LE JEUNE HOMBIE VERTUEUX
1! était presque nuit quand M. Wills, sortant de chez un ami pour revenir dans sa maison, se rendait par la porte de Buckingham à Clielsea. A peine eut-il fait quelques pas dans une allée obscure, qu'il aperçut une fille , dont la démarche et les vêtemens ne lui parurent pas annoncer une de ces malheureuses victimes du libertinage, qui viennent ordinairement dans cet endroit. 11 la suivit de près. Elle paraissait être dans une extrême indigence ; cependant , quoique simplement Yêtuc, son ajustement était propre, sans être recherché. Son chapeau était rabattu sur ses yeux. La tête penchée sur son
sein , elle paraissait être dans le plus gran accablement. Ni le bruit que faisait Will en marchant derrière elle , ni ceux qui passaient et repassaient, rien ne pouvait l'émouvoir ; elle était entièrement absorbée dans ses réflexions. Wilis la suivit long-temps, s'efforçant en vain de deviner le motif de cette conduite ; sa tristesse le loucha, et sa démarche fit naître sa curiosité.
Mais il ne savait comment l'aborder , et il n'avait encore pris aucune résolution : cette fille cependant était au bout de la promenade. Les yeux fiixés sur l'étang de Rosamond , elle portait ses pas do ce
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côlc; il élail It'inps que Wills se déleriniiiàl; il allait bientôt perdre roccasion (le la ctmiiaitre. « Où allez-vous, inadanie? lui (lit-il tl'uue voix basse et tremblante: elle s'arrOla, le regarda, mais sans répondre. Où allez-vous, madame ? ri'p(itai-il. — Je vais mourir sur le sein de mon malheureux père : il ne sait pas , hélas ! pourtpioi jelalquitti". J'ai vu le jour pour la dernière fois : je vais expirer dans ses... I) Klle ne put achever : le désespoir élouffail sa voix ; elle allait y succomber, si des torrens de pleurs ne l'avaient enfin soul3g(V. NVills fut étourdi de cette réponse inattendue. — « Vous C(mvient-îl à cet âge, madame, de penser à mourir? voire carrière peut t^lre encore longue et heureuse : quel événement assez funeste vous inspire une si cruelle résolulion? — Le l)C5oin , la détresse , tout ce que la misère a de plus affreux se réunit pour empoisonner mes jours à peine commencés ; il est temps, il est bien temps qu'ils Unissent . »
« S'il ne manque à votre repos que l'aigent nécessaire 'a soulager vos besoins, je puis vous le rendre , madame : confiezmoi votre situation , je l'adoucirai ; daignez, en attendant, accepter ces deux guinées, c'est tout ce que j'ai sur moi. — Quel prix mettez- vous a voire générosité? dit-elle d'un ton ferme. — Le plaisir pur de faire une bonne action , et de vous sauver des extrémités du désespoir. — C'est trop, oui , c'est trop, monsieur. J'ai vu les hommes si médians , que j'ai peine 'a vous croire. On dit cependant qu'il y a encore de ces mortels bienfaisans, pour qui la vertu n'est point un effort. Ah ! monsieur, seriez-vous un de ces êtres célestes! aurais-je bien le bonheur!... » Ici ses genoux se plièrent sous elle ; elle se soutenait 'a peine. Un siège, heureusement se trouva près de là, elle s'y laissa tomber en pleurant, ^yills s'assit à son côlé. — Je n'ai point d'autre motif, je vous
le proteste, mademoiselle, que le plaisir de lemplir les devoirs sacrés de l'humanité : mais vos discours, vos manières, le lieu où vous êtes , tout m'étonne. Pardon ! si j'ose vous demander le sujet de vos larmes : ce n'est point une curiosité indiscrète , c'est le désir de vous servir qui m'enhardit a vous faire cette question. — A lout ce que j'entends, je n'en puis douter, monsieur: écoutez-moi. Oh! quelle carrière je vais ouvrir à votre humanité! . . Mais, dit-elle eu se levant brusquement, j'oublie que mon pauvre père expire de besoin en ce moment. — Juste ciel! et où
est-il? — Dans une affreuse prison
Gardez-vous de croire que le crime l'y ait conduit... en est-ce un , d'avoir trop etlimé son honneur et celui de sa malheureuse fille ? — Allons donc , allons le voir, je veux vous y accompagner. — Hélas !
monsieur , ce spectacle est trop cruel , vous ne le supporterez jamais: moi-même, accoutumée à toutes les horreurs de la misère , je ne puis m'empêcher de le redouter. » Ils traversèrent ensemble la grande allée. Convaincue de l'honnêteté du jeune homme , cette fille ne fit aucune difficulté d'accepter son bras (( Mais , reprit Wills, puisque je ne puis voir votre père ce soir , permettez au moins que je vous rende à 1 un et "a l'autre ma visite demain matin. Où est-il? comment l'appelle-t-on? — 11 se nomme Belton ; il est renfermé dans la prison de Marshalsea , dans le faubourg de Southwark. — Je ne connais point cet endroit , mais je le trouverai facilement, et soyez sûre que demain matin je m'y rendrai. — Ah I monsieur, depuis bien long-temps nous n'éprouvons plus les douceurs de l'amitié ; nous n'avons plus d'amis ; notre disgrâce les a fait disparaître. Nous devons votre visite, je le sens, à votre humanité; mais cet endroit est trop affreux... — Quelque horreur qu'il inspire, je n'en serai point effrayé, si je puis secourir le mérite et la
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vertu nialheiiieuse. — Uion eu vérité de plus noble que ces sentlmens : l'exomple de mon père vous convaincra, monsieur, qu'un vain étalage de bienfaisance n'est pas toujours la preuve qu'on eu sait pratiquer les sublimes préceptes. »
Lorsqu'ils eurent gagné la rue , Wills fit approcher une voiture , y plaça Sophie, et paya au cocher sa course. En prenant congé de cetto aimable et vertueuse fille, il l'assura de nouveau qu'il lui tiendrait parole.
Lelendemain, inquiet des suites de son aventure , il sortit dès le matin ; mais la crainte d'incommoder M. Bellon , par une visite faite à contre-temps, le détourna d'entrer de si bonne heure dans la prison. Il se serait plutôt permis de manquer à un grand que d'offenser la délicatesse d'un malheureux , en qui la misère nourrit une sensibilité toujours prête à s'alarmer. La compassion lui était si naturelle , il la témoignait d'une manière si noble, que jamais l'indigent près de lui ne fut humilié ; en le soulageant , il paraissait moins accorder que recevoir une grâce.
Wills vit donc enfin arriver l'heure qu'il attendait avec tant d'impatience. Il entra dans la prison. 0 vous ! qui n'avez jamais peut-être jeté vos regards sur ce séjour d'horreur, de larmes et de misères, si le tableau que j'en vais tracer peut faire retentir dans vos cœurs le cri touchant de l'humanité outragée dans ces sombres demeures, j'aurai reçu le prix de mes peines , je serai satisfait. Connaissez , s'il est possible toutefois qu'ici l'imagination atteigne la réalité , connaissez ce qu'endurent d'opprobre et de douleurs, vos frères , vos compatriotes , des hommes en un mot , le plus souvent pour n'avoir pas eu le pouvoir d'acquitter la somme énorme de quarante schellings. Puissent vos yeux n'être jamais témoins de ce spectacle affreux! Puissiez-vous n'en jamais partager l'aspect révoltant avec les victimes infor-
tunées que l'avarice y sacrifie , à moins qu'à l'exemple de Wills, vous n'y soyez appelés par l'humanité et la bienfaisance ! A l'une des extrémités de la grande rue, vous trouvez une cour sale et dégoûtante. Le fond présente une porte large et sombre, que traverse diamétralement une énorme barre de fer surmontée d'un monstrueux cadenas. Le haut du mur est défendu par un cheval de frise, dont les pointes hérissées forment une barrière insurmontable aux malheureux assez téméraires pour tenter de recouvrer leur liberté. Près de là , en montant trois degrés, une porte étroite, également renforcée de chaînes et de triples serrures, sert d'entrée à la prison. Du seuil de celle porte, vous passez dans une tanière obscure et puante, qui est le gite d'une espèce d'animal à figure humaine , qu'on nomme guichetier. Le bruit horrible des chaînes, le roulement affreux des gond* et des verrous, tout porte dans i'ame l'effroi , le frissonnement et la terreur ; mais quand enfin vous descendez dans l'intérieur de la prison , quel spectacle ! grand Dieu! peut-on le supporter? Des repaires à peine éclairés renferment des hommes à qui l'on paraît avoir voulu ôter jusqu'au droit de respirer l'air. Cet élément si nécessaire , dont on n'oserait pas dispuler l'usage aux plus vils animaux , ici les hommes n'en jouissent qu'à prix d'argent ; c'est en raison de la somme que vous payez , que l'air est plus ou moins introduit dans le lieu sombre et puant que vous habitez. La masse énorme des murs, quis'élèventjusqu'auxnues, semble toujours prête à engloutir sous ses débris les malheureuses victimes qu'ils renferment. Un espace étroit, placé dans le centre de ce bâtiment , et environné de fortes palissades, est le seul endroit où il soit permis aux prisonniers de prendre , pendant quelques inslans, un faible exercice. Ce lieu où l'on voit une foule de
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(JHUlX DH LbCTURKS.
i|>eclios enaus, paies, livides, ot qui liianqucnt des premières nécessités de la vie, ce lieu réunit , sous un point de vue révoltant, tout ce qui peut déchirer l'ame la plus féroce et lui arracher des larmes. Ainsi sacrifiés a la haine, "a la vengeance, à la cruauté et à l'avarice, nos concitoyens expirent dans des cachots à la requt^te d'un créancier puissant , qui , dans sa barbare opulence, n'a pas daij;né souffrir le moindre délai , ou supporter la plus faible perte. Ainsi les tristes jouets des événeniens et de la misère sont confondus avec les scélérats, justement dévoués 'a la vengeance publi<}ue. 0 vous ! qui abusez du pouvoir de la loi , vous h qui du moins la nature et l'humanité devraient parler plus haut qu'elle ne meltrez-vous jamais quelque distinction entie le malheur et le crime !
Wills, en contemplant cette scène d'horreur, se sentit tellement agit('' et saisi. qu'il oublia, dans une espèce d'anéantissement, et le lieu où il était, et ce qui l'y avait amené. Ses regards stupides et é.'jarés erraient de tous côtés; son arae affaissée sous le poids de la douleur , avait perdu toute son activité. Il s'efforça de recueillir ses sens pour demander la chambre de M. Beltou. Sophie qui l'attendait , ouvrit au premier bruit. Il entra dans un cabinet fort étroit , que les soins de cette aimable fille entretenaient dans une grande propreté : mais il était absolument no; ou n'y voyait pour meubles que deux chaises, une petite table et un lit sans rideaux , dans lequel reposait un vieillard dont le visage portait encore les sillons que les larmes y avaient tracés. A ce spectacle, Wills abîmé s'assit en silence sur la chaise que Sophie lui présenta.
HIlealla se placer près du lit de son père. — « VoiTa, lui dit-elle, le gentilhomme qui m'a secourue hier, celui a qui vous devez la vie... Oui! la vie, ajouta-t-elle en s" adressant à Wills ; nous n'avions pas
mangé depuis deux jours : tout ce que j'ai pu faire hier, a été de lui procurer un peu do lait, qui l'a soutenu jusqu'à présent. » Wills à ces mots se contenta de gémir, car sa langue était liée. Il n'avait jamais été témoin d'une si déplorable misère , et ne concevait pas qu'une créature humaine en pût supporter le fardeau, o Je ne sais, monsieur, dit le vieillard d'une voix faible, je ne sais a quel motif attribuer l'Iionneur de votre visite, si l'humanité vous a conduit dans ce lieu de désolation, des sentimens si nobles ont droit "a mes éloges: votre récompense est en vous-mC'me; le prix de la vertu c'est de se trouver vertueux : mais si vous êtes venu insultera ma misère, si vos bienfaitsempoisonnés sont le prix de la séduction de cette malheureuse fille, qui n'a de bien que son iunocence, retirez-vous, abandonnez -nous à notre malheureuse destinée: nous savons supporter la mort. La foule des mortels la craint; le malheureux la brave; c'est le terme de la douleur. »
Wills, bien éloigné de craindre qu'on piit le soupçonner de tant de bassesse, eut bientôt recouvré la parole. Il se justifia avec beaucoup de chaleur. « Excusez, monsieur , lui répondit le vieillard rassuré : excusez ; je vous ai tenu un langage dur; j'ai tant souffert, hélas ! de la méchanceté des hommes! Vous m'êtes inconnu; votrxî âge . les attraits de ma fille, 'a peine éteints dans la douleur et dans les
larmes Que vous dirai-je, enfin! ses
vertus qui sont si chères 'a sou malheureux père... Oui, ses maux que j'ai plus sentis que les miens , ses maux ont creusé ma tombe ; mais je crains moins la mort que l'état affreux où je la laisserai quand mon ame s'envolera dans le sein de son auteur. »
Sophie fondait en larmes ; le vieillard en était inondé : Wills ne fut pas maître
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de retenir les sienucs. « Moni-ieur, dit-il, j'ai été vivement touché du désespoir de votre fille ; je ne suis venu que pour vous offrir mes services : apprenez-moi donc ce que je puis faire ; je n'épargnerai rien, je vouslejure. — Je vous crois sincère ; mais, .sincère ou non , n'importe . vous ne pi)uvez plus me faire aucun mal ; c'en est fait. je suis parvenu à ce comble de malheur, où l'on peut Lraver la cruauté et l'ingratitude des hcmmes ; je vais m'efforcer cependant de recueillir mes esprits pour vous détailler mes malheurs, et vous tracer la route qui m"a conduit dans cette honteuse demeure. Puisse mon histoire, monsieur, instruire votre jeunesse, et vous apprendre à quelles extrémités peut porter la passion, quand on n'écoute plus la raison et l'équité ! Que cette faible condescendance vous prouve au moins combien je suis reconnaissant de la noblesse de vos procédés envers ma malheureuse et chère fille... Hier elle était sortie sans m'en prévenir B L'infortune est sacrée pour
moi , u interrompt Wills. « Ce n'est point un mérite . c'est un devoir de la respecter : mais vous êtes faible, le récit de vos maux ne peut que vous altérer ; dans l'état où vous êtes , vous avez besoin de rafraîchissement : oserais-je vous prier de permettre que je dîne avec vous ? il faut précisément que je sorte, je saisirai cet instant pour vous faire préparer des alimens doux et nourrissans. — Je serai honoré de votre compa.gnie : mais souffrez que Sophie , qui connaît mieux les chemins , se charge de ce soin, — Si miss daignait
m'indiqucr les endroits , j'aurais l'honneur de l'y accompagner. »
Sur cela ils sortirent ensemble , et entrèrent dans une auberge voisine , où Wills fit préparer un bouillon et d'autres choses propres à un estomac affaibli. Avant d'entrer dans cette maison, il mit cia([ guitiées dans la main de Sophie. « — Vous pouvez avoir quelques petits besoins ; do grâce j point de refus , point de remercimens. J'attendrai ici que notre dîner soit prêt ; vous, cependant, retournez à votre père , vous lui êtes utile, o
Elle lui obéit , et se pourvut en chemin d'un habillement complet pnur son père, afin qu'il parût décemment aux yeux d<' son nouvel hôte. Celui-ci a son retour trouva le vieillard levé et prêt à le recevoir : dans cet état, il paraissait , et a ses manières et à sa physionomie , qu'il n'avait pas toujours essuyé des jours aussi orageux. A l'abord de 'NVills, il voulut se lever malgré sa faiblesse; son bienfaiteur le prévint en s'asseyaut auprès de lui. Ils s'entretinrent pendant quelque temps de choses indifférentes. M. Belton s'en lira en homme qui connaissait le monde ; Wills le remarqua. 11 eut aussi le loisir d'examiner plus adentivemeut l'aimable Sophie, et trouva que celte beauté, dont son père avait fait l'éloge, répandait encore quelque éclat sur ses trails, quelque altérés qu'ils fussent par le chagrin. M. Belton se trouvant mieux après le repas, et persuadé que ce jeune liomme altendail avec impatience le récit de ses infortunes , commença sou liistoire .
HISTOIRE DE M. BELTON.
Mon père fut un habile médecin , que ses talens et s( n expérience auraient dû conduire à la fortune, s'il eût été connu; mais, moinsheureux qu'estimable, il vécut dans l'obscurité. Quelque ordre, quelque frugalité qu'il mît dans sa maison , la plus sage économie ne put augmenter ses revenus. Tout ce qu'il put faire pour mon éducation , fut de m'envoyer dans une école. Dans sa jeunesse il avait eu des liaisons au collège avec milord Cotswold. Quoiqu'il l'eût perdu de vue depuis longtemps, il résolut , pour contribuer a mon avancement , de lui rendre une visite , et de lui demander sa protection. Dès qu'il
se fit connaître , milord l'embrassa tendrement , et lui témoigna le zèle le plus empressé à l'obliger. En conséquence, mon père me présenta à son protecteur.
Milord satisfait de mes réponses , lui proposa de me placer auprès de son fils qui était beaucoup plus jeune que moi : Ce sera une occasion pour lui, dit-il, de s'instruire avec plus de facilité, et j'aurai soin de sa fortune. Mon père reçut cette proposition avec reconnaissance, et peu de jours après , je fus admis dans la maison de milord.
La personne et les manières du jeune lord me plurent infiniment; nous ne tar-
CHOIX nE LECTURES.
(lames pas à lier amitié ; et tant que nous vécûmes ensemble, animés l'un et l'autre par une noble émulation , nous nous faisions un plaisir de remplir nos devoirs. Nous fûmes enfin séparés; il alla à TUniversité ; et de là , il commença ses voyages. Son père me plaça alors sous la direction de son intendant. « Je ne prétends pas faire de vous un procureur , me dit milord ; je veux que vous soyez en état de remplacer mon homme d'affaires après sa mort. Vous n'avez qu'à vous mettre au fait de la régie et de l'économie de mes biens ; je compte sur vos soins et sur votre fidélité, parce que je suis persuadé de votre attachement pour moi. » Je l'assurai que je répondrais à ses espérances.
Peu de temps après , mon père mourut, ne me laissant pour héritage que sa bénédiction ; ainsi je demeurais entièrement dépendant de la famille de milord.
Mon exactitude et les éloges que faisait de moi celui sous lequel je travaillais, augmentaient chaque jour la bonne volonté de mon protecteur : en un mot, l'intendant étant mort, on me donna sa place. Milord eut tout lieu de s'applaudir de mon intelligence et de mon intégrité.
Dans cette même année, le jeune lord revint de ses voyages ; son amitié ne parut point altérée ; il se félicita de me voir, par mon emploi, irrévocablement attaché à sa personne. 11 honora de sa présence la cérémonie de mon mariage , et fit de riches présens à mon épouse. Il venait souvent me voir ; il m'accablait sans cesse de nouvelles preuves de son affection ; hélas! je la croyais sincère. Ce jeune seigneur devint, à dix-huit ans, parla mort de son père, comte de Cotswold. Notre petite Sophie n'avait alors que deux ans. Confirmé dans mon emploi , je vis s'ouvrir pour moi la plus flatteuse perspective d'un bonheur dont je n'ai pas joui. Quinze ans s'écoulèrent dans cette parfaite union; rien ne troublait notre félicité. De quatre
enfans que nous avions eus, la mort en avait enlevé trois. Sophie était restée seule : ses charmes et ses perfections remplissaientnoscœursde la joie laplus pure. Milord Cotswold avait épousé une demoiselle très-riche , avec laquelle il ne pouvait vivre heureux. 11 passait souvent des semaines entières dans notre maison ; il avait coutume de dire que le faste et la représentation le fatiguaient, et qu'il préférait l'humble toit où nous coulions sans ambition des jours sereins , à la pompe de son palais. Bientôt il peignit à ma femme et à ma fille le déplorable état où le réduisait un mariage inconsidéré ; il trouvait une espèce de plaisir à les attendrir sur ses peines; il était flatté des efforts qu'elles faisaient pour le consoler ; il se plaisait donc à réitérer ses plaintes. Voici l'époque de mes malheurs.
Un de mes amis , que je croyais honnête, eutbesoin de secours pour prévenir sa ruine. Je ne soupçonnais point ses perfides desseins; je me rendis sa caution pour quatre cents livres : bientôt je m'en repentis: il déclara une banqueroute, et quitta le royaume. Il fallut payer lasomme pour laquelle je m'étais engagé : en vérité je ne la possédais point : je n'étais point homme à m'enrichir aux dépens de milord. La personne à qui cet argent était dû fit valoir ses droits : j'étais dans un embarras inexprimable, toute ma fortune ne montait pas à deux cents livres.
Au milieu du chagrin et du désordre où nous plongeait cet événement, milord Cotswold vint nous rendre visite : il fut alarmé du trouble que laissaient paraître malgré elles ma femme et ma fille; il en voulut savoir la cause ; on ne put s'empêcher de l'en informer : « Bon ! n'est-ce que cela? dit-il, c'est une bagatelle. » 11 se fit apporter du papier et de l'encre , et donna une assignation sur son banquier pour le surplus de la somme. J'étais absent lorsque cela se passa. En rentrant je
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fus surpris de la joie avec laquelle ou m'accueillit ; j'en demandai la raison ; on me répondit en me moutrant le billot de railord. « Celle générosité , dis-je "a ma femme, ne m'étonne point; efforçonsnous de regagner cette somme par notre économie ; u)ais où est notre bienfaiteur? que je lui fasse mes remercîmens. — C'est précisément pour les éviter quil est sorti. — J'aurai l'honneur de le voir tôt ou tard. » 11 vint, et je le remerciai comme l'exigeait le service qu'il m'avait rendu. J'offris mon billet. « Non , Belton , me ditil; laissez m'en seulement une note. » Je lis néanmoins une reconnaissance de la somme payable à sa volonté. « Cela est bien , dit milord ; au reste , si vous veniez à mourir , je ne répèlerais certainement pas cette modique somme , et pendant votre vie vousêles en sûreté. »
Les visites de milord devinrent plus fréquentes. Plusieurs présens de valeur qu'il fit à Sophie alarmèrent la prudence de sa mère ; elle commença a s'apercevoir que ses assiduités étaient moins l'effet de son amitié pour le père que de sa passion pour la fille. Elle me communiqua ses soupçons : je l'examinai donc de plus près, et ses yeux m'apprirent, trop tard, hélas! pour mon repos , le secret de son cœur. 11 lançait sur lïnnocente Sophie des regards brûlans : un coup d'œil de cet enfant, un mot, un mouvement, rien ne lui échappait. Il déplora avec tant d'art la rigueur de son sort qui l'attachait 'a une femme qu'il ne pouvait aimer , il peignit son malheur sous des traits si forts et si touchans, qu'il arrachait des larmes à mon épouse et à ma Sophie. 11 espérait, en ouvrant son cœur a la pitié, y donner entrée à l'amour. Tant qu'il ne fit point d'autres tentatives , on n'avait rien à lui objecter. Cependant les charmes de celle chère enfant s'épanouissaient; c'était l'éclat et la douceur d'une rose naissante. La passion de milord était à son comble ;
elle se manifestait dan,» tous ses discours, dans toutes ses actions. Nous défeudhues 'a Sophie d'accepter aucun de ses présens. Dès le lendemain, il lui offrit une occasion d'exécuter nos ordres. Elle refusa un esclavage; c'était un cœur entouré d'une chaîne de diamans. — Quoi ! miss Belton, refuserez-vous celle bagatelle?
— Bagatelle! milord, point du tout; cela est d'un trop grand prix pour qu'il me soit permis d'en faire usage : ces ornemens ne sont point faits pour moi : je demanderai cependant la permission de les accepter. — Vous êtes faite pour honorer le plus haut rang : plût au ciel que vous fussiez lady Colswold ! je ne traînerais pas une vie déplorable , vous la rendriez heureuse. Je vous en supplie , ma chère Sophie , ne refusez pas un don que je vous ai destiné. »
Ma femme, présente à cette conversation , prit la parole. Elle représenta à milord qu'il n'avait déj'a que trop épuisé sa générosité sur sa fille; que des présens de cette nature, trop multipliés, nuiraient infailliblement à sa réputation.
« Si elle sort, ajoula-t-elle , de la simplicité qu'exige sa condition , ce sera une source de propos injurieux : on élèvera, avec quelque sorte de raison , des doutes sur sa vertu ; c'est le bien le plus précieux pour elle, il ne doit point être altéré. Ne m'exposez pas , milord , je vous en conjure, par une affection dont les effets seraient funestes, à rougir des discours insultaus qu'on tiendrait sur une fille qui m'est si chère. — Ah! vos refus déchirent mon cœur ; je mets tout mou bonheur à la voir embellie de mes dons ; l'éclat de ses yeux surpasse celui du diamant.... — De grâce, milord, respectez son âge : ces éloges sont indécens. — Son éloge est dans mon cœur. Je ne puis le taire; je l'adore: l'amour dévore la source de mon sang : je suis consumé. Ce secret est renfermé dans mon sein deouis deux
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ans A quels maux, hélas! ne suis-je pas en proie ! j'airae sans espoir ; et je suis enchaîne' à une femme que je hais. »
11 se renverse sur sa chaise avec un cri douloureux; la tête penchée dans ses mains, il reste immobile, et presque sans sentiment. Sophie saisit cet instant pour se retirer. Mon épouse reste auprès de lui. Il revient un instant après, de cette espèce d'anéantissement: il regarde autour de lui comme un homme égaré ; il demande où est Sophie? — Dans sa chambre, milord. — Je ne la verrai donc plus!
elle ne m'aimera jamais! le désespoir , je le sens , m'ôtera la raison , Oh ! madame Belton, (en se jetant aux genoux de ma femme et prenant sa main , ) oh ! madame Belton, ayez quelque pitié de moi! — Levez-vous, milord! au nom de Dieu!
levez-vous I reprenez vos sens. Que puisje faire? qu'exigez- vous? — Eh! le saisje? le trouble égare mes esprits. »
Il sortit à ces mots , et ce fut le dernier effort de sa raison sur sa malheureuse passion. J'étais absent lors de celle scène. J'appris toutes ces circonstances à mon retour; et je prévis tous les malheurs qui nous menaçaient.
Il revint à l'ordinaire. Réfléchissant aux droits multipliés qu'il avait sur ma reconnaissance; considérant d'ailleurs, qu'il serait toujours temps de le faire rentrer dans de justes bornes, je feignis d'ignorer ce qui s'était passe. Sophie se conduisit comme de coutume ; nous espérions que le temps et la réflexion le guériraient enfin : nous nous trompions. La liberté de voir ma fille , loin d'éteindre sa passion , lui donna de nouvelles forces. Il me dit un jour qu'il voulait m'entretenir tête-à-tête; nous montâmes dans sa voiture, et nous nous rendîmes à une auberge voisine. Il ne fut question de rien pendant le dîner; mais ayant pris du courage dans les fréquentes libations d'un excellent vin, il osa me parler de sa
coupable passion. — « Je l'adore , mo dit-il; ma vie dépend de vous, cher Belton ! consentez qu'un mariage secret l'attache à ma fortune. Exigez toutes les sûretés qui dépendent de moi. Si la mort m'arrachait de ses bras avant que lady Cotswold mourût , je lui laisserais de mes biens tout ce dont je pourrais disposer : si je lui survis, Sophie est à l'instant déclarée mon épouse légitime . »
A ce discours , mon sang se glaça dans mes veines. « Oh! milord, m'écriai-je, oublierez-vous , tyrannisé par une malheureuse passion, oublierez-vous l'honneur, la raison? méconnaîtrez- vous les devoirs les plus saints? Quelle odieuse proposition osez-vous faire? Et a qui?
au père le plus tendre, pour qui sa fille est le bien le plus précieux. — Considérez, dil-il en m'inlerrompant, que sa fortune passera vos plus hautes espérances. — A quel prix , milord ? son innocence , sa réputation flétrie, regardée comme le vil objet d'un commerce adultère , l'opprobre retombera sur moi ; père infâme et détesté, je passerai pour avoir indignement prostitué l'honneur de ma fille et le mien: le voilà, dira-t-on, si toutefois j'ose encore me montrer, et je serai anéanti par leregarddel'honnêtehomme..
Et c'est vous, milord, qui aurez voulu ma honte , c'est vous qui aurez condamné à celte ignominie un père infortuné » !
Il serait impossible de rapporter ici toute notre conversation ; pleurs , imprécations, prières, promesses, menaces, milord employa tout. Convaincu enfin qu'il ne pourrait me séduire , il se réduisit à demander la permission de voir Sophie comme à l'ordinaire. « Cela n'est pas possible, milord, après l'indigne confidence que vous m'avez faite.
Je vous dois tout, reprenez vos bienfaits ; vous pouvez détruire votre ouvrage , je ne m'en plaindrai pas ; mais mon honneur est mon bien , ma probité est à moi ; je ne
CHOIX DE LEcirnEs.
souffrirai jaluais qu'on altère l'un , ni qu'on soupçonne l'autre. Je vois en vous mon protecteur ; en cette qualité , ma maison vous est ouverte; mais trouvez bon qne j'éloigne ma fille; sa vue ne peut que vous être funeste, puisqu'elle vous fait oublier , et ce que vous vous devez h vous-même, et ce que vous devez aux autres. — Votre perte, Belton, s'écriat-il , la rage dans le cœur et la fureur dans les yeux , oui , votre perte m'en répondra. — Ma vie n'est rien , si son bonneur en dépend. Oui, je l'cloigncrai ; elle trouvera des protecteurs, milord , qui connaîtront ce qu'on doit à l'innocence et à la vcrtr. »
Je le quittai. Comme nous ne demeurions qu'à une petite distance de Londres, je priai ma femme , à qui je rendis notre conversation , d'envoyer Sopbie chez une amie jusqu'à ce que l'orage fût dissipé. J'attendis impatiemment l'effet que ferait l'absence de ma fdiesur l'esprit de milord. Il vint le lendemain , et, m'abordant avec un visage abattu : « Quoi ! Belton , vous avez donc eu la cruauté de m'ôter jusqu'au plaisir de voir l'objet de mon amour? — Je suis père, milord , j'en ai rempli les devoirs. — Tu veux ma perte, barbare! je me vengerai de tant d'outrages. »
Persuadéquelesreprésentations seraient vaines , il ne me restait plus qu'à braver l'orage. « Avant de partir, milord , ma fille m'a chargé de vous rendre ces bijoux, par lesquels vous vouliez séduire sa vertu, et dont son innocence devait être le prix.
— Cela est faux ; non , l'enfer n'inventa jamais de si odieuses noirceurs ; c'est toi qui l'as contrainte à cette nouvelle insulte: qu'ils soient brisés à l'instant ; et puisséje en faire autant de toi !... Mais, non, elle les a portés, ils sont d'un prix infini^ je les garderai, p II les examina pendant quelques momens. « Qu'aria à vous ,
monsieur , vous n'avez plus d'emploi ; j'ai quelqu'un qui vous remplace aujourd'hui. » — Il suflil, milord; puisse-t-on vous servir aussi fidèlement que moi » !
Il sortit sans répondre.
Je scellai les papiers qui me concernaient; je mis ordre à ceux qui avaient rapport aux affaires de milord ; et je vins à Londres auprès de ma fille : ses larmes coulèrent au récit de mon malheur qu'elle s'imputait. Le lendemain , mon épouse accablée vint ra'apprendre que celui qui me remplaçait, avait saisi ma maison , mes effets ; que rien en un mot n'était échappé à notre désastre. Ce dernier revers m'affecta d'autant plus , qu'il me convainquit que ma ruine était résolue. Je devais, à la vérité, à milord plusieurs années d'arrérages pour la somme qu'il m'avait prêtée ; mais la petite maison que j'habitais était un don, et je ne le croyais pas assez lâche pour la reprendre. Danscettedéplorablesituation, je ne savais où jeter les yeux pour soutenir ma malheureuse famille. Je sortais un soir dans le dessein d'y réfléchir; je n'étais encore qu'à dix ou douze pas de la maison : un homme m'aborda , et me frappant sur l'épaule: « — Monsieur, dit-il, ne vous nommez-vous pas BeltonV — Oui, monsieur; qu'y a-t-il pour votre service? — J'ai un ordre contre vous, à la requête de noble lord Cots- Avold , pour deux cents livres cl les intérêts j il faut me suivre. »
Arrivé à sa maison , j'informai ma femme par un billet , de ce dernier événement. Je n'entreprendrai point de vous peindre, dans l'épuisement affreux où je suis actuellement, toutes les agitations que j'éprouvais alors : il vous suffira d'apprendre que milord Cotswold me tieul depuis trois ans enchaîné dans cette horrible demeure ; il y en a deux que ma femme a succombé à la douleur ; elle est morte. Hélas ! elle est heureuse : rien ne
CHOIX DE LECTCKES.
peut désormais altérer son bonheur , tandis que nos jours s'écoulent dans l'amcrluiue et dans les pleurs.
Lorsque milord jugea que la misère devait avoir abattu mon ame, je reçus la visite d'un agent de ses infâmes plaisirs. Aux premiers mots , je devinai le motif qui l'amenait ; je le reçus de manière que je doute qu'il ose reparaître, ^ous avons en vain sollicité nos amis ; le malheur est une épreuve a laquelle l'amilié résiste rarement. Hélas! monsieur, je ne serais plus , si votre ame n'eût été ouverte aux doux sentimens de l'humanité. J'ignore quel heureux hasard vous a présenté ma fille , et par quel motif elle m'avait abandonné. — Ah ! mon père, n'y pensez pas ; je voudrais me le cacher a moi-môme , quoique je doive à mon désespoir le bonheur de connaître monsieur. Oh ! pouvais-je vous voir expirer dévoré par la faim?... — Consolez-vous, mademoiselle, reprit Wills , vous devez vous promettre désormais des jours plus sereins. Ditesmoi , monsieur , où demeure milord Cot-
swold? — Dans la rue de — Ne lui
avez-vous jamais fait de propositions depuis votre emprisonnement? — Aucune; la seule qu'il voudrait accepter , je suis incapable de la faire. — Savez vous , mon cher monsieur , si son cœur n'est pas changé? La passion peut être éteinte ; je le verrai demain ; j'espère qu'il vous accordera la liberté sur votre parole. — Gardez-vous , monsieur , de vous trop avancer ; je n'accepterai jamais ce qui répugnera à l'honneur et à l'équité. »
Wills l'assura qu'il connaissait comme lui les lois de l'honneur , et qu'elles lui étaient chères. M. Belton consentit donc qu'il vît milord, et qu'il parlât en sa faveur.
Toutes ces choses réglées , Sophie prépara le thé , pendant que Wills s'informait de la police des prisons.
« Celle-ci, luidit Belton, est hahitce par
d'honnêtes malheureux dignes de compassion , et par des scélérats que le crime y a conduits. Quelque vertueux qu'on soit en y entrant , il est difflcile d'échapper à la contagion ; la nécessité de fréquenter des honmaes corrompus et souillés de crimes, tels qu'ils sont ici pour la plupart , entraîne communément le danger de l'exemple. C'est ici que se réunissent, c<jmme en un foyer , les ressorts secrets des scélératesses et des forfaits épars dans la ville et dans la province. L'homme flétri par la misère , avili dans les fers, séparé de la société , dont l'estime ne peut plus lui être utile, secoue bientôt le joug de la décence; sa réputation ne lui paraît plus mériter des sacrifices qui seraient iufruc tueux ; persuadé qu'il n'a rien à craindre de pis que ce qu'il éprouve, il se livre à l'appât du brigandage , d'autant plus dangereux qu'il peut s'y livrer impunément.
Il en est même d'assez vils pour abuser de la détresse des compagnons de leur misère. Une prison est en un mot l'école de la friponnerie. Dans les horreurs d'une nécessité urgente, on croit pouvoir se permettre des actions dont la seule idée ferait frémir dans des circonstances moins cruelles. »
« Quelle source de remords , dit Wills, pour l'auteur de tant de cruautés ! Je ne veux pas vous fatiguer davantage ^ monsieur Belton : je vous reverrai demain matin , et j'espère qu'une heureuse révolution vous fera bientôt oublier les maux dont le sort vous accable dans cet odieux séjour. — Ah! monsieur Wills, c'est trop de confiance ; puissiez-vous ne pas éprouver vous-même des désagrémens de la part de mon persécuteur ! — J'en veux courir les risques , répliqua Wills ; et il sortit. »
Jusqu'au moment où Wills pouvait se faire annoncer chez milord Cotswold , il s'occupa à réfléchir sur la manière dont il lui parlerait. Devait-il s'efforcer d'ex>
CHOIX OU LECTUHES.
citer sa coiupassioa par des images vives et pathétiques? Préférera-t-il la voie du raisonnement pour le convaincre de l'injustice de ses persécutions? Il demeure indécis , et laisse aux circonstances le soin de déterminer le ton qu'il prendra.
Il arrive a l'hôtel de milord ; le portier lui ayant dit qu'il était visible, il se lit annoncer : on l'introduisit dans l'appartement, sous le titre d'inconnu. Milord était heureusement seul ; il le reçut avec politesse, et l'invita 'aproliterdu déjeuner qu'on venait de servir. Wills s'excusa : après quoi , interrogé sur le motif de sa visite: «Je viens, milord, implorer votre charité en faveur d'un vieillard courbé sous le faix des ans et de l'infortune ; prêt à y succomber, il sollicite, avecconûance, votre compassion. — Vous me présentezla , monsieur , une singulière requête : je n'ai point le plaisir de vous connaître , encore moins peut-être celui dont vous me peignez la misère : qui m'assurera qu'il mérite qu'on s'intéresse à son sort? — Moi , milord. Il ne doit point être (•x)nfondu avec ces vils mendians , dont la foule assiège votre passage dans les rues, et qui feignent le plus souvent des peines imaginaires ; ses malheurs sont réels. — Mais , monsieur , de grâce , son nom ? lui suis-je connu? — Oui ! sans doute , milord ; on le nomme Belton. — Belton 1 s'écria-t-il en reculant ; et qu'avez-vous à me dire de sa part, monsieur? — Que le cœur se refuse au récit des maux dont il est accablé j qu'ils révoltent l'humanité, et qu'il y aurait même de la barbarie à les retracer. Il traîne des jours détestés dans un lieu dégoûtant et terrible , même pour le désespoir. Épuisé par le besoin, dévoré par la maladie, son corps offre à peine encore quelques traces effrayantes de 1 humanité prête à s'éteindre. Sa fllle, hélas ! sa fille trop chérie , partage tous les maux de son père expirant : ce n'est plus un objet de désir , c'est la victime de
l'indigence et du malheur ; pâle, décharnée , le tombeau s'ouvre pour elle, la misère l'y précipite; déjà sa mère y a succombé. Oh ! milord , votre cœur est-il inaccessible à la compassion? C'est on leur nom que je vous implore ; si le ressentiment vous anime encore contre ce père infortuné, venez contempler vos victimes, vous ne résisterez point à ce spectacle affreux... Soyez juste enfin, milord ! qu'une action généreuse lui fasse perdre jusqu'au souvenir des maux dont vous fûtes la cause ; et puissiez-vous aussi les oublier vous-même , milord ! puisse cette réparation nécessaire vous dérober aux remords qui doivent vous déchirer !
— Mais! qui êtes-vous, monsieur? de quel droit osez- vous me donner de pareilles leçons? — Un homme. Ce titro suffit , je pense , pour autoriser ma démarche ; l'humanité m'en faisait un devoir, la compassion m'y invitait. Ces sentimeiis ne sont qu'assoupis dans votre ame, milord ; ils ne peuvent être éteints : non , il n'est point de cœur assez barbare pour résister aux horreurs dont je viens d'être témoin.
— Vous vous trompez, monsieur, répliqua le lord en grimaçant , et prenant une prise de tabac ; vous vous trompez ; j'ai le cœur dur , je vous le proteste ; mais êtes-vous informé que ce vieux misérable me doit deux cents livres ! ajoutez les intérêts de quatre années , et les frais de son emprisonnement. Monsieur pensct-il que je doive faire le sacrilice de celle somme, d'un argent que j'ai fourni bien comptant? — N'en doutez pas , milord !
je croirais être le plus vil des hommes si je balançais un moment. La vie d'un malheureux peut-elle entrer en parallèle avec un si faible sacrifice ? S'il succombe , que deviendra sa fille infortunée ! Ellelesuivra, oui , elle ne pourra jamais lui survivre.
— Non ! non I elle n'en mourra pas ; eïle sera tout au plus dans l'heureuse con-
CHOIX DK LECTCÎiUS.
trainledereveuiràmoi. — Point du tout, tuilord ; si elle eût été assez lâche pour s'y soumettre , elle se serait épargné trois ans de misère, et la dette serait acquittée. — Elle l'aurait pu sans doute ; mais il n'est plus temps. Je soupçonne même que vous venez ici m'éprouver , et me faire des propositions de sa part; mais assurez-la qu'elles ne sont plus de saison. — Quoi ! milordl de quel infâme emploi osez- vous soupçonner un homme qui vous est inconnu? Vous parais-je fait pour marchander ici l'honneur et l'innocence de cette fllle infortunée ? — Je n'en suis pas sûr , l'ami ; mais cela est tout au moins vraisemblable. Au reste , si la demoiselle se livrait sans répugnance, si le cœur entrait pour quelque chose dans le marché, je ne sais pas jusqu'à quel point je serais tenté. La friponne a été jolie ; mais trèsjolie.
— Cette raillerie insolente , milord , est un outrage auquel je ne suis point accoutumé. Votre maison est heureusement pour vous un asile que je respecte; car votre rang , que vous déshonorez , ne vous assurerait pas l'impunité. — Ah I ali ! vous êtes son bréteur , son champion; je ne soupçonnais pas qu'elle eût déjà fait dans le métier des progrès aussi rapides. — Un jour peut-être vous apprendrez qui je suis , milord , dit Wills en se levant ; sachez du moins que , plus que vous, j'estime l'honneur, et que je n'ai point à rougir des crimes, des bassesses, dont, je suis fâché de le dire, vous paraissez vous faire un jeu. Au reste, milord, je n'oublierai point les circonstances de cette scène ; et je pourrai un jour saisir le lieu et le temps de vous répondre de manière, qu'à votre tour , vous connaîtrez la supériorité d'un brave homme, qui repousse l'insulte , sur un lâche qui la fait. » Ce fut ainsi qu'il prit congé. Milord le vit partir avec plaisir : sa visite était importune; ses reproches étaient embarrassans.
La liberté choquante de ses propos avait déconcerté sa grandeur,
Wills ne s'était réellement point attendu à cette réception ; il en était confondu. Ce qui redoublait encore son chagrin , c'était la cruelle nécessité d'affliger , par le récit des nouvelles insultes de milord Colswold , le cœur du trop malheureux Belton. Il était déjà à la porte de la prison, incertain encore du parti qu'il prendrait ; enOn , convaincu qu'il faudrait tôt ou tard leur apprendre le résultat de son entretien , et , qu'après tout, l'incertitude ajouterait à leurs tourmens, il entra. Le père et la fille l'attendaient avec impatience, également partagés entre la crainte et l'espérance. Wills portait, malgré lui, sur son visage l'empreinte du chagrin et de l'indignation. Après les premiers complimens, Belton s'empressa de lui demander s'il avait vu le lord. « Je lis dans vos yeux que vous lui avez parlé , et qu'il vous a mal reçu. — Hélas ! vous ne devinez que trop juste; il est inexorable. — Ali ! je l'ai prévu; son cœur est inaccessible à la pitié. 11 ne me reste plus qu'à supporter mon malheur avec fermeté; j'apprends depuis long-temps à souffrir ; c'est une leçon bien dure, monsieur Wills. Accordez , de grâce , à la curiosité d'un vieillard le récit de ce qui s'est passé. Wills lui fit en abrégé le tableau de la scène , en omettant toutefois les particularités les plus aggravantes. Belton gardait le silence ; Sophie fondait en pleurs. « Oh ciel ! s'écria- t-elle , partagée entre l'honneur et mon père, faut-il payer de ma honte sa liberté 1 — Plutôt ma mort ! elle n'est pas éloignée, répliqua ce malheureux père. Je laisserai au ciel le soin de protéger ta vertu , et de récompenser votre bienveillance, monsieur. »
Wills n'épargna rien pour leur rendre l'espérance; il les assura de nouveau que de meilleurs jours leur étaient réservés.
L'espérance est une menteuse qui flatte
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et sédu il les malheureux; c'est une coquetlc doDt ils éprouvent chaque jour les perlidics, et qui n'en captive pas moins leur confiance. Ainsi , Belton et sa fille, contre qui la raison cl les probabilités semblaient se réunir, ne pouvaient se refuser au plaisir d'envisager un avenir plus heureux , tel que le prometlait leur consolateur. Combien on se plaît dans la compagnie d'un homme qui flatte avec complaisance nos désirs et nos projets! Wills, résolu de concourir lui-même à la révolution qu'il annonçait , appuyait fortement sur ses promesses , et préparait ainsi l'ame de Bellon à un événement, dont la nouvelle trop subite ne pouvait qu'être dangereuse. Quelque impossible que parût la chose , elle ne laissa pas d'adoucir pour un moment leur chagrin; ils pressèrent ^yills de partager le frugal repas que Sophie venait d'apprêter ; il y consentit. Comme il prenait congé après dîner : a Eh bien ! monsieur, dit Belton , aurons-nous le bonheur de vous revoir ? Ce lieu , je l'avoue, n'a rien que d'effrayant ; mais vous pourrez vous y accoutumer. — Je ne crois pas quevousl'habiliez encore long-temps.»
Sorti de la prison , Wills entra dans le premier café : il demanda les papiers publics ; il parcourut la liste de ceux qui faisaient annoncer qu'ils prêtaient de l'argent a médiocre intérêt. Il en choisit trois ou quatre. Le premier a qui il se présenta agréa ses sûretés , mais il exigeait d'énormes intérêts ; il en vit d'autres, et ce fut la même chose. « Ces fripons , dii-il , fournissent aux malheureux des ressources ruineuses , et vivent de leurs dépouilles. Qu'il est dur d'être contraint de s'adresser 'a eux I » Il en rencontra un qui , sous un air de candeur et d'honnêteté , cachait une ame pour le moins aussi avide que celle de ses autres confrères. Wills demanda quatre cents livres ; on les lui compta sur l'hypothèque de ses biens ; mais les droits de courtage ,
la prime et les autres frais acquittés . il reçut UD peu plus de trois cent cinquante livres.
Muni de cet argent, il vole chez le procureur chargé du billet de Belton ; il lu demande s'il ne sert pas le lord Cots\vol() dans cette affaire. « Oui , monsieur.
— Avez-vous le billet de son débiteur?
— Oui . — Je vous en apporte le montant: votre décharge , s'il vous plaît; il faut qu'il soit libre aujourd'hui. — Savez-vous, répliqua le digne suppôt de Thémis , que la somme principale se monte à deux cents livres? quïl y a cinq ans d'arrérages, ce qui fait cinquante livres ? ajoutez vingt livres pour les frais... somme totale, deux cent soixante et dix livres. — Votre décharge , monsieur , je paie. — Dites-moi, monsieur, êtes-vous parent de M. Belton? — Non!... et d'ailleurs que vous importe ? — Oui , certes , cela m'intéresse. Milord sera charmé de connaître la personne qui acquitte le billet. Il prétend que M. Belton n'a ni amis ni parens ; qu'il a été élevé par charité dans la maison de son père ; que par conséquent il doit croupir en prison. — Cela fait en vérité l'éloge de son cœur ; mais il n'aura point la satisfaction de me connaître : M. Bellon ignore lui-même ce qui se passe.
— Tout de bon ! cela est admirable! Peutêtre sa fille. . . — Halte-la, monsieur, gardez-vous de vous oublier en parlant de celte jeune personne. Allons, dépêchons, écrivons votre décharge : principal , frais, intérêts, je paie tout. Si vous refusez...
— ÎS'on , non, monsieur, ce n'est pas mon intention. — Il faut de plus une quittance de la main de milord , et dans les formes requises. — Il n'est pas nécessaire. — Je veux lavoir ; vous me donnerez aussi un reçu de cet argent , et ce reçu , permettezmoi de le faire tel que je l'exigerai. — Bien, monsieur, vous l'aurez. »
Wills n'eul pas plutôt reçu la décharge qu'il vola à la prison. 11 avait préparé
CHOIX DE LECTURES
Sophie et son père à cette visite par un billet qu'il leur avait écrit le matiu ; il les invitait à dîner avec lui dans une auberge dont il leur donnait le nom. C'était un mystère pour eux ; persuadés que Wills ne pouvait les tromper , ils s'attendaient à quelque chose d'extraordinaire, sans prévoir néanmoins ce que ce pouvait être. Wills remit la décharge au geôlier, paya ses droits, et courut à l'endroit où il était impatiemment attendu. « — Eh bien!
monsieur Belton, avez-vous reçu mon iillet? — Oui, monsieur; mais, qu'en dois-je croire ? — Rien n'est plus vrai, vous êtes libre. J'y avais trop d'intérêt pour ne pas en hâter le moment. Allons, une voiture nous attend à la porte , nous irons prendre ensemble un bon dîner. — Je n'hésite point à vous croire ; vous ne voudriez pas me donner une fausse joie. Je vous suis. » Sophie allait après eux , gardant un profond silence. Quand enfin elle eut vu son père hors du seuil de cette funeste maison , dont la mort seule lui paraissait devoir le délivrer , des pleurs de joie inondèrent ses joues; elle était transportée. Wills les fit monter dans la voiture, qui les conduisit à quelque distance de la ville, dans une auberge où ils étaient attendus. Pendant quelque temps ou garda, de part et d'autre, un profond silence, suite naturelle de l'étonneraent. Le bon vieillard s'écria enfin : « J'ai peine, hélas ! à en croire mes sens ; ceci renferme un mystère que M. Wills seul peut éclaircir. — Je ne vous satisferai qu'après dîner. — A la bonne heure ; mais ce temps paraîtra bien long îj mon impatience. » Le dîner fini , Wills saisit l'instant de rendre à M. Belton son billet , et le convainquit ainsi qu'il était réellement libre. On tenterait en vain d'exprimer l'excès de leur joie. Le vieillard était dans les bras de son bienfaiteur , et l'accablait de remercîmens; Sophie exprimait sa reconnaissance par ses pleurs et son silence. Si
T. III
la modestie le lui eût permis, avec quel plaisir elle aurait prodigué à l'honnête Wills les caresses et les embrassemens dont elle était témoin ! Elle ne pouvait se refuser aux tendres sentimens que mértait à tant de titres leur généreux libérateur. Si jamais, en effet, Wills parut aimable , ce fut sans doute dans ce moment glorieux pour lui, où, semblable aux pui.ssances célestes, il rendait le repos aux affligés, la santé aux malades, et la liberté aux prisonniers. Il ne s'opposa pointd'abord aux tendres épanchemens de leur cœur, il y aurait eu trop d'affectation dans ce procédé ; mais craignant l'effet de cette émotion si elle était prolongée , il fit tomber adroitement la conversation sur un autre sujet.
Il les conduisit le soir dans un petit logement propre et commode qu'il leur avait fait préparer ; après leur avoir promis de revenir le lendemain, il les laissa dans l'étonnement d'une révolution aussi agréable qu'imprévue , et dont ils sentaient trop le prix , pour n'être pas justement pénétrés de toute l'étendue de leurs obligations.
Wills , comme il l'avait promis , leur apporta la quittance de lord Cotswold. La pudeur et le plaisir colorèrent les joues de Sophie : Wills rendait justice à ses charmes , mais la tranquillité de son cœur n'en fut point altérée. Belton le regardait comme son fils. Ils consultèrent ensemble sur les moyens qu'il prendrait pour subvenir a sa subsistance et à celle de sa fille. Divers projets proposés parurent impraticables : au reste , il avait le temps d'y réfléchir ; le loyer de l'appartement qu'il occupait était payé pour un mois. Il résolut enfin d'écrire à un de ses parens qui jouissait d'une fortune considérable dans une province éloignée de l'Angleterre, et de lui offrir ses services en qualité d'intendant.
Wills approuvant ce projet, remit au
CHOIX t)i; LECTL'HLS.
vieillard im billet de trente livres pour ses besoins, jusqu'à ce qu il eût reçu une réponse. H les quitia Irès-satisfait , après
leur avoir néanmoins recommandé expressément le secret sur ce qui s'était passé.
TRAIT DE JOSTISZ.
L'empereur se promenant seul dans les riîcs de Vienne, vêtu comme un simple particulier, rencontra une jeune personne tout éplorée, qui portait un paquet sous son bras. — Qu'avez-vous, lui dit-il affectueusement? que portez-vous? où allezvous? ne pourrais-je calmer votre douleui? — Je porte des bardes demamallieureuse mère, répondit la jeune personne au prince qui lui était inconnu. Je vais les vendre. C'est, ajoula-t-elle d'une voix entrecoupée , notre dernière ressource.
Ah ! si mon père, qui a versé tant de fois son sang pour la patrie, vivait encore, ou s'il avait obtenu les récompenses dues à ses services, vous ne me verriez pas dans cet état. — Si l'empereur, lui répondit le monarque attendri , avait connu vos malheurs, il les aurait adoucis. Vous auriez dû lui présenter un mémoire, et employer quelqu'un qui lui eût exposé vos besoins. — Je l'ai fait, répliqua-l-elle, mais inutilement. Le seigneur à qui je m'étais adressée m'a dit qu'il n'avait jamais pu rien obtenir. — On vous a déguisé la vérité, ajouta le prince, en dissimulant la peine qu'un tel aveu lui faisait ; je puis vous assurer qu'on ne lui aura pas dit un mot de votre situation , et qu'il aime trop la justice pour laisser périr la veuve et la fille d'un officier qui l'a bien servi. Faites un mémoire; apportez-le-moi demain au château , en tel endroit et à telle heure; si tout ce que vous dites est vrai , je vous ferai parler à l'eniporeur, et vous en obtiendrez juslice. La jeune personne, en essuyant ses
pleurs , prodiguait des remercîmens à l'inconnu, lorsqu'il ajouta: — 11 ne faut cependant pas vendre les bardes de votre mère. Combien comptiez-vous en avoir?
— Six ducats, dit-elle. — Permettez que je vous en prête douze jusqu'à ce que nous ayons vu le succès de nos soins. A ces mots, la jeune fille vole chez elle, remet à sa mère les douze ducats avec les bardes, lui fait part des espérances qu'un seigneur inconnu vient de lui donner.
Elle le dépeint, et des parens qui l'écoutaient reconnaissent l'empereur dans tout ce qu'elle en dit. Désespérée d'avoir parlé si librement, elle ne peut se résoudre à aller le lendemain au château. Ses parens l'y entraînent. Elle arrive tremblante^ voit son souverain dans son bienfaiteur, ets'évanouit. Cependant le prince, quilui avait demandé la veille le nom de son père et celui du régiment dans lequel il avait servi, avait pris des informations, et avait trouvé que tout ce qu'elle lui en avait dit était vrai. Lorsqu'elle eut repris ses sens, l'empereur la fit entrer avec ses parens dans son cabinet, et lui dit, de la manière la plus obligeante : — Voilà , mademoiselle, pour madame votre mère, le brevet d'une pension égale aux appointemens qu'avait monsieur votre père , dont la moitié sera réversible sur vous, si vous avez le malheur de la perdre. Je suis fâché de n'avoir pas appris plus tôt votre situation, j'aurais adouci votre sort. Depuis cette époque, ce prince fixa un jour par semaine, où tout le monde était admis à son audience.