‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 183 sur 197 · LÉONOR, JULIE · texte numérisé non relu

LÉONOR, JULIE

JULIE entre en sautant. Elle tient à la main une petite boîte de carton. — 0 ma sœur! ma sœur! vois les deux jolis papillons que je viens d'attraper !

LÉGAOR. — Cest quelque chose de bien merveilleux en effet !

JULIE. — Quand je te dis qu'ils sont charmaus ! c'est comme un rézeau d'or sur leurs ailes.

LÉONOR. — Une demoiselle de ton âge et de ta naissance ne devrait-elle pas rougir de s'occuper de semblables enfantillages?

JULIE. — Enfantillages tant qu'il te plaira; que m'importe, pourvu qu'ils m'amusent?

LÉONOR. — Tu ne crois donc pas avoir rien de mieux à faire? Tu n'as donc ni esprit, ni talens à cultiver? Que ne t'exerces-tu, comme moi , sur ton clavecin?

JULIE. — C'est qu'il m'ennuie. J'ai plus de plaisir à t'en entendre toucher.

LÉONOR. — Dis plutôt à courir dans le jardin.

JULIE. — Soit encore, si tu veux. Il faut que je te l'avoue; lorsque notre vieux maître , avec ses sourcils épais et sa mine empesée, s'assied à côté de moi, et me crie sans cesse dans l'oreille d'une voix enrouée : « Eh bien 1 mademoiselle , que faites- vous? Allez donc en mesure! du goût, de la légèreté ! Cela ne vaut rien, recommençons. » Au lieu de penser "a ce

CHOIX DE LECTURES

4or

qu'il me dit, je ne songe qu'à finir , pour courir au jardin.

LÉoNOR. — Quel cliarme ce jardin a-t-il donc pour vous ?

JOLIE. — C'est que personne ne m'y contrarie. Je cueille tous les fruits qui sont à ma portée. Je fais des bouquets des plus jolies Heurs, ou je les mets dans mes cheveux : puis je vais chercher les filles de Babet , pour se rouler avec moi sur le gazon. 11 n'y a pas de mal a tout cela. LÉONOR. — Je vous le ferai défendre par maman. Aussi bien il faut que je vous dise qu'elle est fort en colère contre vous ; et qu'elle m'a chargée de vous faire, en son nom, les plus vifs reproches JULIE. — Je serais bien fâchée de faire de la peine à maman ; et je voudrais pour lui plaire, avoir dès à présent autant de goût que toi pour le clavecin. Mais si je ne l'ai pas encore , il viendra ; et je t'aurai bientôt rattrapée.

LÉONOR, d'un air (Cironie. — Oui vraiment! je le crois.

JULIE. — Tu verras, ma sœur. Mais à propos , j'ai une nouvelle bien agréable à l'apprendre.

LÉONOR. — Quelle est donc cette nouvelle?

JULIE. — Elle te fera plaisir , j'en suis siire. Mais d'abord cherche un peu à la deviner.

LÉONOR. — Je ne veux pas me rompre la tête pour vos énigmes.

JULIE. — Il n'y a pas de quoi se rompre la tête. C'est quelqu'un que nous attendions aujourd'hui.

LÉONOR. — Est-ce quelque demoiselle de nos amies ?

JULIE. — Oh I c'est bien mieux ! Comment I tu n'y es pas?

LÉONOR. — Si tu ne veux pas me le dire, je ne m'embarrasse guère de le savoir.

JULIE. — Eh bien ! je te dirai que la bonne Marguerite est arrivée.

LÉONOR, d'un air dédaigneux. — Voilà donc cette grande nouvelle qui devait me faire tant de plaisir 1 La bonne Marguerite est arrivée.

JULIE. — Oui, elle est ici. On vient de me le dire en passant. Je la croyais avec toi.

LÉONOR. — Et tu aurais voulu queje me fusse donné la peine de le deviner? Ha, ha, ha, ha ! (Ellerit d'une manière ironique. )

JULIE. — Il me semble qu'il n'y a pas de sujet de pousser de ces grands éclats de rire moqueurs.

LÉONOR. — Il faut bien que je sois joyeuse, puisque tu veux tant que je le sois.

JULIE. — Ce n'était pas de cette manière. Mais, dis-moi sérieusement, ma sœur, est-ce que tu n'es pas bien charmée de revoir Marguerite?

LÉONOR. — Cela ne me fait ni plaisir, ni peine. Qui est-ce qui s'embarrasse de pareilles gens?

JULIE. — C'est pourtant (a nourrice aussi bien que la mienne. C'est elle qui nous a élevées dans notre berceau. Pendant que nous avons été dans sa maison , elle nous a fait tout le bien dont elle était capable.

LÉONOR , avec froideur. — Oui , cela peut être.

JULIE. — Elle a aussi amené nos sœurs de lait, Mariette et Jeanneton.

LÉONOR. — Elle aurait pu leur épargner la peine du voyage.

JULIE. — En vérité, je ne te conçois pas , Léonor. Tant de froideur pour notre bonne Marguerite ! Je pensais qu'après nos parens , personne au monde n'était plus digne de notre reconnaissance , par tous les services qu'elle nous a rendus.

LÉONOR. — Comme si elle n'en avait pas été bien payée !

JULIE. — Tu crois donc que l'on peut

CHOIX DE LECTLIIES.

pnyer avec ôe l'argent les soins de la Icnilressc?

LÉONOK , d'un air de dépit. — Poiut de reproches, mademoiselle. Savez-vous l)ieii qu entre nous, c'est moi seule qui ai le droit d'eu faire?

jiTLii:. — Toi? Et qui l'a donné ce droit, s'il le plaît?

LÉo.Non. — C'est maman ; vous pouvez le lui demander. Elle sait que je .suis plus sensée que vous, et elle m'a fait voire gouvernante.

JULIE. — La belle duègne que voilà !

Tu veux donc rire, petite lille?

LKO.NOR. — Vous verrez bientôt si je ris. En altendaut , vous pouvez aller trouver ces petites gens dont l'arrivée vous rend si folle.

JULIE. — J'y cours de ce pas; mais ce n'est pas b cause de ta permission, entends-tu? Adieu. Je me moque de ta gouvernance comme de Jean-de-Vert. (Elle sort en sautant et en chaulant.)

Page 1