LA RESIGNATION
Après avoir passé joyeusement la soirée avec sa famille, M. de Rome s'était couché fort satisfait, et il goûtait depuis quelques heures les douceurs d'un paisible sommeil , lorsqu'il fut tout à coup réveillé par un bruit sourd qu'il entendait autour de lui. II ne pouvait d'abord comprendre d'où cela pouvait provenir.
Enfin lorsqu'il eut bien ouvert les yeux, il vit sa maison tout en feu, et les flammes qui pénétraient déjà dans sa chambre par les fenêtres. Il se jeta précipitamment hors de son lit, réveilla son épouse, prit dans ses bras sa petite Eugénie , son Gis Amédée par la main ; et s'échappa devant
les tourbillons de flammes et de fumée qui le poursuivaient. Il ne put sauver rien de plus. Ses habits, ses meubles, son argent , tout fut consumé. A peine venait-il de passer le seuil de la porte , que les planchers et la charpente s'écroulèrent avec un fracas épouvantable.
Ce pauvre homme , sa femme et ses enfans se trouvaient ainsi demi -nus au milieu d'une foule de peuple qui accourait de tous les côtés pour éteindre l'incendie. On entendait craquer leurs dents, et leurs genoux se heurter l'un contre l'autre , de froid et de frayeur. Dans le premier saisissement, M. de Rome ne
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savait quel parti prendre. Enfin il se rappela quïl avait un cousin à l'autre extrémité de la ville , et il se hâta d'aller lui demander un refuge pour sa famille et pour lui-même.
Us en furent accueillis de la manière la plus prévenante. Aussitôt que la maîtresse de la maison les vit dans un état si déplorable, elle courut chercher des vêtemens qu'elle leur présenta. Elle fit allumer un grand feu pour les pauvres enfans à demi transis, et leur fit prendre, avec beaucoup de peine , quelques gouttes d'une liqueur propre à ranimer leurs forces.
Le lendemain M. de Rome se leva fort tard, parce que l'agitation de la nuit précédente l'avait empêché, jusqu'au point du jour, de prendre le moindre repos. Il courut aussitôt au lit de ses enfans. Ils étaient déjà réveillés, et ils pleuraient. Ce spectacle lui serra tristement le cœur. II les embrassait sans pouvoir proférer une seule parole. Enfin , ayant rassemblé toutes ses forces pour surmonter son trouble, il leur dit : Mes chers enfans, pourquoi pleurez-vous?
EUGÉNIE. — Ah, mon papa! mes robes^ mes joujoux , tout est brûlé !
M. DE ROME. — Ne vous restc-t-U donc rien?
AMÉDÉE. — Rien, rien au monde!
M. DE ROME. — Regardez-moi, mes enfans, et dites ensuite si rien ne vous est resté.
EDGÉNiE. — Ah! mon frère, il nous reste notre papa et notre maman.
M. DE ROME. — Il vous rcstc douc beaucoup encore . Nous ne vous abandonnerons jamais. Nous partageronsavec vous jusqu'à notre dernier morceau de pain. Combien vous avez risqué de nous perdre ! Qui peut vous avoir sauvé de ce malheur?
EUGÉNIE. — 11 n'y a que Dieu, mon papa.
M. DE ROME. — Tu as raisou. Ce Dieu
qui veille sur les petits oiseaux , a pris aussi mes enfans sous sa garde. Ainsi donc pourquoi pleurez-vous, puisque Dieu s'est déclaré votre protecteur ?
N'est-ce pas lui qui m'avait fait présent de mes biens et de ma maison ?
AMÉDÉE. — Il est vrai. Mais pourquoi vous les a-t-il enlevés ?
M. DE ROME. — Ce n'est pas a moi de lui demander compte de ses desseins. Il a fait connaître sa volonté , je dois m'y soumettre en silence.
EUGÉNIE. — Sa volonté, mon papa?
Dieu peut donc vouloir quelque chose de méchant?
M. DE ROME. — Non , ma fille, il ne le peut pas. Ainsi , puisqu'il m'ôte les biens qu'il m'avait donnés , il faut que cette perte entre dans la sagesse de sa providence, et puisse nous être utile.
AMÉDÉE. — Vous m'avez permis, mon papa , de vous dire ma pensée dans foutes les occasions. Je ne puis croire que l'incendie de notre maison puisse nous être utile en quelque chose. Si cela était, vous ne seriez pas si triste vous-même.
M. DE ROME. — Ne te souviens-tu pas que je brisai une fois ton tambour? Pensaistu alors que cela fût bon à quelque chose pour toi ?
AMÉDÉE. — Non pas dans le premier moment ; mais je compris ensuite que c'était pour mon bien , parce que ce tambour mereudaitimportunhtoutle monde, et m'exposait souvent à vous désobéir.
M. DE ROME. — Pourquoi ne le compris-tu pas tout de suite?
AMÉDÉE. — C'est que j'étais un enfant.
M. DE ROxMÉ. — Eh bien ! mon ami, les hommes ne sont que des enfans devant Dieu. Je suis triste d'avoir perdu mes biens , parce que je ne sais pas encore à quoi ce malheur peut être bon pour moi. Mais un jour je comprendrai sûrement qu'il n'est arrivé que pour mon avantage.
CHOIX DE LECrrUES.
ECGÉME. — Ahl si je le croyais, je m'en serais bientôt consolée.
M, DE noMÉ. — Vous pouvez le croire, mes enfans. Mais voyons, consultonsnous. Dans la situation où je me trouve, ne sachant plus comment vous nourrir, quedois-je faire?
AMÉDÉE. — Il faut s'adresser à notre cousine , et la prier de nous garder dans sa maison.
M. DE ROME. — Mais , puis-je lui demander quelle vous nourrisse et qu'elle vous entretienne?
ETGÉxiE. — Pourquoi non? n'est-elle pas noire cousine? Et n'en auriez- vous pas fait autant à sa place?
M. DE ROME. — 11 est vrai ; mais elle a elle-même trois enfans ; et elle n'est pas a beaucoup près si riche que je l'étais encore hier au soir.
AMÉnÉE. — Je ne sais donc plus à qui nous pouvons nous adresser.
M. DE ROME. — As-tu déjà oublié qui m'avait donné ma maison?
AMÉDÉE. — C'est Dieu.
EUGÉNIE. — Ah 1 mon papa, je vois bien que c'est à lui seul qu'il faut avoir recours.
M. DE RO.MÉ. — C'est aussi ce que je veux faire. Je le prierai a chaque instant dans mon cœur, et je lui dirai : Dieu de bonté ! tu nourris les petits des oiseaux , donne-moi aussi le moyen de nourrir les petits que tu m'as donnes.
ECGÉME , Cenibrastant. — Oh ! que vous êtes bon , mon papa !
AMÉDÉE. — Est-ce que vous n'avez pas toujours prié Dieu de cette manière?
M. DE ROME. — Toujours , mou ami , comme tu viens me prier, tous les matins, de te donner à déjeuner. Mais te souvienstu de ce qui t'arriva l'année dernière, lorsque tu sortis de si bonne heure avec mon domestique pour aller voir passer un régiment à une lieue d'ici? La foule vous sépara; la neige te surprit; tu erdis ta
roule; et lu revins fort tard a la maison, tout transi de froid et mourant de faim. Il me semble que lu me demandas alors ton déjeuner dun autre ton qu'à l'ordinaire.
AMÉDÉE. — Uest vrai, jcmele rappelle.
Je vous le demandai avec beaucoup plus d'instances. C'est que je sentais un besoin qui me dévorait.
M. DE ROME. — Et moi aussi ; quand je considérerai le besoin où nous nous trouvons, j'en prierai Dieu avec plus de zèle et de ferveur. Qui vaut le mieux pour nous, sa grâce, ou les biens que j'ai perdus ?
ELGÉME. — Il n'y a pas a balancer, mon papa.
M. DE ROME. — Tu as raisou ; car tous les biens du monde ne peuvent rendre ma vie heureuse , ni me consoler et me tranquilliser a la mort , au lieu que la grâce de Dieu peut opérer tout cela. Si, par la perte de mes biens , le Seigneur n'avait voulu que m'attacher plus étroitement à lui, et me pénétrer avec plus de force de la crainte et de l'amour que je lui dois , celte perte ne tournerait-elle pas a mon avantage ?
AMÉDÉE. — Je vous avoucrai , mon papa, que je ne puis encore le comprendre .
M. DE ROME. — Tu le comprendras mieux dans la suite de cet entretien.
As-tu oublié les reproches que je t'ai faits quelquefois, lorsque tu laissais croître de mauvaises herbes dans le petit jardin que je t'avais donné 'a cultiver ?
AMÉDÉE. — 0 mon papa ! de quoi me parlez- vous ! Mon pauvre jardin, le voila maintenant tout bouleversé! il n'est plus couvert que de pierres et de charbons.
M. DE ROME. — J'espère que nous parviendrons encore a le rétablir. Mais , dis-moi sincèrement , pourquoi négligeais-tu si souvent la culture de ton jardin ?
AMÉDÉ»-. — Je pensais que je navals
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pas besoin de lu'exerccr au travail , puisque vous étiez riciie.
M. DE ROME. — En cela lu pensais assez légèrement. Le travail nous donne delà force , de l'appétit et de la santé ; il nous garantit de l'ennui , et rend notre sommeil plus doux et plus profond. C'est pour jouir de ses bienfaits , que tous les jours , au moins pendant deux heures , je travaillais, soit dans mon jardin, soit sur mon tour, quoique je fusse ricbe. Si tu avais renoncé à ton travail . tu serais devenu faible , tu aurais perdu l'appétit et la gaieté, tu n'aurais eu qu'un sommeil lourd et pénible. Avec toute la richesse que tu me supposais , aurais- tu été heureux?
AJiÉDÉE. — Hélas! non. siîrement. A quoi sert l'argent , si l'on n'a pas de santé pour en jouir? A quoi sert un bon lit, si l'on n'a pas de sommeil?
M. DE ROME. — A présent que tu me vois pauvre , ne reprendras-tu pas le travail avec plus d'ardeur?
AMÉDÉE. — Oui , sans doute ; j'y serai bientôt endurci.
M. DE ROME. — Et tu en seras plus frais et plus sain. Tu vois maintenant comme la perte même de nos biens peut nous être utile.
AMÉDÉE. — Je commence à le mieux comprendre.
Un domestique vint leur dire en ce moment que le déjeuner était servi. Ils passèrent dans le salon , et lorsque la malheureuse famille eut recouvré des forces dans ce repas, M. de Rome pria sa cousine d3 lui permettre d'aller faire une petite promenade dans le jardin avec ses enfans. Après quelques tours d'allées , Amédée et Eugénie parurent reprendre un peu de gaieté. Celait au commencement de l'automue. Les arbres courbaient sous le poids de leurs fruits. On voyait ici dos pêches d'un rouge foncé; la, des pommes d'api du plus beau vermillon ;
plus loin, des noisettes rembrunies , sortant de leurs vertes enveloppes. Le long d'une muraille exposée au midi s'étendait une treille de muscat , dont les grappes dorées attiraient les regards des enfans , et leur faisaient venir l'eau à la bouche. M. de Rome les voyant en des dispositions si favorables , leur dit :
0 mes amis , le beau jardin ! quels fruits délicieux je vois pendre a ces arbres et à ces treilles ! savez-vous qui les a cultivés?
EDGÉME. — C'est notre cousin luimême. Je l'ai vu souvent à l'ouvrage dans ses heures de délassement. J'étais un jour auprès de lui, lorsqu'il faisait jouer sa serpette. Vois-tu , me dit-il , ma chère Eugénie , c'est là qu'il viendra de beaux raisins. Si tu viens me voir cet automne, je t'en donnerai tant que tu voudras.
M. DE ROME. — Oui , mes enfans , c'est votre cousin qui tient ce jardin dans le bon état où vous le voyez. Vous sentez par-là quel est le fruit du travail. Si votre cousin avait été paresseux, les treilles n'auraient pas porté de muscats , les arbres auraient été rongés par la mousse et par les chenilles; dans ces carrés , où vous voyez de si belles laitues, il ne serait venu que des herbes sauvages. Pour moi, vous le savez , je travaillai sans relâche toute l'année dernière dans mon jardin ; cependant il ne vint que peu de fruits , et les raisins n'acquirent pas leur parfaite maturité. D'où cela venait-il?
AMÉDKE . — Vous uous dîtcs alors , mou papa, que c'était à cause des fortes gelées du printemps , et des pluies continuelles de l'été.
M. DE ROME. — Et qui envoie sur la terre les pluies et les gelées?
EDGÉME. — C'est Dieu.
M. DE ROME. — Si le dernier printemps avait été aussi froid , et l'été aussi humide, aurions-nous vu une si grande abondance?
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AMi5 DÉE. — \on , certainement.
M. DE noMÉ. — Et celte douce abondance, il qui la devons-nous?
EucaÎME. — A celui qui nous avait envoyé la stérililc.
M. DE ROME. — Vous voycz donc ce que Dieu fait par sa puissance. 11 nous a refusé des fruils l'aBnce dernière, et il nous les donne cette année avec largesse. 11 m'a aussi dépouillé de mes biens : ne peut-il pas me les rendre comme il me les a ravis?
AMÉDKE. — Rien ne doit être si aisé au maître de la terre.
M. DE ROME. — Je me repose dans celte douce confiance. N'avez-vous rien lu dans la Bible d'un homme qui avait perdu tous ses biens , et qui , par la bénédicliou du Seif^neur , en reçut dans la suite plus qu'il n'en avait perdu?
AMÉDÉE. — Il me semble que c'est Job.
M. DE ROME. — Oui, c'cst aiusi qu'il s'appelait. Mais pourquoi Dieu lui fit-il la grâce de le rendre plus riche qu'il ne l'avait jamais été?
AMÉDÉE. — C'est qu'il avait eu de la patience et de la piélé.
M. DE ROME. — Soyons donc aussi pieux etpaliens. Prions avec ferveur, travaillons avec courage; et non-seulement Dieu nous soutiendra dans nos peines , mais encore il en fera bientôt couler pour nous une source de joie.
AMÉDÉE. — Oh! si je pouvaisle croire, comme j'aurais peu de regret de tout ce que nous avons perdu !
EUGÉNIE. — Et moi donc ! Mais , mon papa, pourquoi pensez-vous que Dieu fera de si bonnes choses en notre faveur? M. DE ROME. — Parce que je me fonde sur ses promesses , et qu'il dit lui-même dans l'Écriture : Envoyez tous vos soucis
vers le Seigneur ; car il songe pour vous. LaconfiancereligieusedeM.de Rome ne fut point trompée. H vit la promesse d» Dieu s'accomplir d'abord sur ses enfans. Eugénie et Araédée reçurent rinstruclion la plus utile du malheur qu'ils avaient éprouvé. Ils se livrèrent avec une ardeur incroyable 'a l'étude; et ils employaient tout le temps de leurs plaisirs à soulager leurs parens dans les travaux de la maison. Leurs prières furent aussi plus ferventes qu'à l'ordinaire ; car ils voyaient qu'ils n'avaient plus rien a espérer que de la faveur du ciel. Ils eurent encore deux ans à passer dans la peine; mais leur constance ne se démentit jamais dans cette longue épreuve. Après avoir rassemblé tous les débris de sa fortune, M. de Rome se relira dans un petit appartement à l'extrémité d'un faubourg.
La médiocrilé de ses revenus aurait a peine suffi à un autre pour faire subsister sa famille ; mais, par sa tempérance et son économie, il sut encore trouver de quoi pourvoir 'a léducalion de ses enfans. Les hommes avaient oublié ses services , et aucun ne songeait à s'intéresser pour lui ; la Providence s'était réservé tout le soin de sa destinée. Elle venait de placer dans le ministère un citoyen vertueux , mieux instruit que personne des talens et de la droiture de M. de Rome. Le premier usage qu'il fit de la confiance du prince fut de lui présenter cet homme respectable pour un emploi distingué qui venait de vaquer dans son trésor. In struits à l'école du malheur, M. de Rome ni ses enfans ne perdirent le fruit de ses leçons dans l'ivresse de la prospérité; et leurs jours coulèrent heureux dans l'oubli de l'indifférence des hommes , et le souvenir tendre et constant des bienfaits de Dieu.