‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 176 sur 197 · LES AVANTAGES DE LA MEBIOCRITE · texte numérisé non relu

LES AVANTAGES DE LA MEBIOCRITE

Je suis né dans les Gaules , d'une famille assez médiocre, et de parens qui , pour tout héritage, ne me laissèrent que des exemples de vertu à suivre. Mon père, par sa conduite, était parvenu à des emplois qu'il exerça avec beaucoup d'honneur, et qui avaient déjà rendu sa fortune assez brillante , quand une longue maladie, qui le rendit très-inûrme, l'obligea de les quitter dans un âge peu avancé.

A peine s'en fnt-il défait, qu'une banqueroute subite lui enleva les deux tiers de ce qu'il avait acquis ; il ne lui resla pour toute ressource qu'un bien de cam-

pagne d'un très-modique rapport , où il alla vivre, ou plutôt languir, avec sa petite famille, composée de ma mère, de ma sœur qui avait dix-sept ans, de moi qui en avais près de seize , et qui sortais de mes classes.

Ma mère, qui avait une extrême tendresse pour ses enfans , et qui les voyait pauvres , soutint d'abord notre malheur avec moins de force que mon père. Toute vertueuse qu'elle était, son esprit parut entièrement succomber sous le coup qui venait de nous frapper. Dès qu'elle fut à la campagne, la grande économie qu'il Tallait y garder pour vivre, le retranciiement

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total de mille petites délicatesses qu'elle nous avait laisse prendre, et dont elle nous voyait privés ; le chagrin de voir ses enfans devenus ses domestiques , et changés, pour ainsi dire, en valets de campagne ; enfin , je ne sais quelle tristesse muette et honteuse qu'elle voyait en nous, que la misère peiut sur le visage des honnêtes gens qu'elle humilie , et qui fait plus de peine a voir aux personnes qui ont du sentiment, que la douleur la plus déclarée : tout cela jetait ma mère dans une affliction dont elle n'était pas la maîtresse. Elle ne pouvait nous regarder sans pleurer ; mon père, qui l'aimait, et a qui nous étions chers , s'enfuyait quelquefois a ses pleurs , et quelquefois ne pouvait , a son tour, s'empêcher de joindre ses larmes aux siennes.

Un jour que je revenais sur le soir de cueillir quelques fruits dans un petit verger que nous avions, je surpris mon père et ma mère qui se parlaient auprès de notre maison , et je les écoutai à la faveur d'une haie qui me couvrait. J'entendis que ma mère soupirait, et que mon père s'efforçait de calmer sa douleur.

Dans les premiers jours de notre infortune, lui disait-il, je n'ai point condamné l'excès de votre affliction. Vous vous y êtes abandonnée ; je ne vous ai rien dit ; il n'est pas étonnant que la raison plie d'abord sous de certains revers : lesmouvemens naturels doivent avoir leur cours; mais on se retrouve après cela, on revient h soi-même, on s'apaise, et vous ne vous apaisez point. J'ai dévoré mes chagrins autant que j'ai pu , de peur d'augmenter les vôtres. Pour vous , vous ne me ménagez point; vous m'accablez, vous me faites mourir , et vous ne vous en souciez pas. J'aime nos enfans autant que vous les aimez : j'ai été aussi sensible que vous au malheur qui leur ôte ce que j'espérais leur laisser. D'ailleurs je suis infirme ; suivant toute apparence , vous

me survivrez , vous aercz à plaindre , et vous aurez de la peine à vivre. Que croyez-vous qu'il se passe dans mon cœur, quand j'envisage tout ce que je vous di.s là? Depuis trente ans que je vis avec vous dans une si grande union, n'ai-je pas appris 'a m'intéresser à ce qui vous regarde? N'avez-vous pas eu le temps de me devenir chère? Mes chagrins, tels qu'ils sont, ne me suffisent-ils pas? Voulez-vous toujours en redoubler l'amertume? Mes forces diminuent tous les jours , la fin de ma vie n'est que trop persécutée; ne contribuez point à la rendre plus triste. Vous avez toujours eu de la religion ; j'espérais que vous me consoleriez, que nous nous consolerions l'un l'autre : mais tout me manque h la fois. Dieu veut apparemment que je meure environné de trouble et de désolation. Il m'a ôté mes biens, ma santé; et vous m'ôtez la satisfaction de vous voir soumise à sa volonté. C'est Ta le seul bien qui pouvait me rester , la seule paix que mon cœur pouvait goûter ; votre vertu me la promettait; mais tout m'est refusé. H faut que l'affliction me suive jusqu'au tombeau , et que Dieu m'éprouve jusqu'au dernier moment de ma vie.

Je n'entendis, après ces mots, qu'un mélange confus de soupirs qui me glacèrent le cœur ; ensuite ils recommencèrent à se parler, mais très-bas, et comme en se promenant ; ce qui me fit perdre ce qu'ils disaient. J'allais donc me retirer, quand mon père, haussant un peu plus la voix , m'arrêta.

Ne vous embarrassez point de nos enfans , dit-il ; mon fils a des sentimens d'honneur, et sa sœur est née vertueuse: ne songeons qu'à cultiver ces heureuses dispositions. Depuis le malheur qui nous est arrivé , j'ai découvert en eux un caractère qui me charme. Ils vous ont vu pleurer pour le peu de fortune que nous leur laisserons ; ils m'en ont vu affligé

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moi-même. Vos pleurs et mes chagrins ne sont pas demeurés sans reconuaissance: leur cœur y a répondu ; et notre afilictiou pour eux a réchauffé leur tendresse pour nous : je l'ai remarqué dans mille petites choses j et je vous avoue que cela me donne une grande idée d'eux. Mettons à profit ces attendrissemens où notre amour les a mis pour nous. Voici l'instant de leur donner des leçons : jamais leur cœur n'y sera plus docile. Us sont infortunés et attendris ; il n'y a point de situation plus amie de la vertu que celle où ils se trouvent.

Mon père et ma mère , après s'être encore entretenus quelque temps , rentrèrent dans la maison ; je m'y retirais moi-même, quand je rencontrai ma sœur qui venait d'un autre côté; comme elle me vit fort triste, elle me demanda ce que j'avais, llélas ! ma sœur, lui répondisje, la larme à l'œil, si vous saviez la conversation que je viens d'entendre , entre mon père et ma mère , sur notre chapitre, vous seriez aussi affligée que moi; je n'étais pas loin d'eux , ils ne me voyaient point : ma mère est toujours au désespoir de nous voir ruinés ; elle nous aime trop, nous serons la cause de sa mort : mou père n'oublie rien pour la consoler, et je sens bien qu'il aurait besoin de consolation lui-même : vous savez qu'il n'a point de santé : ma mère , depuis quelque temps, est toujours malade : nous les perdrons peut-être tous deux , ma sœur; ils ne peuvent pas y résister; et où eu serions nous après? Que ferions-nous au monde s'ils n'y étaient plus ? De quel côté nous tourner? Qui est-ce qui nous aimera autant qu'ils nous aiment? Est-ce que nous pourrions vivre sans les voir , nous qui n'avons qu'eux , nous qui n'aimons qu'eux? Aussi, ma sœur , je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir que de nous voir abandonnés comme nous le serions.

Nous n'y sommes pas encore, me ré-

pondit-elle avec amitié (car nous étions très-tendrement unis); ne vous mettez point des choses si funeste dans l'esprit : surtout , mon frère, n'allez point pleurer devant eux; prenez-y garde, vous les chagrineriez encore davantage: tâchons au contraire de leur paraître gais; peutêtre que cela diminuera l'affliction où ils sont: puisqu'ils nous aiment tant, ils méritent bien que nous fassions pour eux tout ce que nous pourrons.

Mon père , qui , au bruit que nous faisions , s'était arrêté sur le pas de la porte, s'approcha doucement dans l'obscurité, et entendit aisément tout ce que nous disions; son cœur n'y put tenir, il vint à nous , pénétré de tendresse. Ah ! mes enfans , que vous êtes aimables! nous dit-il en nous serrant entre ses bras, et que vous méritez bien vous-mêmes toute l'inquiétude que vous m'avez donnée jusqu'ici 1 Venez, suivez-moi, ajouta- t-il, en nous prenant par la main; allons dire à votre mère ce que je sais de vous ; venez lui payer ses larmes : je la connais , quel bonheur pour eile ! quelle récompense de sa douleur, quelle mère eut jamais plus de grâces à rendre au ciel i

Mon père continuait toujours à nous parler; quand il entra avec nous dans nue salle où était ma mère qui lisait* Quittez votre lecture, lui dit-il ; je viens vous apprendre qu'il n'y a plus d'affliction ni pour vous, ni pour moi. Embrassez vos enfans ; jamais père ni mère n'en ont eu de plus dignes de leur tendresse: ne les plaignez plus, réjouissez- vous ; nous nous trompions , nous avions du chagrin pour eux, et il ne leur est point arrivé de vrai malheur : rien ne leur manque , ma chère femme; ils ont de la vertu , je viens d'en être convaincu , je les écoutais sans qu'ils le sussent. Votre fille disait tout à l'heure à son frère qui pleurait , que puisque nous les aimions tant, nous méritions bien qu'ils s'efforçassent d'à-

CHOIX UE LliCTLRES.

doucir nos iuquiéCudes : que diles vous de ces seuliniens-là? Y a t-il des richesses qui les vaiJIenl? ÎNos enfans resteront-ils si malheureux? Serez-vous encore affligée? Le pourrez- vous? N'obtiendront ils rien? Pour moi je me suis déjà acquitté envers eux ; luoD cœur est en paix ; je suis content, et j'ose leur répondre que vous le serez aussi ; pour de la tristesse , il n'en est plus question : je crois que vous , ni moi, n'en saurions plus avoir après cela; mais ce n'est pas assez que de cesser d'être tristes , nous devons nous croire heureux, nous devons l'être, comme nous le sommes elfectivement, d'avoir des enfans qui ont le cœur si bon.

Ma mère, à ce discours, versa des torreus de larmes; mais te fut des larmes de joie. Oui, s'écria-t-elleennous faisant des caresses , auxquelles mon père joignait encore les siennes ; oui , mon naari, vous avez eu raison de répondre pour moi, je suis contente.

Je ne savais où j'étais , pendant que ma mère nous parlait ainsi ; le ravissement où je la voyais, ses caresses, celles de mon père avaient mis mon cœur dans une situation qu'on ne peut exprimer ; je me rappelle seulement que dans tout le cours de ma vie je n'ai jamais senti de mouvement dont mon ame ait été aussi tendrement pénétrée qu'elle le fut dans ce moment.

De ce j-.ur-la finit notre tristesse commune. Nous passâmes six mois dans toute la paix et toute la gaieté que peut donner un état où l'on ne désire plus rien . Je me promenais souvent avec mon père, et de tout ce qui s'offrait à nos yeux , il en prenait occasion de m'instruire. Je ne sais comment il faisait en m'instruisantr mais je regardais nos entretiens comme des heures de récréation pour moi ; je craignais de les voir finir : il avait l'art de les rendre intéressans; j'aimais à sentir

ce qu'il disait. Ma jeunesse et ma vivacité, V qui pouvaient me dégoûter de ce qui était sérieux et raisonnable, comme pour l'ordinaire elles en dégoûtent les jeunes gens, ne contribuaient, avec lui, qu'à me rendre plus attentif à tousies discours: j'en valais mieux entre ses mains d'être jeune et vif, parce que j'en avais plus d'ardeur pour le plaisir, et que ce plaisir, il avait su faire en sorte que je le misse à m'enlretenir avec lui.

Un jour que nous nous promenions , comme de coutume, nous vîmes passer un seigneur extrêmement âgé, qui se promenait comme nous assez près de son château ; il avait l'air triste, abattu, et rêvait profondément. D'où vient donc que ce seigneur est ici, dis-je, en le voyant? il me semble ne l'avoir jamais vu à la campagne.— C'est qu'il a eu ordrede se retirer de la cour , me dit mon père. — Et pourquoi cela ? — Oh ! pourquoi ? pour n'avoir pas eu l'adresse de se maintenir dans la faveur, pour n'avoir pas eu une intrigue supérieure à celle de ses ennemis, pour n'avoir pas perdu lui-même ceux qui l'ont perdu; car, ordinairement, voilà les crimes de ces fameux disgraciés.

— Mais, mon père.... vous m'étonuez :

les moyens de se maintenir en faveur mo paraissent bien étranges; c'est donc un coupe-gorge que la cour des princes? Eh ! comment d'honnêtes gens peuvent-ils s'accommoder de cette faveur? — Je n'en sais rien : tout ce que je puis dire, c'est que les ambitieux s'en accommodent. — Sur ce pied-là , quand on dit d'un homme qu'il est ambitieux , on en dit bien du ma!. Mais ne pourrait-on pas s'exempter delà nécessité de nuire aux autres? H n'y aurait qu'à ne se point faire des ennemis.

— Cela ne servirait de rien , car dans ce pays-là les ennemis se font d'eux-mêmes. Avez-vous du crédit, êtes- vous en place , vous voilà brouillé sans rémission avec je ne sais combien de gens à qui pourtanl

CHOIX DE LECTCRES.

vous rendez service. — Eh ! quel mal peuton vouloir à uu homme qui oblige? — On lui veut du mal de ce qu'il est en état d'obliger, de ce qu'on a besoin d'être son ami ; au lieu qu'on voudrait que ce fût lui qui eût besoin d'être le nôtre. — Eh ! de quelle manière faut-il donc se comporter avec des gens si méchans? — Hélas!

mon fils , me répondit-il, il faut être méchant soi-même ; encore est-il bien difficile de l'être avec succès: car il s'agit d'avoir une méchanceté habile, qui perde finement vos ennemis, sans qu'ils voient comment vous vous y prenez : souvent même est-il nécessaire que ceux que vous employez pour les perdre ne s'aperçoivent pas de votre dessein. Sais-tu bien qu'à la cour , c'est le chef-d'œuvre de l'esprit humain que cette méchanceté-là? On dit de celui qui y parvient, voilà un habile homme, voilà un homme de tête ; il a culbuté ses ennemis; il a su écarter tout ce qui lui faisait ombrage; il faut avoir bien de l'esprit pour se tirer d'affaire comme il a fait. — Mais , mon père , parmi des personnes comme nous , quelqu'un qui ressemblerait à cet habile homme-là , cous dirions de lui que c'est un fourbe , un perfide, un homme sans conscience et sans honneur, un homme qui ne vaut rien, — Bon, me dit mon père, en riant: lu fais là une plaisante comparaison. Eh ! qu'est-ce que c'est que des gens comme nous? 11 appartient bien à des hommes d'un état médiocre d'avoir le privilège d'être fourbes ou perfides avec gloire ! Ne voilà-t-il pas de beaux intérêts que les nôtres , pour mériter qu'on honore du nom d'habileté les perfidies que nous emploierions pour avancer nos affaires , pour ruiner celles de nos semblables I Oh ! mon fils! ce n'est pas là l'esprit du monde; tu vois les choses comme elles sont, toi, tu as les yeux trop sains ; mais si un peu d'extravagance humaine s'emparait malheureusement de ton cerveau , égarait ta

raison, et mitigeait tes principes de vertu, tu penserais bien d'une autre manière.

Tandis que mon père me parlait ainsi, je jetais de temps en temps les yeux sur le vieux seigneur qui se promenait encore asez près de nous, et je le voyais toujours enseveli dans une rêverie mélancolique.

Il me paraît que lu t'intéresses au chagrin de celui que tu regardes? me dit mon père. 11 est vrai, lui dis-je ; il me semble qu'il souffre. Je le connais , reprit mon père ; il a l'ame dun honnête homme ; il est né obligeant ; l'on a toujours dit du bien de lui : je suis persuadé qu'il n'est tombé que faute d'avoir celte méchanceté ardente , par laquelle on vient à bout de se défendre de ses ennemis, et de les surprendre. Sur ce pied-là, répondis-je, il se consolera bientôt de sa chute ; un honnête homme ne saurait long-temps regretter un état incompatible avec sa bonté naturelle. Hélas! mon enfant, reprit-il, je suis sûr que ce seigneur ne le regrette que trop cet état où il n'est plus. Son cœur n'y a pas fait naufrage ; il y est resté bon et généreux ; mais l'habitude des honneurs peut lui avoir gâté l'esprit; il regrette ce fracas dans lequel il vivait , ce mouvement que tant de monde se donnait pour aller à lui ; il regrette ces flatteurs dont il se moquait , mais qui regardaient comme un bonheur de se le rendre favorable ; il ne voit plus ces airs timides et rampans qui divertissaient sa vanité ; il ne fait plus la destinée de personne ; ses amis n'ont plus tant d'intérêt à le ménager ; il soupire après celte place qu'il tenait dans l'esprit des autres, après ce respect craintif qu'il aimait à inspirer , quoiqu'il se plût à le dissiper par des procédés obligeans; enfin après mille fantômes pareils , sans lesquels il ne peut vivre, et qui sont devenus la nourriture nécessaire d'un esprit empoisonné d'ambition.

La nuit qui s'approchait pendant que

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nous nous entretenions , mon père et moi, nous lit reprendre le chemin de la maison.

Eu nous retirant, nous rencontrâmes un laboureur qui revenait de son travail , et qui chantait de toute sa force. Voici un homme qui a le cœur bien gai , dis-je à mon père! Il y a de bonnes raisons pour cela , me répondit-il ; c'est que la terre avait besoin de pluie, et qu'il a plu.

Je ne pus m'empêcher de rire du ton sérieux dont mon père me tint ce discours. Le courtisan disgracié , qui se promenait tout à l'heure, a vu pleuvoir aussi, repris-je , mais son esprit n'en a pas reçu de soulagement. Tu me fais là une belle comparaison, me dit-il, d'un laboureur à un courtisan ! Le temps qu'il fait , est excellent pour la terre : Eh bien ! le courtisan , quel avantage en peut-il espérer? Que ses greniers on seront plus pleins de biens; quil en aura plus abondamment de quoi vivre : cela est vrai j mais sa vanité, de quoi vivra-t-elle? Ses besoins sont |)our le moins aussi pressans que s'ils étaient raisonnables ; et la pluie , ni le soleil, ne peuvent rien pour eux ; au lieu qu'ils peuvent pour les besoins de ce laboureur, qui ne veut que vivre, et qui voit que son champ , dont il vit , en profitera davantage. Ainsi tu comprends qu'il a raison d'être gai , puisqu'il est presque sûr d'avoir ce qu'il souhaite. Ne le trouves-tu pas heureux d'être si borné dans sesdésirs? Qu'en dis-tu? Que les hommes soient bons ou méchans , qu'ils se trahissent à la cour ou à la ville , qu'un ministre superbe les rebute ou les favorise , qu'ils courent après de grands emplois , qu'ils les manquent ou qu'ils les perdent, tout cela n'est point de la connaissance du laboureur ; c'est un état de trouble et de misère que sa condition lui épargne. Il pleut à propos , cela lui suffît ; le bonhomme se couche content, se lève de même , reprend son travail avec plaisir ,

et meurt enfin aussi tranquillement qu'il a vécu ; car une vie passée dans le repos a cela d'heureux , qu'elle est douce pendant qu'on en jouit, et qu'on ne s'y trouve point attaché quand on la quitte.

Nous arrivâmes à la maison en nous entretenant ainsi : nous trouvâmes ma mère un peu indisposée. Le lendemain, son indisposition augmenta, la fièvre la prit, et, quelques jours après, elle mourut.

Je passe la douleur que je ressentis à sa mort, et l'affliction où tomba mon père, qui ne put se consoler; elle mourut en lui serrant la main, pendant que nous fondions en larmes au pied du lit , ma sœur et moi.

Ce ne fut que pleurs et que gémissemens dans notre maison pendant un mois : aussi fîmes-nous une perte irréparable.

Quelle union entre elle et mon père ! Que de tendresse elle avait pour ses enfans! Je ne me souviens pas de l'avoir jamais regardée comme une personne qui avait de l'autorité sur moi : je ne lui ai jamais obéi parce qu'elle était la maîtresse, et que je dépendais d'elle ; c'était l'amour que j'avais pour elle qui me soumettait toujours au sien. Quand elle me disait quelque chose , je connaissais sensiblement que c'était pour mon bien ; je voyais que c'était son cœur qui me parlait; elle savait pénétrer le mien de cette vérité-là ; elle s'y prenait pour cela d'une manière qui était proportionnée à mon intelligence , et que son amour pour moi m'enseignait sans doute ; car je la comprenais parfaitement, tout jeune que j'étais , et je recevais la leçon avec le trait de tendresse qui me la donnait ; de sorte que mon cœur était reconnaissant aussitôt qu'instruit, et quele plaisir que j'avais en lui obéissant m'affectionnait bientôt à ses leçons mêmes.

Si quelquefois je n'observais pas exactement ce qu'elle souhaitait de moi , je ne la voyais point irritée ; je n'essuyais au-

CHOIX DR LECTURES

cun emportement, aucun reproche dur et menaçant; point de ces impatiences, de ces vivacités de tempérament, qui entrent de moitié dans les corrections ordinaires, et qui les rendent pernicieuses , par le mauvais exemple quelles y mêlent. Non, ma mère ne tombait pas dans ces fauteslà, et ne me donnait pas de nouveaux défauts en me reprenant de ceux que j'avais; je ne lui voyais pas même un air sévère ; je ne la trouvais pas d'un accès moins aisé ; elle était seulement plus triste; elle me disait doucement que je l'affligeais , et raè caressait même en me montrant son affliction ; c'était là mon châtiment , aussi je n'y tenais pas. Un jeune homme , né avec un cœur un peu sensible , ne saurait résister à de pareilles manières. Je pleurais de tout mon cœur ; je lui promettais, en l'embrassant, de ne lui plus donner le moindre sujet de chagrin, et je tenais parole; je me serais même fait un scrupule de la tromper, quand je l'aurais pu : ce mélange de bonté et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait, quand je faisais mal, me suivait partout; c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer; son cœur, que je ne perdais jamais de vue, tenait le mien en respect; je n'aurais pas goûté le plaisir de la voir contente de moi , si je m'étais dit intérieurement qu'elle ne devait pas l'être; je me serais reproché son erreur.

La mort me la ravit dans le temps où j'avais le plus besoin d'elle. J'entrais dans un âge sujet à des égaremens que je ne connaissais pas encore , et où ce tendre égard que j'avais pour elle m'aurait été plus profitable que jamais.

Mon père ne put survivre long-temps à sa perle : sa santé , qui était déjà trèsmauvaise, s'altéra encore davantage; plusieurs infirmitésTaltaquèrentàla fois, il n'agissait plus, et bientôt il fut réduit à garder le lit : il ne vécut qu'un an dans

ce triste état , et il mourut entre mes bras, pendant que ma sœur était absente pour affaires domestiques.

Mon fils , me dit-il un moment avant que d'expirer , vous avez perdu votre mère, vous allez meperdre, et jevous vois au désespoir ; mais vous n'y serez pas toujours, le temps console de tout. Je vais répondre de mes actions à celui qui m'a donné la vie ; vous lui répondrez un jour des vôtres , songez-y ; au défaut de biens que je ne puis vous laisser, mon amour vous laisse cette pensée; ne la perdez point , vous y trouverez tous les conseils que je pourrais vous donner, et c'est elle qui doit désormais vous tenir lieu de père et de mère.

A peine eut-il achevé ce peu de mots, qu'il tomba dans une faiblesse qui lui ôta la parole; il prononça encore quelque chose de mal articulé , et où je compris qu'il demandait sa fille; après quoi ses yeux se fixèrent sur moi, et ne cessèrent de me regarder que lorsqu'il expira.

Je ne saurais peindre l'état où je me trouvai alors ; en le voyant mourir , je crus voir encore une fois mourir ma mère ; il me semblait que je venais de les perdre tous deux dans le même moment.

Je ne savais où j'étais, je restai dans un accablement qui me rendait slupide; ma sœur était déjà de retour, m'avait parlé, avait poussé des cris , que je n'étais pas encore revenu à moi-même.

Que nous étions à plaindre ! nous n'avions point de parens dans la province ; des amis , nous n'en connaissions point : qui est-ce qui s'attache à d'honnêtes gens qui sont dans l'infortune?

Dans un si grand abandon, je ne savais que devenir; il me semblait que nous ne tenions plus à rien, et j'étais presque dans le désespoir. Ma sœur eut plus de fermeté que moi, sa raison rappela la mienne ; et ses sages conseils me décidèrent à passer ma vie avec elle. Nous

CHOIX DE LECTIRES.

tlounons tous les jours des larmes à la mort de nos rcspeclables parens. Us ne nous oui point laissé de fortune; mais ils nous ont appris à la mépriser, et cela vaut mieux. Le souvenir de leurs vertus nous doune la force de cultiver le champ qu'ils

nous ont laissé ; notre modération règle nos besoins, et ils sont satisfaits par notre sage économie. Nous jouissons de la douceur et des charmes de l'amilié , (.t nous vivons heureux , parce que nous avons appris de bonne heure à savoir l'être.

LA RECONNAISSAirCE RECOMPENSEE.

Louis XIV, qui avait fait déjà bombarder Alger, chargea le marquis du Quesne de le bombarder une seconde fois , pour le punir de ses inQdélités et de son insolence. Le désespoir où étaient ces corsaires, de ne pouvoir éloigner de leurs côtes la flotte qui les abîmait, les porta ù attacher à la bouche de leurs canons, des esclaves français, dont les membres furent portés jusque sur les vaisseaux.

Un capitaine algérien, qui avait été pris dans ses courses et très- bien traité par les Français, tout le temps qu'il avait été leur prisonnier, reconnut un jour, parmi ceux qui allaient subir le sort affreux que la rage avait inventé, un officier nommé

Choiseul , dont il avait éprouvé les attentions les plus marquées. A l'instant il prie, il sollicite, il presse avec instance pour obtenir la conservation de cet hommo généreux. Tout est inutile. Alors voyant qu'on va mettre le feu au canon où Choiseul est attaché, il se jette sur lui a corps perdu, l'embrasse étroitement, et adressant la parole au canonnier , lui dit : « Tire : puisque je ne puis sauver mon bienfaiteur, j'aurai au moins la consolation de mourir avec lui. » Le dey, sous les yeux duquel la scène se passait, en fut si frappé, tout barbare qu'il était, qu'il accorda, avec le plus grand empressement, câ qu'il avait refusé avec tant de férocité.

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