I.K LlVUr DE KAMILLR
Ce pdil banquet fui suivi île cliaiUs cl de danses , où l'on vit éclater la joie qui régnait dans tous les cœurs; et chacun, en se retirant , remplit ]es airs du n(im de M. de Guercy , de celui de ses enfans . et des vœux les plus tendres pour leur félicilé.
M de Guercy ne tarda pas long-temps b s'occuper des moyens de réaliser le projet qui remplissait son cœur généreux. De bons écrivains , se disait-il , ont appris aux hommes le grand intérêt qu'ils ont h se servir mutuellement ot à s'aimer. Des gens corrompus ont traité ces idées de chimères ; j'en avais cru moimême l'exécution plus difficile. Que je rends grâce à mes enfans de m'avoir désabusé 1 L'exemple que j'en ai reçu, je le dois aux autres. Sans resserrer mes senlimens de bienveillance pour tous les hommes , il faut en renfermer l'exercice dans l'étendue du terrain que je veux acquérir. Ah ! si I image du bonheur que j'y vais répandre pouvait engager mes voisins h vouloir en goûter le fruit comme moi ! Qu'importe de perdre des vassaux, dès que Ion y gagne des frères et des amis ! Il se prépare une révolution dans les idées. De vains titres ne distingueront plus les hommes. Cherchons d'avance une \ distinction plus douce dans la bii-nfaisance I envers nos semblables ; ou plutôt, que ce sentiment se répande si également dans tous les cœurs, que l'exercice en devienne aussi naturel que celui delà liberté.
Animé de cette espérance , M. de Guercy, au prix de tous les sacrifices que lui permettait sa grande fortune , s'empressa d'acquérir cette terre dont il ne voulait plus sortir. Il n'attendit point que le terme nécessaire à la solidité de son ac quisition fijt expiré pour commencer l'ouvrage qu'il méditait. Il fit aussitôt construire une école publique, y appela des maîtres intolligens, leur fournit tous les jivres. d'instruction nécessaires . et en fit
ouvrir gratuitement l'entrée aux enfans du village. 11 établit aussi des ateliers de charité pour occuper les pauvres dans la mauvaise saison , et fonda un asile destiné "a recevoir les infirmes et les vieillards. 11 donnait a une pauvre famille nn petit coin de terre , avec des instrumens pour la cultiver; à une autre, une vache ou des chèvres , qui la nourrissaient de leur lait ; à celle-ci un rouet , des aiguilles et des outils de différens métiers. Il en était payé largement par leur reconnaissance et par mille bénédictions. On peut, disait-il quelquefois, racheter cette terre, mais les doux fruits que mon cœur en a déjà recueillis , le rachat ne saurait me les enlever.
Heureusement sa possession ne fut point troublée. L'année s'acheva, et le lendemain , qui aurait pu encore amener pour lui la perle de toutes les dépenses qu'il avait faites, ne fit que lui montrer combien il en avait déjà profilé. L'aisance régnait dans toute l'élcndue de sa terre. Il n'y avait pas un seul bras qui restât dans l'inaclion , pas nn seul quartier de terre qui fût demeuré sans culture. L'année suivante fut encore plus heureuse. Comme tous les paysans s'étaient partagé le plaisir de travailler ses vignobles et ses sillons, et qu'ils n'y avaient pas épargné leurs sueurs, l'abondance des fruits qu'il recueillit, jointe à leur bonne qualité, le remboursa d'une partie des sommes qu'il avait prodiguées pour ses charités particulières et ses établissemcns. Les habitans du village n'y gagnèrent pas moins que lui. Leur marché attirait de préférence les acheteurs. La certitude de le trouver toujours bien garni des meilleures denrées; la facilité de s'y pourvoir en même temps, à bon compte, de toute espèce d'ouvrages fabriqués dans les ateliers de charité; le plaisir de n'avoir h traiter qu'avec d'honnêtes gens: tous ces avantages réunis faisaient qu'on croyait
LE HVKb; Dli l'AMIU.E,
gagner à se détourner d'une lieue ou deux pour venir faire en cet endroit ses provisions. Chaque jour il s'y formait de nouveaux établissemens. Les seigneurs du voisinage, voyant leurs marciiés et leurs terres se dépeupler, sentirent bientôt que , pour leur intérêt même , ils devaient suivre l'exemple de M. de Guercy. Ils s'empressèrent de venir lui demander le secours de ses lumières. Il les renvoya à ses enfdus. C'est "a eux , dit-il , que je dois les principes que j'ai pratiqués. Après m'avoir inspiré l'idée du bien que j'ai pu faire, ils le soutiennent chaque jour par leur zèle et leur intelligence. Il ne manquera plus rien à mon bonheur , si le vôtre devient encore leur ouvrage.
Les enfans consultés retracèrent naïvement la route qu'ils avaient suivie. On ne rougit point de se diriger par leurs instructions , et l'on n'eut point à s'en repentir. Les hameaux d'alentour devinrent d'abord heureux et florissans. Ce cercle étroit s'étendit ensuite de tous côtés. Il en revenait sans cesse des actions de grâces à M. de Guercy. Quelle joie pour cebon père, de voir la première influence de bonheur sortir du sein de sa jeune famille, pour se répandre par degrés sur toute la contrée , comme le parfum exhalé,
au lever de l'aurore, du calice dalbâtro d'un jeune lis , embaume insensiblement toute la vaste étendue d'un jardin !
Le premier jour où M. de Guercy s'était vu irrévocablement possesseur de sa terre, après avoir, suivant sa promesse , fait à ses vassaux le généreux abandon de tous ses droits, il avait couru renverser de sa propre main les l rois poteaux , triste monument élevé , sous le nom de la justice, à la tyrannie féodale. Le lendemain les paysans allèrent planter à leur place quatre jeunes arbres, qu'ils appelèrent Louis , Auguste, Charles et Frédéric. Ces arbres, cultivés avec soin, grandirent h vue d'oeil, et font aujourd'hui, comme leurs parrains, le plus bel ornement de la contrée. L'ombre même qu'ils répandent sert encore à l'utilité publique pour tous les âges. Les vieillards assis 'a leurs pieds y terminent les petits différends prèsdediviser les familles; les hommes d'un âge mûr viennent s'y délasser de leurs travaux ; les jeunes gens y font leurs noces , et les enfans interrompent leurs jeux sous ces feuillages, pour entendre raconter 'a leurs parens l'histoire des quatre bons frères, et pour apprendre par leur exemple , que les enfans même peuvent contribuer au bonheur de leur pays.
LE LlVIiK Uli FA.MIJ.LE.