ÉDUCATION SINGULIÈRE D'UN MOINEAU
Quoique riionime , dit nilustre M. de Buffon, ait moins d'influence sur les oiseaux que sur les quadrupèdes, parce que leur nature est plus éloignée et qu'ils sont moins susceptibles de sentimens d'attachement et d'obéissance , on ne peut douter cependant qu'il ne puisse les apprivoiser et leur faire contracter une certaine affection pour lui. S'il fallait constater le fait par l'érudition, les oies gardiens du Capitole , les pigeons messagers de la ville de Tyr, le beau moineau de Lesbie , sans oublier le perroquet de Corinne, viendraient à notre secours.
Un fait beaucoup moins brillant, mais plus intéressant par ses différentes circonstances, fera peut-être plaisir au lecteur et intéressera le philosophe.
Il y a quatre années environ , qu'un soldat invalide, du nombre de ceux qui ne peuvent se promener que sur une espèce de carriole d'une mécanique foit simple, ayant eu par hasard un francmoineau qui sortait du nid . après avoir captivé la docilité de son jeune élève par une nourriture abondante et par des caresses sans nombre , se résolut enfin de lui rendre ce bien si précieux, la liberté'. Il lui avait toutefois attaché un grelot au cou, comme par pur amusement. L'oiseau ne se fit pas prier pour s'envoler; mais soit besoin, soit habitude, soit encore Teffroi que son grelot causait a ses semblables, il revint le soir se percher sur l'épaule de son éducateur, et rentra avec lui dans les infirmeries pour aller se j-îler dans sa cage, suivant sa coutume. l)e|Kiis cette époque il n'a cessé de sortir et de rentrer avec des circonstances liappaïUes. Çel invalide est souvent accable de dou-
leurs cruelles; alors l'oiseau ue sort pas , et ne quitte plus le lit de son maître que les jours que ce dernier est en état d'aller prendre l'air. Il est vraiment, pendant tout ce temps , le garde-malade le plus oflicieux et le plus compatissant; il exprime ses plaintes par un cri tout particulier ; il ne sait de quel côté caresser son maître pour l'apaiser; et sitôt qu'il le voit assoupi , il vole sur le devant du lit , et s'y tient comme pour avertir de ne pas troubler le sommeil de son malade. Il semble même que ces différens soins l'occupent au point d'oublier sa propre subsistance. Quelques caresses que lui fassent les autres invalides, quoiqu'il soit accoutumé à les distinguer partout , même au loin , comme à Issi ou à Vaugirard , par leur habit bleu , jamais il ne se laisse prendre ; mais aussi jamais il ne se trompe : il reconnaît toujours son maître. Quand il se trouve en campagne par le mauvais temps , ou que le froid le chasse, il ne peut rentrer avec la môme facilité, parce que la porte de l'infirmerie est fermée-; que fait-il"? Il guette le premier habit hleu qui revient, se met sur son épaule et rentre avec lui; il emploie souvent le même expédient pour sortir.
Dans les jours d'été, s'il est poursuivi par quelques autres oiseaux , ce qui lui arrive assez souvent , le bonnet de son maître est son refuge, et l'on dirait qu'il brave dans ce retranchement toutes les insultes. Ce n'est cependant pas qu'il manque de courage, il s'en faut ; le bruit de son grelot lui attire jusqu'à six ennemis à la .fois, et il n'a recours à la fuite qu'après avoir tiré parti de ses forces et siutoul du bruit qu'il fait avec son grelot.
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