LA NECESSITE DES BONS PRINCIPES
Au commencement de ce siècle , lady Sheldon , femme du chevalier Philippe Shcldou , avait vu , dans le comté de Middlesex , la fortune de son mari et la sienne presque dévorée par l'amour qu'avait son mari pour les plaisirs de la table et de la chasse , et par les complaisances déraisonnables qu'elle avait eues pour seconder sa dissipation.
Née d'un caractère insouciant et facile, qui l'avait conduite à sa ruine, elle ne mesura la profondeur de l'abîme où elle s'était laissée entraîner, que lorsqu'elle vit revenir d'Oxford un fils qui y avait été élevé, et dont la présence ranima, ou plutôt fit naître dans son ame , un sentiuent maternel qu'elle n'avait point encore éprouvé.
D'une figure aimable , d'un cœur droit et d'un esprit éclairé , le jeune Sheldon , en versant des larmes de tendresse sur le sein de sa mère qu'il n'avait point vue depuis dix ans , la pénétra du sentiment le plus vif de repentir et de douleur , lorsqu'elle entrevit le peu de secours dont lui serait son père et elle-même.
Les suites de l'intempérance avaient accablé de goutte le chevalier Sheldon , qui accélérait chaque jour l'imbécillité dont il
était menacé , par l'usage immodéré des boissons les plus fortes.
Le jeune Sheldon s'aperçut bientôt du désordre des affaires de son père , et conçut le projet de passer dans les colonies , pour aller chercher de quoi soutenir des parens pour lesquels il avait un respect et un attachement sans bornes.
11 fit part à sa mère de ce dessein, qui la déchira. Elle avait pu se priver longtemps d'un bien dont elle ne connaissait pas le prix ; mais depuis qu'elle avait vu son fils , et que son mérite l'avait frappée, elle ne pouvait plus s'en séparer; et elle mit à son embarquement des obstacles si tendres , que Sheldon ne partit point.
Dans ces circonstances , un parent du chevalier Sheldon mourut à Londres sans eufans, et laissa une fortune assez considérable, à laquelle Sheldon le fils était appelé ; mais le testament était attaqué : c'était un procès qu'il fallait soutenir ; et Sheldon le père était hors d'état de sortir de sa maison.
Il n'y avait que lady Sheldon ou son fils, qui pussent aller solliciter une décision favorable à Londres, parce que l'un des deux devait nécessairement rester près du goutteux chevalier , qu'on ne pouvait
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quiUor un seul jour. Si c'était le jeune homme qu'on chargeât de cette pousuite, on exposait peut-être sa sagesse et ses mœ'jrs , dans une capitale qui passait pour en rtre le tombeau. Celait la crainte honnête de milady, qui pensait encore en bonne mère de province ; et ce fut le motif qui la ût solliciter vivement auprès de son mari la procuration dont elle avait besoin pour se charger de cette affaire. Elle trouvait d'ailleurs un plaisir infini à aller s'occuper pour un fils dont elle avait trop long-temps négligé les intérêts.
Dès qu'elle eut fait les arrangemens nécessaires pour laisser à son mari quelqu'un qui pût la suppléer pour les soins dont il avait besoin , elle partit , et laissa le jeune et raisonnable Sheldon auprès i'un père dont il tâchait chaque jour de modérer les habitudes vicieuses qui menaçaient sa vie.
Arrivée à Londres , oîi le trop fameux Collius, né comme elle dans le comté de Middlesex , était alors , ce fut une des premières connaissances qu'elle fit dans celte ville, sans en prévoir les conséquences. Sa réputation d'un des écrivains les plus dangereux de ce siècle, loin d'empêcher qu'il n'eût de très-grandes liaisons à la ville et même à la cour , semblait les favoriser et les augmenter chaque jour. Milady Sheldon , qui , d'abord , n'était occupée que des moyens de balancer le crédit de ses parties adverses , crut ne pas pouvoir contracter une société plus utile que celle du juge-de-paix ducomtéd'Essex.
H la servit en effet avec chaleur contre les gens qui lui disputaient mal-à-propos les biens du parent de son mari ; mais , comme ils s'étaient particulièrement attachés l'un à l'autre , à la faveur du voisinage , leur intimité devint bientôt funeste à milady , qui suça insensiblement le poison de l'incrédulité que professait ouvertement son ami , tant par ses écrits, que par ses discours aussi peu ménagés.
Étonnée de toutes les nouveautés dont il frappait chaque jour sa faiblesse et sa confiance naturelle , elle fut d'abord la plus docile de ses élèves, et fit des progrès si rapides dans la commode science du doute , qu'elle devint en peu de temps l'objet de la vénération et de la flatterie de son maître, et de celle des Toland et des Tindal , que Collins avait présentés à milady, comme ses aides-de-camp dans les combats qu'il livrait a toutes les vérités reçues.
Le procès de la succession n'en était pas plus négligé, et prenait même une assez bonne tournure , lorsqu'elle apprit par son fils que le chevalier Sheldon venait tout a coup de mourir d'une goutte remontée, et dans les meilleurs sentimens possibles. Cette dernière circonstance de la lettre du jeune Sheldon , lui fit lever les épaules ; et cette force qu'on avait fait passer dans son esprit , lui fit soutenir avec courage une nouvelle qui l'eût attendrie quelques mois auparavant.
Son premier soin fut alors d'appeler son fils auprès d'elle, pour étendre, disait-elle, ses connaissances, pour surmonter de petits préjugés , que la province et le collège avaient dû laisser dans son esprit, et pour lui faire partager les leçons de ses maîtres.
Sheldon , en effet , arriva bientôt a Londres : mais quel fut son étonnement et sa douleur, lorsqu'il vit sa mère transformée en catéchiste enthousiaste de l'incrédulité ! Tout ce que son séjour avait produit d'heureux pour le dénoûmenl du procès, ne put le consoler de la perte qu'avait faite lady Sheldon , des premiers principes de son éducation , les seuls qui soient faits pour le bonheur même de cette vie.
Il dissimula cependant; il écouta patiemment les Tindal et les Collins , sans avoir l'air de se laisser entraîner vers eux . mais sans leur dévoiler l'effroi in-
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térieur que lui causaient la hardiesse et la témérité de leurs réflexions sur les objets les plus respectables.
Lady Sheldon s'étonnait et s'impatientait même quelquefois de la lenteur avec laquelle son fils se portait vers l'abus moderne de la philosophie, qu'on honorait du nom de vérité; et celui-ci, déjà sans doute rempli du projet qu'on lui verra mettre à exécution dans la suite, eut l'air de se rendre à la fiu , et de vouloir être aussi digne que sa mère des éloges du fameux triumvirat.
L'affaire de Ihérédité fut enfin portée à l'auUience, et perdue de la part des contradicteurs de Sheldon , qui obtint aussitôt de sa mère de la précéder dans sa terre, où il allait l'attendre. L'exécution de l'arrêt et l'envoi en possession furent donc encore confiés à milady, qui ne perdit point de temps pour se rejoindre à un fils qu'elle adorait , et dont elle allait dépendre , puisque toute la fortune de sa maison était sur la tête de Sheldon.
La connaissance qu'elle avait de la tendresse de ce fils, ne lui laissait aucun doute sur les procédés qu'elle en attendait , et elle se regardait comme la plus heureuse des mères.
Elle avait fait part à Sheldon du jour et de l'heure de son arrivée, et elle ne fut pas médiocrement surprise de n'avoir vu personne venir au-devant d'elle, et d'avoir pénétré jusques dans les cours du château , sans avoir rencontré qui que ce soit. Sheldon serait-il absent ou malade, se disait-elle en frémissant?
Elle entre dans le salon , et y aperçoit son fils mollement étendu sur une bergère, un livre à la main. II se lève, vient à elle et l'embrasse, mais sans tendresse, sans cette effusion d'un cœur qui sait
aimer Sheldon! mon cher Sheldon!
lui dit milady, que signifie la réception que vous me faites?
— Eh quoi I auriez-vous a vous plain-
dre, madame?... Je suis très-aise, mais fort aise, en vérité, de vous voir. Vous êtes peut-être fatiguée : je vais vous monrer votre appartement.
— Me le montrer? et ne le sais -je pas, n'ai-je pas toujours le mien? — On a été dans la dure nécessité de faire ici quelques petits changemens; vous voudrez bien, madame, vous prêter aux différences qu'on y a mises.
Il donne en même temps la main à sa mère , et la conduit à un des coins du château, où l'appartement le plus obscur et le moins commode est destiné pour elle. Déjà ses gens y ont porté ses malles, et à peine y est-elle entrée, que Sheldon lui fait une humble révérence , et se retire plus en fat qu'en fils tendre , dans la crainte, dit-il, de l'importuner dans ces premiers momens.
L'étonnemeut de milady était si grand, qu'elle s'était assise sans pouvoir proférer une seule parole , et qu'elle avait vu Sheldon la quitter sans pouvoir le rappeler. L'heure du souper arrive : on lui fait demander si elle descendra , et milady indignée, repousse hors de chez elle le valet qui lui fait cette question j elle s'enferme , on n'insiste point , et elle passe, dans l'agitation et le trouble, la plus cruelle des nuits.
Le lendemain son fils ne paraît pas; il envoie cavalièrement demander de ses nouvelles. Milady n'y tient point; elle descend chez Sheldon ; et les larmes aux yeux, se précipite dans ses bras qu'il retire.
Sheldon, d'un sang-froid insoutenable, lui demande ce qu'elle a : Ce que j'ai , lui dit-elle? ô mon fils ! vous m'en faites la question? est-ce bien vous que j'aimais , et dont je me croyais aimée , qui me traitez ainsi? vous osez chasser votre mère de son appartement ! — Ah ! ce n'est que cela? il est destiné, madame. — Et à qui, s'il vous plaît? — A ma femme.
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— A votre femme? Quoi ! vous vous mariez? — Incessamment, — Et je n'en suis pas instruite ; et je n'ai pas présidé au choix de votre épouse? — Chacun ici pour soi , ma mère : vous n'y pensez pas vous la verrez ; on vous la montrera Je ne prétends pas vous la cacher ; mais vous auriez peut-être désapprouvé mon choix , et je prétends bien m'écarter de ces petites règles de convenances, de ces entraves sociales qui ne retiennent que des sots.
11 appelle alors un domestique , et donne ordre qu'on fasse descendre Léonora. Quelle est cette Léonora, dit lady Sheldon? C'est ma future, répond son fils, et en même temps on voit entrer une petite personne d'une assez jolie figure, mais sans noblesse, sans maintien , sans décence , ridiculement surchargée de toute l'exagération des modes. Sheldon la lui présente, et milady se retire avec effroi. — Mais quelle folie, madame, et à qui en avez-vous? C'est la plus aimable cantatrice de Londres que j'ai amenée ici avec moi. — Pour l'épouser, Sheldon? Oui, madame! interrompt Léonora, pour m'épouser en nœuds légitimes. Je ne suis pas venue me claquemurer dans un château de l'autre siècle pour autre chose. J'ai bien en bonne forme la promesse par écrit de votre fils, et j'espère , maman , que vous voudrez bien signer au contrat. Une fille de spectacle, s'écria milady 1 Puisse cette main se sécher avant de la voir participer à l'infamie de mon fils !
A ces mots, Léonora veut prendre la parole ; mais elle se trouble ; elle tombe sur un siège et s'évanouit. Sheldon appelle du secours , et on entraîne la petite personne dans un autre appartement.
Ecoutez-moi I mon fils , dit alors milady, la bouche palpitante, le cœur gros et l'œil eu courroux : non ! non ! je ne consentirai iamais à ce que vous attendez
de moi. Une fille sans naissance, et sans mœurs apparemment. — Mais, madame, Vous m'étonnez. Vous voilà tout a travers les petites formules bourgeoises dont je vous ai cru revenue. Qu'est-ce que de la la naissance pour des gens qui pensent comme nous? Et des mœurs, est-ce qu'on en parle encore? Eh ! fi donc! A peine avez-vous quitté vos maîtres et les miens, et déjà vous retombez dans vos vieilles façons d'envisager les choses. Oh ! je ne suis pas de cette inconséquence-là. Grâces à vos soins, j'ai vu avec évidence que tout aboutissait ici-bas à l'intérêt personnel, à notre satisfaction individuelle, et j'ai pour toujours abjuré les pusillanimitésqui nous retiennentdans des craintes que rien n'a le droit de nous inspirer. Je puis disposer de moi quand et comme il me conviendra , et vous trouverez bon , s'il vous plaît , que je n'aie pas acquis des lumières en pure perte , et que ma nouvelle sagesse tourne à mon profit. Si cela ne vous convenait point (ce qui m'étonnerait fort) , alors il y a un parti à prendre. La liberté. C'est la devise d'un Anglais. Une petite pension, qu'il faudra bien vous faire , peut vous mettre dans le cas de vivre où vous voudrez. — Arrête! ingrat ! interrompit milady, tu m'épouvantes. Qu'est devenue cette ame douce et bonne que je te connaissais? — Premièrement, il n'y a point d'ingrats, ma mère, parce que tout ce qu'on a eu l'air de faire pour les autres , c'est pour soimême qu'on l'a fait ; que nous sommes le véritable et l'unique centre de nos actions , et qu'à la place de ce mot de bienfaisance, follement imaginé , il faut écrire partout : amour-propre, intérêt. Ce sont les élémens de ce que nous avons appris vous et moi. D'ailleurs je suppose avec vous que je sois dans l'erreur, que ma conduite soit condamnable; si je suis un agent nécessaire, votre courroux est injuste et inutile. Or , qui le sait mieux que
TOUS, ma mère? Ne nous a-t-on pas prouvé que nous sommes ioviociblcmest délorniinés à chaque instant, par les circonslances où nous nous trouvons , et par les causes qui nous nreuvent, à faire précisément telle action , et a ne pouvoir en faire une autre? Uappelez - vous . ma mère, le mot victorieux de notre mentor, de notre oracle de Londres : « Il était aussi impossible que Jules César ne mourût pas dans le sénat, quil est impossible que deux et demi fassent six. » Point de réponse à cela, convenez-en.
Ah ! mon fils , ah ! Sheldon ! s'écria sa mère , je vous ai donc perdu : j'ai donc étouffé toutes vos vertus, en vous forçant d'écouter lemonstrequi m'abusait [Quelle lumière vous jetez dans mon ame! Mais, Sheldon , ce n'est point mon intérêt que je vois ici , daiguez men croire , c'est le vôtre. Votre ancien caractère était si doux ! vous étiez si digne de l'estime des honnêtes gens ! et vous allez les effrayer désormais, n'en doutez point. On vous fuira, vous que je voyais recherché par tout le monde. Ah ! de grâce, revenez à vous-même ; je le sens trop ; de faux principes feraientdesmoustresdenous. Soyons ce que nous étions , mon fils , avant le funeste voyage de Londres. Aidez-moi à me pardonner le petit orgueil dont on avait rempli mon esprit , et la part funeste que j'ai malheureusement a votre changement.
Ah ! Sheldon, n'épousez point Léonora. ne vous avilissez point , ne punissez que moi. Je le sens , je lai mérité ; mais vous , vous croyez- vous encore digne de votre propre respect?
A ces mots, Sheldon court à sa mère, un torrent de larmes coule de ses yeux ; il la tient serrée dans ses bras ; il la couvre de cent baisers. Oh ! ma mère , s'écriet-il , à travers les sanglots qui coupenJt sa voix , je vous ai donc sauvée de la conta-
gion! Il n'a fallu que mettre en action une partie des princi{>es séducteurs que vous adoptiez dans les livres , ou dans les conversations de vos maîtres , pour exciter votre horreur. Oh ! ma respectable et tendre mère , pardonnez à votre fils le ton d'insolence qu'il s'est vu forcé de prendre avec vous pour opérer cette crise qu'il espérait. Ah! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour m'y résoudre, ce que j'ai souffert pour ne me pas démentir : vingt fois j'ai été tente de me jeter à vos pieds , comme je m'y précipite actuellement , jusqu'à ce que vous m'ayez accordé ma grâce. — Ta grâce, vertueux Sheldon ! et n'est-ce pas à moi que tu es obligé do la faire? Lève-toi, lève-toi, fils estimable d'une indiscrète mère , qui n'aura plus de guide que ton cœur. Mais , dis-moi, Sheldon, quelle est donc cette Léonora? — La nouvelle femme-de-chambre de votre amie lady Seners , qui a joué son rôle et son évanouissement à merveille, et à qui vous pardonnerez comme à moi. — Oh I je t'en réponds. Ce qui m'étonne actuellement, c'est que je ne laie pas deviné d'abord. — Je le craignais un peu, et ne le souhaitais pas. — Tu as raison. Il a fallu que j'y fusse trompée, et qu'une nuit entière passée à réfléchir et sur toi et sur moi-même, me préparât au repentir et à la honte du faux bel esprit, dont j'avais laissé remplir ma tête.
Alors Sheldon fit un signal, dont il était convenu, et Léonora reparut avec lady Seners, sa maîtresse, mais dans Ihabilleraent convenable à son état, et dans la posture de quelqu'un qui demande grâce. Lady Sheldon enchantée, l'embrassa , ainsi que son amie , et ne fut plus que la meilleure et la plus honnête mère du comté, dont elle aurait été, sans le courage de son fils, la plus ridicule et la plus dangereuse.
CHOIX DE I.ECTlj'IlES.