‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 153 sur 197 · SIS · texte numérisé non relu

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suquel il est tellement habitué, qu'il a l'air honteux et poltron dès qu'on le lui ôte. On s'aperçut de ce sentiment pour la première fois lorsqu'un particulier, l'ayant pris dans un piège, lui coupa une partie des plumes de la queue et des ailes, et lui enleva son grelot. L'animal, après deux jours d'absence, parvint à s'esquiver des mains du ravisseur; mais il revint triste et confus , et sa douleur , qui dura plus de huit jours, allait jusqu'à lui faire perdre l'appétit, qu'il ne recouvra, ainsi que sa gaîté , que quand son maître lui eut remis un nouveau grelot. Un autre ennemi plus formidable pour lui , c'est le chat qui rôde dans les salles. Lorsque, rentré pour se coucher^ il ne trouve pas son maître au lit, ne croyez pas qu'il soit assez bête pour se fourrer dans sa cage : qui est-ce qui en fermerait la porte ? et comment serait-il a l'abri de la griffe ? Il va de lit en lit jusqu'à ce qu'il y rencontre quelqu'un éveillé ; et pour se mettre plus sûrement sous sa protection, il se glisse par préférence dans le gousset de sa culotte , ou dans le havresac, et il s'y tapit de manière à n'être vu de personne. Quelque régulier qu'il soit a ne pas découcher, il lui arrive parfois de s'attarder ; lorsqu'il trouve la porte fermée , il avertit qu'il est dehors en venant becqueter les carreaux de la croisée. Comme il est assez matinal, les malades n'ont pas besoin de mettre le nez à l'air pour savoir le temps qu'il fera dans la journée : le moineau les en prévient en revenant bientôt au lit du maître et ne sortant plus de la salle. Il semblerait qu'il prévoit, ce qui arrive a tous les changemeus de temps, que son maître va ressentir de nouvelles douleurs : en sorte que c'est un chagrin de plus pour son maître de voir que son oiseau ne va pas en campagne.

La confiance que lui donne l'usage dar.s lequel il est de se battre avec avantage

seul contre plusieurs , a développé chez lui la plus belle des qualités morales , celle dé la générosité. Un autre francmoineau, qui n'était nullement de sa connaissance, fut attaqué dans la cour des infirmeries par plusieurs autres moineaux. Il était terrassé et presque assassiné de coups de becs , lorsque Philippe (c'était le nom sous lequel est connu notre oiseau) vint à tire-d'aile. Indigné de la lâcheté, il se jette dans la mêlée, écarte les assassins , et ne quitte le pauvre animal qu'il vengeait qu'après s'être bien assuré, non-seulement qu'il n'avait plus d'ennemis, mais encore qu'il pouvait regagner sou nid.

On croirait qu'aucune femelle ne se hasarderait a choisir un mari aussi bruyant; cependant notre moineau a trouvé une compagne toutes les fois qu'il en a eu besoin, et on a remarqué qu'il se partageait également entre elle et son maître. Loin que son grelot effarouche sa femelle, on (lirait que notre fanfaron se plaît a l'agiter au milieu de ses caresses, pour insulter a ses rivaux. Assidu dans la journée près de sa famille à naître, pourvoyeur infatigable a la nourriture de la mère et des petits, ne les abandonnant enfin qu'après les avoir misen état de se passer de ses soins, il n'en revient pas moins exactement au lit de son maître. Si quelquefois on l'a vu s'écarter de cette règle, il n'a jamais manqué de revenir le lendemain malin, comme pour rendre compte de sa conduite.

Enfin , à sa manière de se comporter à l'hôtel des Invalides, avec son ménage et son maître, ou serait presque tenté de croire que, de tous les habitans de cette célèbre maison, il n'a imité que ceux qui, connaissant la rigueur des ordonnances, allient leur exécution à la sainteté de leurs engagemens.

Philippe cependant n'est pas sans défaut. L'amour-propro perdit Vert-Vert, la jalousie parait éirclc vice dominant de

uotrjc oiseau, et U la développe avec toutes les nuances dont elle est susceptible. U crut un jour avoir des sujets de plainte contre sa famille : l'arracher du nid, la terrasser, la maltraiter de toute façou, furent l'affaire d'un instant; mais bientôt, rentrant en lui-même , il reconnaît sa faute, il voit avec attendrissemeni sa femelle, la caresse, la console et la reconduit après ce petit manège auprès de leurs cliers nourrissons. Etait-ce caprice"? étaitce jalousie? U n'eu est pas de même de l'aversion qu'il a conçue poux une autre espèce que la sienne : comme aucuneressemblance, aucune liaison intime, ne les unissent, sa haine est sans retour. Sou maître eslattaché à un jeune serin qu'un accident singulier a rendu sédentaire. H n'a (ju'uue patte , l'autre lui ayant été coupée a la suite d'une fracture. Cet état invalide n'a pas touché de compassion noti e lier moineau, quoique lui-même, privé d'un œil, doive savoir plus qu'un autre combien les infirmes méritent qu'on soit touché de leur sort. Le maître est obligé de les tenir éloignés, et de prendre, lorsqu'il caresse ou soigne son serin, des précautions infinies pour dérober ses attentions au moineau, qui, sur cet article , n'entend pas de partage. Si, malgré ces prétentions, notre jaloux s'aperçoit de quelque chose, sa fureur s'exhale par des gestes d'impatience; il s'échappe, il croit punir son maître en étant quelque temps sans revenir. On dit qu'un seigneur du voisinage, possesseur d'un jardin, pour en éviter le dégât, ayant conjuré la mort de tous les moineaux, n'a pas plus tôt appris que la singulière existence du nôtre faisait la consolation unique d'un ancien militaire accal)lc d'infirmités , qu'il a mieux aimé faire grâce à toute la race que

CHOIX DE LECTURES-

de permettre qu'il courut le visqùù d'être enveloppé dans la proscription.

Tant de bonnes qualités extraordinaires sont le fruit de l'oisiveté dans laquelle vit malheureusement et malgré lui un brave soldat privé de mouvement par la moitié inférieure de son corps. Le besoin de s'occuper, de se distraire, de s'amuser, d'être aimé, de tenir enfin à quelque créature par la bienfaisance, a développé chez lui l'industrie et la patience auxquelles il doit cette singulière éduca- I tion. C'est ainsi qu'un prisonnier à la Bas- ! tille avait accoutumé, dit-on, les arai- ! gnées de son voisinage à descendre autour de lui à un certain son de son luth, et 'a se retirer à son commandement ; ainsi l'on a vu d'autres prisonniers surmonter leur horreur naturelle pour les souris, et habituer celles-ci à dompter, eu échange, leur goût farouche pour la soli-' tude : ainsi Santeul avait élevé un de ses serins à ne siffler jamais a plus haute voix que lorsqu'il était le plus en verve. Sans doute la certitude de voir tous ses besoins satisfaits, l'habitude qu'on nomme si souvent instinct, peut-être un mouvement de. reconnaissance que nous refusons aux au-' très animaux , parce qu'il nous arrive sii souvent d'y manquer, ont-ils déterminai la docilité de l'oiseau , et développé chez ■ lui des qualités dont il ne se doutait pas. i Si quelques lecteurs mécréans s'. ma-, ginent qu'on a exagéré, ou les invite 'a' s'informer aux officiers de santé, aux' sœurs de la charité, 'a toutes les personn«?s'. enfin qui, par état ou par nécessité, fréquentent les infirmeries de l'hôtel des In valides : ils apprendront que notre récit, ] quoique hors de vraisemblance en appa-i rence, est néanmoins encore au-dessous de la vérité.

CHOIX DE LtCrtUES.

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