LE DUEL, CONTE MORAL
Melcour fut privé de ceux a qui il devait le jour . daus un âge où il ne pouvait sentir toute l'étendue de cette perte. Un de ses oncles le retira chez lui , le flt élever avec son fds , et prit le plus grand soin de leur éducation. Floraiuville et Melcour, unis par les liens du sang , le furent bientôt par ceux de l'amitié, que Ihabitude de vivre ensemble augmenta de plus en plus. Leur naissance les appelait au service.
Dès qu'ils eurent l'âge requis pour y entrer , on leur obtint de l'emploi dans le même régiment. Florainvilie avait toujours fui l'étude. La dissipation qu'entraîne l'état militaire . en temps do guerre
principalement ( et nous y étions alors), ne contribua qu'à l'en éloigner davantage. Pour Melcour , il joignait h beaucoup d'esprit l'envie de le cultiver. Ses occupations avaient été sagement dirigées. Un caractère honnête, doux , sensible et complaisant, et des réflexions profondes, lui firent abhorrer , sur toutes choses , la criminelle pratique du duel , trop en vogue dans le temps qu'il commença à servir.
La différence des goûts diminua peuTi peu l'amitié qui était entre ces deux jeunes gens. L'amour du plaisir aveugla Florainvilie, Il se dérangea. Ses dettes s'accumulèrent. Melcour le plaignit , l'aida de sa
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bourse, et cbercba aie retirer du précipice oii il allaitseploDger.il lui représenta combien sa conduite l'avilirait aux yeuï des gens sensés. Ceux même, lui disait-il, qui applaudissent à présent à vos faiblesses , seront les premiers à vous accabler des railleries les plus piquantes , dès qu'ils vous verront sans ressource. Ils se disent vos meilleurs amis; vous les croyez... Ils vous ont éloigné de moi; ils m'ont peint à vos yeux sous les traits les plus défavorables ; et s'ils ne sont point parvenus à éteindre l'amitié que vous m'avez jurée, au moins l'ont-ils affaiblie. . . Les méchans savent combien ma tendresse pour vous est sincère. Ils sont instruits des soins que j'ai pris jusqu'ici de vous éclairer sur leurs perfides desseins , et ils veulent m'en punir. 0 mon ami I s'ils parvenaient à m'enlever votre cœur , leurs succès ne seraient que trop complets. Mais je ne vous parle pas ici pour moi seul , mon cher Florainville. Au nom des sentimens qui unirent notre enfance , ne plongez pas le poignard dans le sein du meilleur des pères. S'il était témoin des excès auxquels vous vous abandonnez , il en mourrait de douleur.
Tous ces discours accablèrent Florainville; il promit de changer ; mais ses perfldes compagnons de débauche lui présentèrent le crime sous des dehors si séduisans, qu'il fut trop faible pour résister. Melcour , sachant qu'après avoir perdu au jeu des sommes considérables, il était allé dissiper son chagrin dans un lieu infâme, osa l'y aller trouver, et lui rappela avec force ses devoirs , et les promesses qu'il avait faites de les remplir.
Florainville ne se connaissait plus ; il se porta contre son cousin à des excès inexcusables. 11 tira son épée. Melcour refusant de se battre , ce furieux lui tint les propos les plus insultans. Dans sa rage, il l'eût frappé, si quelque reste de raison ne l'eût arrêté, Son cousin, toujours aussi
tranquille, ne se laissa pas émouvoir; malgré tout ce qui rendait Florainville indigne de partager sa tendresse , il ne vit en lui qu'un parent dont il était l'ami.
Celui-ci ébranlé par cette égalitéd'ame, revient à lui-même; il a honte de ses emportemens; il en demande mille excuses. Sa grâce était dans le cœur de Melcour. Une la sollicite pas long-temps. Mille tendres embrassemens furent le gage de leur réconciliation.
Un officier d'un autre régiment avait assisté a leur dispute: il avait été témoin du peu de retenue de Florainville ; et le flegme de son cousin lui avait paru l'effet de son peu de courage .Une manqua pas d'en faire des plaisanteries très-fortes; elles furent entendues de quelques-uns des camarades de Melcour. Dans la carrière de l'honneur, le moindre soupçon paraît injurieux. On fit les recherches les plus exactes , et l'on découvrit ceux qui avaient donné lieu aux propos de toute la garnison. On leur fait dire que le corps a été insulté en leurs personnes, et que c'est à eux à le venger. Ils n'ont pas même le choix des moyens. Si ce qu'on raconte de leur dispute est vrai , ils doivent se battre, ou égorger celui qui a eu l'audace d'en imposer avec autant de malignité. Qu'on se peigne la situation de Melcour! Ses principes lui défendent le duel; et, s'il cède aux cruelles volontés de son corps , il se trouve réduit à l'affreuse nécessité de plonger son épée dans le sein de son semblable, de son parent, de son ami. Il a beau représenter les motifs qui l'ont guidé, on ne lui répond qu'en désignant l'endroit où il doit se rendre, et les armes qu'il doit apporter. Rien n'égale son désespoir. Il se retire chez lui. Florainville, qui vient le chercher , le trouve les coudes appuyés sur une table, son visage couvert de ses mains ; ses larmes coulent en abondance; il n'interrompt ses sanglots que pour
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rcpcler le nom de Florainvillo. A ce spectacle , celui-ci ne se possédant plus se précipite aux genoux de son ami. Sa vue retrace à Melcour toute l'borreur de son étatj il le repousse... Quoi ! dans un moment je dois te poignarder , et tu f offres à mes yeux !... Il tombe dans les Lras de son cousin ; ses pleurs coulent avec plus de force. 0 Florainville ! dit-il d'une voix étouffée ; si ma main t'arrache la vie, je ne te survivrai pas. Que diraije à ton père? Hélas! il n'a donc pris tant de soins de mes premières années, que pour me voir teint du sang de son fils... 0 ! malheureux vieillard ! quel que soit le succès de cet horrible combat, il sera pour ton cœur paternel une source de larmes.
Dans le moment, quelques officiers forcent la porte : ils viennent pour avertir Melcour qu'il ne peut se faire attendre plus long-temps ; que c'est donner lieu de soupçonner sa valeur. Quel affreux moment 1 Ces deux amis se tiennent étroitement embrassés, lis ne répondent que par des sanitlots.
Cependant Florainville, chez qui le cruel honneur parle encore plus haut que l'amitié, rompt le premier ce douloureux silence. 11 se lève , tend les bras à Melcour qu'il n'ose regarder. Alors celui-ci: Quoi! lu veux, barbare, que j'aille... Non, cruel , non : que vos vains préjugés me déshonorent; j'y consens. Je ne serai pas homicide... Vous voulez ma mort:
eh bien! venez vous-même m'arracher une vie que je déteste. Il se lève, se promène à grands pas : M'armer contre lui! s'écrie-t-il. Florainvile, je te verrai expirer de ma main !... et ton père.,, il me redemandera son fils... — Où est mon fils ! où est mon fils ! et je serai couvert de son sang!... — Quel crime avait-il commis pour que ton bras... — Aucun, aucun,, ô mon second père!...
La vengeance ne m'a point égaré... C'est
en nous embrassant que nous avons tourné nos épées l'un contre l'aulrc...
Un barbare préjugé m'a aveuglé: il osl tombé sous mes coups, victime d'un faux honneur... Non... non, ô Florainville! A ces mois, il se jette sur son cousin , le serre étroitement contre son sein. — Je ne serai point ton assassin, non... et vous, retournez vers ceux qui vous ont envoyés : dites-leur que IVlelcour préfère un prétendu déshonneur à un crime. . . au plus affreux des crimes. . . Son sort est décidé par cette réponse. Ses camarades viennent lui annoncer , avec tous les témoignages d'un sincère regret , qu'il ne peut plus être membre du corps, puisqu'il a refusé de se battre. Qu'on se peigne Florainville, écoutant cet arrêt.
C'est lui qui a plongé Melcour dans cet abîme de maux. Le déshonneur de son cousin est l'ouvrage de ses dérèglemens. Tout ne fait qu'augmenter son désespoir: on en craignait les suites; on l'arrache malgré lui à cette scène de douleur.
Melcour , resté seul , ne balance pas long-temps sur le parti qu'il doit prendre, il ne retournera pas dans sa province pour essuyer des mépris qu'il n'a pas mérités. En attendant que sa malheureuse aventure y soit oubliée, ou présentée sous son véritable point de vue, il va chercher a perfectionner, par des voyages, les connaissances qu'il possède. Dans la nuit même, il fait tout préparer pour son départ, et écrit une lettre à son cousin, dans laquelle il indique les moyens de lui faire passer ses revenus , dont son âge lui permet de disposer. Il instruit Florainville de ses projets de voyages.
« Quant à vous, ajoute-t-il, apprenez notre sort à mon oncle ; qu'il sache qu'on a voulu me forcer à vous égorger , qu'il en frémisse ! et si ces barbares , dont un faux honneur est le seul guide, me croient indigne de servir ma patrie, qu'au moins votre père applaudisse aux efforts cou-
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ragcux que j'ai faits pour nous épargner un crime. . . Quelle leçon ! . . . vous en profiterez, ô mon cher Florainvilbe I Déjà votre aveuglement a cessé... aimezmoi , aimez-moi toujours ! et si vous m'avez rendu votre cœur, gardez-vous de me croire malheureux. »
Dès la pointe du jour , il part , accompagné d'un seul domestique. Il avait fait trois ou quatre lieues ; il aperçoit à quelque distance du chemin, un parti ennemi sur le point de mettre en déroute un corps moins considérable des nôtres. 11 ne peut voir des Français prêts à être vaincus , sans brûler de les secourir : la grandeur du danger disparaît à ses yeux ; et, n'écoutant que la gloire, ce même Melcour , de la valeur duquel ses camarades ont osé douter, vole sur le champ de bataille, fait des prodiges, enlève un drapeau aux ennemis, et les Français sont vainqueurs.
L'officier-général qui commandait ce détachement, enchanté de la bravoure Ju jeune inconnu , le prie avec instance de lui dire son nom. Je me ferai connaître dans un instant, monsieur, lui réponditil ; mais, permettez que je vous demande .quelle est votre destination actuelle. — le vais prendre le commandement de la garnison voisine (c'était celle d'où Melcour venait de sortir. ) Eh bien ! j'aurai l'honneur de vous accompagner, et c'est là que je veux recevoir les éloges que votre bonté daigne me prodiguer.
Ils arrivent. Monsieur, lui dit Melcour, la seule grâce que je vous demande , c'est de convoquer chez vous les officiers du régiment de '" (celui qu'il a quitté). Ils se rassemblent, Melcour paraît. Reconnaissez , messieurs , leur dit-il , la victime infortunée d'un faux honneur qui vous rend injustes et cruels, et auquel cependant vous sacrifiez presque tous.
Parce que j'ai refusé de tremper mes mains dans le sang d'un parent dont je
suis l'aîné, et qui effaça la faute la plus légère par les larmes du plus sincère repentir; parce que j'ai écouté la voix de l'humanité et de la religion , parce que j'ai respecté les lois de l'Etat, vous m'avez jugé indigne de porter les armes pour ma patrie. Les préjugés vous ont aveuglés : vous n'avez pas craint de m'accuser de lâcheté; je me suis vengé de cette accusation injurieuse, et ce drapeau que j'ai enlevé aux ennemis de mon roi, rend un témoignage assez glorieux de ma valeur.
Tous ses camarades l'entourent , l'embrassent, et réparent, par les éloges qu'ils lui prodiguent, et par les excuses qu'ils lui font, le soupçon odieux qu'ils avaient osé former contre lui.
Le général étonné , attendri de la grandeur d'ame que vient de déployer Melcour, le presse de reprendre son rang, en attendant qu'il puisse rendre compté au ministre d'une aussi belle action.
Melcour cède à ses instances, unies à celles des officiers de son corps. Acceptez, lui dit l 'officier-général , l'emploi dont on voulait vous priver hier , comme un aveu tacite de l'injustice du préjugé qui vous condamnait; et puisse votreexemple, monsieur, le déraciner entièrement!
Puis, se tournant vers les officiers qui l'entouraient: Ce vertueux jeune homme vous apprend à ne pas accuser de lâcheté celui qui , fidèle aux lois du véritable honneur et de la patrie , refuse d'être un vil meurtrier. Revenez , messieurs , de la funeste erreur qui vous fait voir l'homme vraiment courageux dans celui qui ne craint pas d'égorger son semblabb pour laver une injure. Reconnaissez-le plutôt dans celui dont l'ame est assez grande pour renoncer au plaisir de la vengeance; remettez désormais à un jour de bataille à vider vos querelles particulières. Que vos triomphes sur les ennemis de l'état soient le supplice de celui qui vous aura offensé; ou si l'insulte que vous a\ci
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reçue l'exige, que les lois impriment à votre adversaire une tache iueffaçaijie; livrez-le à l'opprobre public : mais que tous vos éloges soient réservés à Melcour, et à ceux qui auront la magnanimité de suivre l'exemple qu'il uous a donné eu ce jour.
Pendant toute cette scène, qu'on se peigne les transports de Florain ville; qu'on
se le représente tenant son cousin étroitement serré contre sa poitrine, l'arrosant des larmes délicieuses de la joie. C'est dans cet beureux moment qu'il abjure ses fatales erreurs ; et, Adèle cette fois aux promesses qu'il a faites , il n'est pas besoin de dire qu'il mérita , ainsi que son vertueux ami , d'être élevé aux premiers grades du service militaire.