce camarade, qui arrangeait tout cela en passant par une planche qu'il était de la cloison...

M. DELMAS. En passmitpar une planche.— On ne passe pas par une planche, mais par le trou praii(jué en ôtant la planche...

i.E CAPET. — Oui, mon papa. Ce camarade tirait ces fils a une certaine heure de la nuit , et causait ainsi 'a l'autre une frayeur terrible.

l'aîné. — Voyez la malice! Je n'aurais jamais deviné cela. Eh bien! après il n'eut plus peur sans doute?

LE CADET. — Non sûienieut; mais il fil bien peur à son tour au malin camarade ; car une nuit que de sa chambre ce dernier faisait jouer ses fils en les tirant pour promener les papiers, l'autre les tira aussi à lui de son côté assez brusquement pour qu'il fût obligé de les laisser échapper , ou de les lâcher. Celui qui voulait attraper l'autre le croyait bien endormi, et eut peur à son tour que ce ne fût l'esprit du père qui était mort qui tirât ces fils. Il les laissa là, et n'osa plus en tirer aucun. Le lendemain ils s'expliquèrent ; la mèche fut ainsi découverte : il ne fut plus question de troquer de chambre. Tu vois bien, mon frère, qu'il ne faut jamais croire aux revenans, et que ce sont des contes qui ne doivent jamais nous faire peur.

.M. DELMAS. — AllonsI tu ne t'es pas trop mal tiré de ton histoire.

l'aîné. — Eh bien! tenez, mon papa, voila qui est fini : cette histoire-la me

rassure , et je n'ai plus peur , plus du tout; donnez-moi la clef de l'armoire, et je m'en vais chercher mon habit tout seul.

M. DELMAS. — Soit , mais ne prometstu pas plus que tu ne peux?

l'aîné. — Non! vous verrez, il ne m'arrivera rien , pas plus qu"a mon frère; mais, quelque chose qu'il ra'arrivc, je n'aurai pas peur, vous allez voir.

M. DELMAS. — AllonsI prends celte lumière et va hardiment , tu verras qu'il ne t'arrivera rien ; je te le garantis. [IJtiJné prend un flmnbeau, et entre dans la chambre voisine.)

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