LETTRE D'UNE JEUNE DEMOISELLE
A son amie, sur un tra'il de vertu, de ion amant.
Ce fut hier , ma chère amie , un jour de triomphe pour mon amant. Je lui avais rendu justice en le regardant comme incapable d'une perfidie. Il arriva hier au matin , pendant que nous étions à déjeuner ; et il arriva fort à propos : car, comme je paraissais un peu triste , tout le monde me faisait la guerre de ma mélancolie.
L'arrivée de mon amant fit cesser ces plaisanteries, qui commençaient à m'ennuyer. Quand on eut déjeuné, l'aimable jeune homme nous pria, mon père et moi, de lui accorder, sans témoins, un moment d'entretien. Nous passâmes dans une salle , dont mon père ferma la porte sur nous , en mettant la clef en dedans. Après que nous eûmes pris nos sièges , Hivers luiadressant la parole: Je suis venu, monsieur , dit-il , pour vous remercier de toutes les bontés dont vous avez bien voulu m'honorer, et pour vous déclarer, en vous avouant ingénument ma situation , que je ne me crois pas digne du bonheur de posséder votre fille. Cette déclaration a de quoi vous surprendre ; mais puisque je ne puis l'épouser avec honneur, je dois être assez honnête homme pour n'y plus prétendre. Mon père jeta sur Rivers un regard d'indignation qui lui fit baisser les yeux : Jeune homme , lui dit-il d'un ton de dignité, je vous ai cru un cœur honnête, m'en auriez-vous imposé? M'auriez-vous laissé ignorer quelque circonstance relative à votre famille , à votre personne, à votre fortune? Je vous demande là-dessus une explication nette et précise : vous n'avez rien oublié pour vous faire aimer de ma fille; au reste, si vous
ne pouvez l'épouser avec honneur, ce n'est pas vous qu'elle aimait ; mais vous n'auriez jamais dû pousser les choses à la dernière extrémité. Ma fille, après une pareille bassesse , ne doit vous regarder qu'avec horreur , qu'avec le dernier mépris.
Rivers ne parut que faiblement touché de ces reproches : ses joues se couvrirent d'une modeste rougeur , non de cette rougeur qui porte les livrées du crime, mais de celle qui sied si bien h l'innocence outragée. Vovant que mon père, par son silence , attendait sa réponse : Je suis fâché, monsieur, lui dit-ild'uu ton fermeet assuré, que vous ayez une si mauvaise opinion de moi. Si j'étais un perfide et un ingrat, comme il vous plaît de le supposer, j'avoue que je mériterais encore de plus cruels reproches : faites-moi la grâce de m'écouter , monsieur ; je suis malheureux, mais je ne suis point coupable : j'ai des droits à votre pitié , et je ne mérite point votre colère. Oui , monsieur , j'ai renoncé à votre fille , plutôt que de voir mon père exposé aux horreurs d'une prison. Quoi ! mon père privé de la vue consolante des hommes, plongé dans une obscure prison, y respirerait un air infecté, y traînerait dans la pauvreté une vie languissante et malheureuse ! tandis que moi , son fils , je jouirais... 0 monsieur ! c'en est trop, la nature m'aurait puni de ma barbarie, aurait empoisonné mes plaisirs , toutes les douceurs de l'amour. Fils ingrat , j'aurais nagé dans l'abondance, mais celte abondance aurait été une malédiction. J'ai sacrifié ma fortune à la liberté de mon père.
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Il est vrai que j'aurais pu vous le cacher. Je n'en ai pas eu la poiiscc. Ilenrielle , après notre mariage , aurait eu assez de !;éiKTOsit(î pour nie le pardonner , pour m'en garder le secret ; mais je suis incapable de la tromper. Je suis incapable d'abuser de votre bonne foi. J'avais hier cinq nulle livres sterlings ; je n'en ai plus que deux aujourd'hui. Est-ce à un malheureux comme moi d'oser encore prétendre à la main de l'aimable Henriette, d'une fllle unique, d'une riche héritière? Ma fortune n'était déjà que trop inégale à la sienne. Vous aviez eu la générosité de passer sur cet article ; j'aurais été doublement coupable , si je vous avais caché l'espèce de néant où je me trouve réduit. Vous ne devez plus me regarder comme votre flls ; et moi , je ne dois plus regarder votre aimable Henriette comme destinée "a être la chère compagne de ma viej j'ai fait mon devoir en m'immolant pour mou père ; cette pensée m'aidera peutêtre b supporter sa perte. 0 ciel ! y survivrai-jc? Je ne la verrai plus ! au moins mes prières, mes vœux les plus chers, seront toujours pour elle. Enseignez-lui, s'il est possible, à m'oublier : je bénis mes malheurs , si ma chère Henriette est heureuse. » 0 madame ! je voudrais que vous eussiez entendu de quel ton il prononça ces dernières paroles j vous en auriez été, oui, vous en auriez été extrêmement touchée. Il pleura; et j'imagine que jamais larmes ne coulèrent avec plus de grâce sur les joues d'un homme : mon père ne put retenir les siennes ; jugez si j'en versai moi-même ! Mais il faut que j'entre dans quelques particularités par rapport à mon père. Quand Rivers commença son apologie , son visage enflammé de colère parut s'adoucir, et reprit insensiblement sa première sérénité. Bientôt il parut s'attendrir ; les généreux sentimens de mon amant le frappèrent d'admiration.
Il écoulait avec l'intérêt le plus vif chaque
mot qui sortait de sa bouche. Ses sanglots, qui lui coupjiient souvent la parole, le son tremblant de sa voix, la moindre altération sur son visage, rien no parut échapper à son attention. Je fis celte remarque avec un plaisir secret. Je me réjouissais de son humanité, de celle pitié généreuse pour les malheurs honorables de mon amant , plus cher en ce moment que jamais. Cette scène aurait fait plus d'impression sur un spectateur indifférent , que les endroits les plus touchans d'une pièce de théâtre ; un cœur de marbre en aurait été ému ; l'homme le plus insensible aurait versé des larmes.
Pardon ! respectable jeune homme, s'écria mon père , en regardant mon amant d'un air riant et plein d'amitié ; pour avoir été trop précipité dans mon jugement , j'ai été injuste : je ne devais que vous plaindre. Mais comment avez-vous le secret de m'attendrir ainsi ? Je vous assure que depuis dix-huit ans que j'ai perdu ma chère Elmire, la mère de Henriette, je n'ai pas répandu la moitié tant de larmes. Mais voudriez-vous , mon ami , me faire le plaisir de m'instruire des particularités d'une histoire qui m'affecle singulièrement?
0 monsieur! répondit mon amant, vous avez droit de tout exiger de moi. Je vais vous obéir , non par un motif d'intérêt , il ne me reste plus aucune espérance , et je ne voudrais pas entraîner votre fille dans ma ruine ; mais le respect et la reconnaissance que je vous dois, le désir de paraître toujours digne de votre estime , tout m'engage à vous faire un récit fidèle de ce qui s'est passé entre mon père et moi. Il y a deux jours, comme je me disposais à rendre une visite à votre aimable fille, mon père, qui ce jour -là était sorti de grand matin, m'envoya un exprès avec un billet de sa main , par lequel il me mandait qu'un de ses principaux créanciers l'avait fait ar-
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rêter. Que faire ? que de voler dans l'instant au secours de mon père. Je le trouvai dans la maison d'un de nos fermiers, n'ayant d'autre compagnie que celle des officiers qui l'avaient arrêté. Ils se retirèrent à la porte, et me laissèrent la liberté de me livrer à ma douleur, et de lui donner les consolations dont je n'avais que trop besoin moi-même. 0 Ri vers !
me dit-il en me voyant entrer, vous voyez votre père prisonnier : voilà tout ce qu'il put me dire avant que je me fusse jeté dans ses bras. Je ne pus d'abord lui parler. Nous nous assîmes tous les deux sur un banc , près d'une table : alors , me regardant d'un air extrêmement ûbaltu , il me fit un détail circonstancié de l'état de ses affaires. Ce détail m'effraya : mais je vis que je pouvais le sauver , et cette pensée calma un peu mon désespoir. Il ne s'offrait à mon imagination qu'un moyen de lui rendre la liberté; mais quand je vins à songer au sacrifice qu'il me fallait faire , mon ame en frissonna d'horreur. Ah ! monsieur, qu'il est impossible de déraciner de son cœur une passion comme la mienne I Vous , madame , continua-t-il , en m'adressant la parole , vous me parûtes plus charmante que jamais. Mille idées agréables et funestes se succédèrent dans mon esprit, et me causèrent dans tous mes sens une agitation violente et tumultueuse. Je n'étais plus a moi : il semblait que ma raison m'eût abandonné. 0 Dieu ! que ne seutais-je pas alors ? je croyais voir couler les larmes, entendre les reproches de ma chère Henriette j mais la manière dont mon père conclut l'histoire de la situation malheureuse de ses affaires , fixa mes irrésolutions. Ses regards, sa contenance , ses paroles , plaidèrent si fortement dans mon cœur la cause de la nature, qu'elle l'emporta à la fin. Il m'était impossible de résister à ses mouvemens. 0 mon fils I me dit-il , vous voyez que je n'ai aucune
espérance; non, je n'ai pas la moindre lueur d'espérance de recouvrer ma liberté. Ici me serrant la main et me regardant de l'air le plus tendre : C'est là, dit-il , une pensée bien affligeante. Les horreurs d'une prison ont quelque chose qui me révolte, qui m'épouvante; elles ébranlent mon courage, et font un lâche de moi. Mais je n'ai de reproche à faire à personne; c'est à moi seul que je dois imputer mon malheur... Être enseveli vivant 1 être privé pour jamais de cet air pur et salubre que les plus misérables esclaves respirent en liberté!... Moucher fils, ne me regardez pas si tendrement, continua-l-il , en me serrant une seconde fois la main , ne viendrez-vous pas me voir ?, . . Je ne pus en entendre davantage; ces dernières paroles me percèrent l'ame. Cessez, lui dis-je, de déchirer le cœur de votre fils par ces horribles pensées ; vous n'irez pas en prison ; non , vous n'irez pas... Que voulez-vous dire? me répondit-il; je n'ai point d'amis pour m'assister. Eh! que suis-jedonc? m'écriai-je :
vous n'irez pas , si , au prix de ma fortune ou de ma vie , je puis vous en empêcher. — Je n'y consentirai jamais...
Je ne puis vous voir si malheureux. Ne m'en parlez pas davantage, me répliquat-il ; je ne puis entendre une pareille proposition. Vous ne vous ruinerez pas pour moi : je ne veux point acheter ma liberté aux dépens de votre bonheur; songez à ce que vous me proposez ; songez à l'aimable Henriette : ce nom vous rappellera à vous-même ; consultez votre cœur , et vous trouverez que c'est elle , et non pas moi, qui doit faire votre bonheur. Laissez-moi à des malheurs que j'ai attirés sur ma tête : la mort y mettra bientôt fin. Déplorable situation où la mort , si effrayante pour la nature , est l'unique consolation qui me reste 1 Que dis-je , une consolation ? En seraitelle une pour moi ? Non , il y a quelque
CHOIX PE LECTUIJEb
chose apiès la mort de plus "a craindre que la mort même : heureux riioramc vertueux à qui ce monstre se présente sous la figure d un anf^c , avec le sourire d'une beauté immortelle ! Mais elle s'offre h moi sous un air hideux et menaçant, qui porte la terreur dans mon ame. Mais vous, mon fils, quand vous serez heureux , souvenez-vous de moi ; venez me visiter de temps en temps dans ma prison, dans mon tombeau. 0 mon père! mon cher père , vous ne voulez donc pas m'écouter ! Quoi ! je n'aurai pas la liberté de disposer d'un bien qui est à moi? Je sais tout ce queje perds, en perdant l'aimable Henriette ; je ne dois plus compter sur notre mariage; mais, n'importe, j'ai fait mon choix ; la seule idée de vous voir ea prison me fait frissonner. Eh ! n'ôtesvoas pas mon père? Croyez- vous mon cœur insensible au cri de la nature?
Quels droits n'avez-vous pas k ma reconnaissance, a ma tendresse, vous, mon père, à qui j'ai des obligations sans nombre? Songez à la douleur de ma mère, quand elle apprendra la nouvelle de votre malheur. Si mes prières ne peuvent ébranler votre résolution , que son désespoir vous touche! Il me semble aussi voir couler les larmes de ma sœur : ô mon père ! croyez qu'il n'est point de plus grand malheur pour votre femme et vos cnfans , que celui de vous voir malheureux. Grand Dieu! s'écria mon père, inspire-moi ce que Je dois faire: dans mes intervalles lucides, jamais je ne me jugeai si coupable. 0 River-s! jene puis songer sans rougir à tous les traitemeus indignes que vous avez eu à essuyer de ma part. Votre bonté, cette bonté que je mérite si peu, me fait paraître un monstre à mes propres yeux.
Mon ame est déchirée de remords. Votre mère aussi, combien ne l'ai-je pas rendue malheureuse! Que je suis différent d'un père qui ne mérite que les bénédictions
de sa famille ! Ma conduite n'a été qu'une violation continuelle de mes obligations les plus sacrées : j'ai été la ruine de tous ceux qui m'aimaient, de ma femme, de mes enfans, de vous, mon cher flis : funeste effet du vice I mais que je suis bien puni de ma folie et de ma rage I
Ici il s'arrêta, pour essuyer quelques larmes que lui arrachait le souvenir d'une scène si attendrissante.
Quels sentimens d'admiration fit naître dans mon ame cette généreuse contestation entre le père et le fils! Mon père y trouva aussi quelque chose d'héroïque; et, s'empressant de profiter de ce moment de silence de Rivers , pour le tirer de peine: Généreux jeune homme, lui ditil , rien n'est plus noble que ce que vous avez fait : vous êtes plus mon fils que jamais; je me fais un honneur de m'allier à une personne de votre mérite. Que ces larmes vous honorent ! cette adoption du malheur d'autrui , cet excès d'humanité , est la marque infaillible d'une belle arac. Voil'a une action qui répand sur vous un lustre que ne feraient pas l'orgueil des richesses, la pompe des titres, le faux éclat de l'ambition secondée par la fortune.
Mon cœur applaudissait eu secret à de si justes louanges : Rivers ne savait s'il en devait croire ses oreilles. La surprise, la reconnaissance , une joie modeste , dissipèrent bientôt les sombres nuages du désespoir répandus sur ses paupières : il regarda mon père, il me regarda moimême : les mêmes passions étaient peintes sur nos visages. Mais , tournant une seconde fois les yeux sur mon père : Ma surprise est extrême, monsieur, lui ditil. Je ne puis comprendre cet excès de bonté : seriez- vous réellofient résolu de donner votre fille à un homme sans fortune? Avez-vous oublié- que je dois être le soutien d'une famille qui vous est étrangère?.... que.... ^J'exagérez point tant,
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lui dit mon père, la disproportion de votre fortune ; cette dernière preuve de la bonté de votre ame vous rend infiniment plus cher à mes yeux. Plus je vous connais, plus j'admire vos vertus; et afin de ne vous le céder que le moins qu'il m'est possible en générosité , je vous promets de songer à votre bonheur et à celui de toutes les personnes qui vous sont chères : mais continuez, je vous prie; car il me tarde d'apprendre le dénoûment de cette histoire intéressante.
0 monsieur ! s'écria l'aimable jeune homme , enseignez-moi ce que je dois faire pour répondre à vos bontés : je voudrais être reconnaissant, et je ne puis vous exprimer ma reconnaissance. Mon cœur est si rempli de ce sentiment, qu'en voulant le peindre, je l'affaiblirais. 0 ma chère, mon aimable Henriette! s'écriat-il , en s'élançant dans mes bras : il osa me donner un baiser. Mon père, qu'il regarda en rougissant , ne fit que rire d'un transport si naturel.
Enfin il se rassit et nous acheva l'histoire des malheurs de son père : il parvint à lui faire accepter sa proposition : on envoya chercher les créanciers ; on leur offrit une composition raisonnable qui fut souscrite avec empressement. En sorte que le même jour que son père avait été arrêté, il eut la satisfaction de le voir libre. Il paraît, ajouta Rivers, que ce malheur et les marques de tendresse qu'il a reçues , de toute sa famille en cette occasion lui ont fait faire de sérieuses réflexions sur lui-même , qui pourraient influer sur sa conduite. Ici Rivers finit sa narration : mon père l'embrassa , et nous assura qu'il ferait consister son bonheur à s'occuper du nôtre.
C'est ici que finit le commerce épisto-
laire de ces deux vertueuses amies. Pour ne laisser rien à désirer à nos lecteurs, nous ajouterons que, peu de jours après, Rivers vit ses vœux remplis en recevant la main de Henriette. On cite ce couple charmant comme un exemple des douceurs de l'union conjugale. Le père de milady leur a acheté une des plus belles terres du comté ; c'est la que vivent nos jeunes époux. Leurs pères , heureux du bonheur de leurs enfans, partagent leurs plaisirs, et semblent les augmenter par l'air de satisfaction qu'on voit briller sur leurs visages. Ames honnêtes, s'il est des plaisirs purs et sans mélange sur la terre, ce n'est qu'à vous qu'il est donné de les goûter I C'en est un bien plus doux pour Rivers de voir son père rappelé à luimême par ses malheurs , et redevenu ce qu'il n'aurait jamais cessé d'être, si la débauche ne lavait abruti , un homme d'une société aimable. 11 s'est formé entre les deux pères une liaison intime , fondée sur une estime réciproque. Celui de Henriette, non content de faire le bonheur de ses enfans , avait adopté en quelque sorte la famille de Rivers; sa générosité y avait fait renaître l'aisance ; il en avait rétabli les affaires délabrées , quand , par des événemens inespérés , une riche succession a presque établi entre les deux familles une égalité de fortune. Le ciel a mis le comble à tant de faveurs, en donnant à nos jeunes époux un fils, nouveau gage de leur tendresse , objet de leurs plus douces espérances. Le jour de sa naissance fut un jour de fête pour toute la famille et pour leurs vassaux , qui se flattent de voir renaître dans ce fils les vertus bienfaisantes de son aimable mère, l'affabilité et l'humanité de leur seigneur.
r. iii.
criOlX DE LECTIfReS.