LA PRISES
Le Jeune The'ophile avait reçu de son père , le jour de sa fête , un petit livre orné d'estampes, qui renfermait diverses instructions pour les enfans , d'après quelques passages choisis de l'Ecriture.
Théophile fut si satisfait de son livre , que dès le premier jour il en lut , avec attention , une grande partie. Il fut frappé surtout de ce passage :
« Le Seigneur est auprès de ceux qui l'invoquent du fond du cœur. Il exauce les prières de ceux qui le craignent , et se plaît à les secourir. » {Ps. iÂA,v.^9.)
Cette lecture le rendit rêveur. La tête pensivement appuyée sur sa main , il se
disait à lui-même : Moi , je vis dans la crainte de Dieu ; moi , je le prie tous les jours , et cependant il n'exauce pas mes prières. Pendant un mois tout entier que ma grand'maman a été malade, je le priais sans cesse pour elle , et cependant il me l'a enlevée. Son père étant entré dans sa chambre, le surprit dans ces pensées , ce qui donna lieu à l'entretien suivant.
M. DE BEULiÈREs. — Pourquoi doDC es-tu si rêveur , mon cher Théophile?
Est-ce que tu ne serais pas satisfait de mon petit cadeau?
THÉOPHILE. — Je vous demande par-
CHOIX DE LECTURES
don , mon papa , j'en suis lics-conlent.
M. DE BEULiÈREs. — Je tc vois Cependant un air bien sérieux.
THÉOPHILE. — C'est que je trouve ici un passage que je n'entends pas.
M. DEBELLIÈRES. — VoyOUS. QUCl CSl-
il?
THÉOPHILE. — « Le Seigneur exauce les prières de ceux qui le craignent. »
M. DE BEDLiÈREs. — Qu'y a-l-il là de si difflcile à comprendre?
THÉOPHILE. — (i'est que je le crains aussi , moi. Cependant je ne le vois point exaucer mes prières.
M. DE BEUi.iÈRES. — Cela m'élonue.
Je ne demande rien à Dieu que je ne l'obtienne. Qu'est-ce donc que tu lui as demandé, et qu'il t'a refusé?
THÉOPHILE. — \)C ne pas laisser mourir ma grand'raaman.
M. DE BEULIÈRES. — Comment i'as-tu prié?
THÉOPHILE. — Voici moD petit livre de prières : eh bien ! je l'ai récite deux fois d'un bout à l'autre.
M. DE BEULIÈRES. — Y a-l-ïl daus ce livre quelque prière pour une grand'maman malade?
THÉOPHILE. — Non , mon papa.
M. DE BEULIÈRES. — Si tu avais envie d'aller à la promenade , viendrais-tu , pour m'en demander la permission, me réciter les beaux compliraens que tu m'as faits à la nouvelle année , ou le jour de ma fête?
THÉOPHILE, souriant. — Oh, que nenni!
M. DE BEULIÈRES. — Et pourquol pas?
THÉOPHILE. — C'est qu'il n'y a pas là de permission pour aller se promener.
M. DE BEULIÈRES. — Et pourquoidoDC, lorsque tu voulais prier pour la maladie de ta grand'maman, as-tu récité deux fois tout de suite un livre de prières où il n'y a pas un seul mot de grand'maman , ni de fîuérison ?
THÉOPHILE, après nu moment de réflexion. — Je vois à présent que je m'y suis mal pris. J'aurais dû me faire faire exprès, par mon précepteur, une prière de grand'maman , et je l'aurais récitée tant de fois , tant de fois. . . .
M. DE BEULIÈRES. — Mais Sl tU VOU-
lais aller à la promenade, comme je te le disais tout à l'heure , qui est-ce qui te ferait une prière pour m'en demander la permission ?
THÉOPHILE. — Personne.
M. DE BEULIÈRES. — Et quand personne ne te compose ta prière, comment fais-tu pour me demander quelque chose?
THÉOPHILE. — Je parle comme les paroles me viennent , de cœur, et tout de suite. Je sais que vous êtes bon , et que vous me pardonnerez si je n'arrange pas bien mes mots.
M. DE BEULIÈRES. — VoyOUS , pOUf
aller te promener , ce que tu me dirais de toi-même?
THÉOPHILE. — Je vous dirais : Mon papa , voyez le beau temps qu'il fait aujourd'hui. Voudriez-vous bien me permettre d'aller faire un petit tour depro menade? Je n'irai pas plus loin , et je ne resterai pas plus long-temps que vous me l'aurez permis.
M. DE BEULIÈRES. — Et penscs-tuquc je fisse difficulté de l'accorder ce que tu me demanderais?
THÉOPHILE. — Non , mon papa , si vous n'aviez pas quelque raison particulière pour me retenir à la maison.
M. DE BEULIÈRES. — Tu DC Crois doUC
pas que Dieu l'aime autant que moi?
THÉOPHILE. — Il m'aime encore bien davantage. Je me souviendrai toujours de ce que vous m'avez dit fort souvent , que tout le bien que vous me faites .
vient de lui, et qu'il prendrait soin de moi, si j'avais le malheur de vous perdre.
M. DE BEULIÈRES. — Ouï , mOU fils ,
tes yeux , ta bouche , tous tes membres .
CHOIX DE LECTURES
c'est lui qui te les a donnés. 11 doit t'aimer bien tendrement pour t'avoir ainsi comblé de ses dons. Pourquoi donc n'osestu lui adresser de toi-même des prières?
THÉOPHILE. — C'est que Dieu est le seigneur le plus grand, le plus puissant.
M. DE BEULiÈREs. — Saus doutc. Mais si le roi était ton père , est-ce que tu n'oserais pas l'entretenir avec lui comme tu t'entretiens avec moi?
THÉOPHILE. — Oh ! je crois que je l'oserais.
M. DE BEULiÈKEs. — Eh bien! Dieu n'est-il pas ton père aussi? Ne récites-tu pas tous les jours la prière qu'il nous a enseignée lui-même, et dans laquelle il veut que nous l'appelions notre père?
THÉOPHILE. — Ohl désormais je lui parlerai avec confiance, comme j'ai coutume de vous parler.
M. DE BEULIÈRES. — Rien ne lui plaît comme l'entretien des enfans. Si ta grand' maman vivait encore , quelle prière lui adresserais-tu pour elle? Voyons.
THÉOPHILE. — Je lui dirais : Mon Dieu , faites que ma grand'maman ne meure pas. Elle m'aime tant! C'est elle qui m'a appris à lire , et qui m'explique toutes mes belles estampes. Elle me punit quand je suis paresseux ou méchant; mais aussi elle me récompense lorsque j'ai été attentif à mes leçons, ou que je me suis bien comporté envers les autres. Ah ! ne la laissez pas mourir, je vous prie.
M. DE BEULIÈRES. — Je suis sûr, mon fils , que cette prière aurait été fort agréable à Dieu.
THÉOPHILE. — Si je l'avais prié comme cela, n'est-ce pas que ma grand'maman ne serait pas morte ?
M. DE BEULIÈRES. — Avaut quc je te réponde , répète-moi encore ce passage qui t'avait rendu si rêveur.
THÉOPHILE. — « Dieu exauce les prières de ceux qui le craignent. »
M. DE BEULIÈRES. — Qucls SOUt CCUX
que Dieu exauce, dis- tu?
THÉOPHILE. — Ceux qui le craignent-
M. DE BEULIÈRES. — Tu Ic craius donc, toi?
THÉOPHILE. — Oh ! oui ; je tremble quand il fait du tonnerre; et quand j'entends siffler l'ouragan , je ne sais où me cacher.
M. DE BEULIÈRES. — Germain, ce domestique que j'ai renvoyé, était précisément comme toi. Est-ce qu'il craignait Dieu, ce garcon-là?
THÉOPHILE. — Je n'en crois rien.
M. DE BEULIÈRES. — PoUTqUOi dOUC?
THÉOPHILE. — C'est qu'il jurait à faire peur, et qu'il n'obéissait ni a maman ni à vous.
M. DE BEULIÈRES. — Et pour vivrc dans la crainte de Dieu , ne faut-il qu'avoir peur de l'ouragan et du tonnerre?
THÉOPHILE. — Je vois à présent que ce n'est point encore assez....
M. DE BEULIÈRES. — Quc faut-il donc de plus?
THÉOPHILE. — Il faut lui obéir.
M. DE BEULIÈRES. — Et toi , lui obéistu?
THÉOPHILE. — Ah! vraiment, pas toujours.
M. DE BEULIÈRES. — Si tU VOuIais
donc commencer bien sincèrement à vivre dans la crainte de Dieu , que te faudrait-il?
THÉOPHILE. — Savoir lui obéir.
M. DE BEULIÈRES. — Est-il ricu de plus facile que d'obéir à Dieu?
THÉOPHILE. — Oh! cela ne doit pas être si aisé! Tous les jours je lui promets de le faire, et il se trouve toujours que je lui ai désobéi. C'est comme à vous, mon papa.
M. DE BEULIÈRES. — Hier encore ton précepteur te reprochait de n'avoir pas bien répété la leçon qu'il t'avait expliquée.
THÉOPHILE. — C'est que mou cousin était venu rac troubler.