‹ Œuvres complètes de BerquinChapitre 26 sur 197 · I.E MVRE nt lAMlLLE · texte numérisé non relu

I.E MVRE nt lAMlLLE

montraient bien plus sans doute dans une I pareille modération , qu'il n'en aurait fallu pour se battre , puisqu'ils savaient triompher de la violente démangeaison qu'ils sentaient quelquefois, surlout Charles et Frédéric , de se retonrner brusquement pour faire le coup de poing.

Celte conduite ne pouvait manquer de leur réussir. Au bout de quelques jours les petits paysans . lassés de les houspiller en vain, les laissèrent passer à leur côté sans y faire la moindre alteulion. Ils ne furent plus remarqués que des gens raisonnables , qui , s'éloiinant de les voir si doux et si réservés , les saluaient h leur passage avec un air de bienveillance. Les enfans de M. de Guercy prolilèrent de cette disposition pour lier connaissance avec quel<pies-UDs d'entre eux. Ils leur firent adroitement des questions , afin de connaître les pauvres veuves et les vieillards inflrmes qui avaient besoin de secours. Comme leur père avait pour principe qu'ils eussent toujours de l'argent à leur disposition , ils résolurent de consacrer leurs petites économies à subvenir aux nécessités des plus malheureux. Leur plus douce récréation était d'aller euxmêmes les voir, et de leur porter des soulagemens. L'espérance et la consolation entraient 'a leur suite dans ces misérables chaumières , qui ne retentissaient avant leur arrivée , que des soupirs de la douleur , et souvent des cris du désespoir.

Le récit de leur bienfaisance avait déjà couru de cabane en cabane , dans toute l'étendue du villase. Les petits paysans étaient tout étonnés d'entendre leurs parens ne parler qu'avec des expressions de respect de ces mêmes enfans qu'ils se donnaient les airs de mépriser. Ils n'en auraient peut-être pas voulu croire la renommée sur parole. Il fallut bientôt , en dépit d'eux-mêmes . que leur propre expérience servît à les faire revenir de leur injuste opinion.

Un petit garçon avait perdu une pièce de douze sous, que sa mère lui avait donnée pour aller acheter du pain. Il se désolait , dans la crainte d'être battu s'il ne la retrouvait pas. Ln des enfans de M. de Guercy vint 'a passer près de lui, s'informa du sujet de sa peine , l'aida dans ses recherches, et, les voyant inutiles, il donna de sa poche la petite somme qu'il avait perdue.

Un autre, en jouant imjirudemment près d'un fossé, s'était laissé tomber dans l'eau jusqu'au menton , et ne pouvait regagner le bord. Un des enfans de M. de Guercy entendit ses cris de la prairie voisine , accourut a son secours , et , au risque de se noyer lui-même , il parvint a le retirer de la fange verdâtre ob il barbotait.

Or , devinez, parmi les quatre frères, ceux qui avaient fait ces deux bonnes actions? C'est Frédéric qui avait fait la première, et Charles la seconde. Leurs noms demandent 'a être cités avec d'autant ])lus d'exactitude, qu'après vous les avoir montrés prêts à se battre avec les petits I paysans, vous auriez été tentés peut-être de les soupçonner de méchanceté, ce qui assurément n'était pas dans leur carac- ; tère : ils étaient courageux , sans en être moins sensibles.

D'un autre côté , Louis et Auguste , ' dont la prudence aurait pu paraître a vos yeux un défaut de bravoure , curent bientôt occasion de signaler cette vertu. Un loup s'était jeté au milieu d'un troupeau, I et, après avoir massacré plusieurs brebis, ! il en avait pris une à la gorge , et la rejetant sur son dos , il l'emportait en la fouettant de sa queue. Le petit berger , qui était pourtant l'un des plus hargneux du village, avait pris lâchement la fuite a , la première approche du loup. Louis et : Auguste rencontrèrent dans un chemin étroit l'animal ravisseur. Celui-ci , con- 1 tent de sa proie , enfilait fièrement sa

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route saus s'embarrasser des deux frères, dout la taille ne lui inspirait pas beaucoup de frayeur. Cette rencontre eut cependant pour lui des suites plus fâcheuses qu'il ne semblait l'imaginer. Louis avait un bâton noueux , dont il déchargea un coup si fort sur la jambe gauche du loup, tandis qu'Auguste lui donnait du sien sur la tête , que l'animal féroce , devenu tout à coup plus timide que la brebis déchirée entre ses dents, la laissa tomber de sa gueide sanglante, et s'enfuit en hurlant comme un désespéré, sans avoir remporté d'autre avantage sur les deux jeunes champions, que leprixdela course qui lui resta, malgré leur poursuite , quoiqu'il ne fiit en état d'aller que sur trois jambes seulement.

Je vous laisse à penser combien cet événement, dont le petit berger alla tout desuite raconter l'histoire dans le village, bouleversa les idées de ses compagnons.

Us avaient repoussé les enfans de M. de Guercy par dédain; ils n'osaient plus en approcher par respect. Une circonstance heureuse parvint cnfm à les réunir.

Les quatre bons frères jouaient ensemble dans la grande cour de la maison. La balle s'écartant de son but, passa par-dessus la muraille, et alla tomber sur le grand chemin , au milieu d'une foule de petits paysans qui revenaient de l'école. Quelques jours plus tôt, cette balle aurait été siirement une pomme de discorde : les petits garçons n'auraient pas voulu la rendre , et Charles et Frédéric n'étaient pas d'humeur a la laisser sans combat entre leurs mains. Il en arriva tout autrement ce jour-la. Celui qui l'avait ramassée, s'empressa de la rapporter à Louis qui venait la chercher; il la lui présenta même avec tant de grâce, que Louis l'invita, ainsi que ses camarades, h venir être témoins de la partie. Ce fut pour eux la première occasion d'apprendre combien le plaisir gagne à être goûté sans

trouble et sans altercation. Malgré leur extrême vivacité , les enfans de ;\I. de Guercy ne s'emportaient point les uns contre les autres. Ils ne se faisaient point de mauvaises chicanes dans les cas douteux ; chacun était le premier à se condaunier lui-même quand il avait tort ; le vainqueur avait aussi peu d'orgueil , que le vaincu de jalousie ; et la partie s'acheva sans qu'on eût pu deviner, l'instant daprès , à aucun mouvement d'insolence ou de dépit , qui l'avait gagnée ou perdue.

Le temps permettait d'en jouer encore une autre avant l'heure du diner. On engagea les petits paysans à prendre part à celle-ci. Louis et Frédéric d'un côté , Auguste et Charles de l'autre, se partagèrent la petite troupe avec autant d'égalité qu'il fut possible. Et, qui le croirait ? cetle seconde partie ne produisit pas plus de disputes que la première, tant les enfans de iM. de Guercy avaient déjà pris d'ascendant par la force de leur exemple.

Ils eurent le plaisir de remarquer, le soir même, le bon effet de cette première leçon. En traversant le village, ils entendirent prononcer leurs noms avec des applaudissemens. Uss'approchèrent émus de joie. Il venait de s'élever une discussion entre les joueurs, et l'un d'eux s'étant écrié qu'il fallait jouer sans querelle, comme ils l'avaient fait le matin avec les enfans de M. de Guercy , ils avaient tous battu des mains à cette proposition.

Depuis ce moment, les enfansde M. de Guercy commencèrent à goûter les jouissances les plus flatteuses. En fréquentant de plus en plus leurs jeunes instituteurs, les petits paysans s'attachèrent à les prendre pour modèles ; et ceux-ci , de leur côté , auraient rougi de leur donner l'exemple de quelque défaut. De l'a naissait entre eux une vive émulation à qui se distinguerait par la conduite la plus sensée.

Admis librement dans la maison de M. de Guercy , les petits garçons du vit-

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lagc voyaient ses cnfansse livrer gaiement à l'étude, et remplir leurs devoirs avec autant d'ardeur qu'ils en niellaient à se diverlir ; ils en devinrent a leur tour plus studieux et plus appliqués, surtout ceux dont les quatre frères payaient les mois d'éco'e, et qui clierdiaient à lénioigner une douce recounaissance à leurs bienlaileurs, par l'hommage des fruits mêmes de leurs bienfaits.

En voyant les enfans de M. de Guercy vivre entre euxdansla plus intime union, cl ne disputer ensemble que de complaisance cl de soins délicats , les polils garçons du village résolurent de quitter leur ancienne habitude de se chamailler sur les plus frivoles sujets. Bientôt on n'entendit plus parler de querelles, encore moins de batteries ; et s'il s'élevait de loin en loin quelques petits démêlés, ils étaient bientôt terminés par l'esprit de justice des , quatre jeunes frères, que l'on ne manquait jamais de prendre pour arbitres du différend.

Les enfans de M. de Guercy continuèrent toujoursdemployer l'argent de leurs plaisirs a soulager les besoins des pauvres. Les petits garçons du village auraient bien voulu pouvoir les imiter sur ce point; mais comme leur bourse était fort mal garnie, ils cherchèrent du moins à y suppléer d'une autre manière: ils partageaient leur pain avec les enfans qui n'en avaient pas ; ils aidaient les vieillards à marcher dans les chemins difflciles; ils se chartgeaieut de leurs commissions, et leur rendaient avec empressement tous les bous offices qui étaient à leur portée.

Les voyageurs qui avaient traversé quelques mois auparavant ce village, ne le reconnaissaient plus. Au lieu des insultes qu'ils avaient essuyées à chaque pas , ils ne recevaient plus que des secours obligeans. C'était a qui prendrait soin de leurs chevaux, à qui les conduirait al auberge , à qui leur indiquerait le chemin

ou les personnes qu'ils demandaient ; en un mot, à qui leur marquerait le plu»

d'e'gards et de bienveillance.

Les pères de ces enfans, dont l'humeur autrefois était conlinuellement aigrie par les chagrins que ceux-ci leur faisaient continuellement essuver , connurent enfin le plaisir si doux de s'abandonner aux mouvemens de la tendresse paternelle.

Sensibles à ces caresses, les enfans en devinrent encore meilleurs pour plaire aux auteurs de leurs jours. Plus de divisions enlre les voisins pour les misérables querelles de leurs enfans. La paix qui régnait dans chaque ménage avait amené un traité d'alliance entre toutes les chaumières.

Ce n'est pas tout. Comme il se tenait souvent des marchés dans le village , les habilans des hameaux des environs a\ aient fr(?quemment occasion d'y venir faire leurs emplettes. Ils furent bientôt frappés du changement qui s'y était opéré, et plus surpris encore d'en apprendre la cause.

Oh ! comme ils auraient voulu avoir aussi M. de Guercy et ses enfans au milieu de leurs habitations ! Ces vœux furent bientôt exaucés en quelque manière.

Le printemps qui venait de rendre à la nature sa couronne de fleurs, voyait fleurir pour la première fois dans ce canton des vertus qui lui avaient été jusqu'alors bien étrangères. L'innocence et la joie paraient de nouveaux charmes ces riantes campagnes. Les enfans , répandus par bandes sur la prairie, y jouaient en paix comme des troupes de frères. Quelques-uns étaient couchés sur le gazon , et le rouge enflammé de leurs joues formait un contraste charmant avec sa douce verdure. L'éclat de leurs yeux n'était plus terni par les larmes; la candeur de leurs fronts n'était plus voilée par de sombres projets de méchanceté ; le sourire régnait sur leurs lèvres, et la propreté sur leurs vêtemeus. Les oiseaux, dont ils avaient cessé de troubler les amours . voltigeaient

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avec coafiauce sur leurs têtes, venaient sans effroi ramasser autour d'eux les miettes échappées de leur bouche, et semblaient à l'eiivi chercher à les payer de la liberté quils laissaient à leurs petits, par des chants d'allégresse et de reconnaissance.

Les paysans , qui n'avaient jamais joui d'un si doux spectacle , ne pouvaient contenir l'excès de leur surprise et de leur satisfaction. Mais parmi tous ces pères, quel était celui dont les transports pussent égaler le ravissement de M. de Guercy?

Je vois donc enfin régner autour de moi le bonheur, se disait-il, et ce bonheur général est l'ouvrage de mes enfans ! Ah! leur vie entière sera heureuse, puisqu'ils connaissent de si bonne heure le charme de la bienfaisance , la plus douce des vertus. 0 mes bons fils! combien je dois vous chérir! Les vieillards vous bénissent, les femmes vous caressent, les petits sautent de joie autour de vous; tout le monde ici me dispute le plaisir de vous aimer.

Le terme dune année , que Louis avait demandé pour donner un plein succès à l'entreprise qu'il venait d'exécuter avec ses frères, devait arriver le dimanche suivant. M. de Guercy , qui en avait pris exactement la date sur ses tablettes , voulut soleuniser ce jour par une fête brillante qui en éternisât la mémoire dans le village. Pour mieux jouir de la surprise de ses enfans , il les mena la veille, dès le matin, faire une longue promenade , tandis que tous ses domestiques restaient à la cuisine, occupés de mille préparatifs. Jamais le four de la maison n'avait été si bien chauffé que ce jour-là.

Le lendemain, lorsque le service divin fut fini, M, de Guercy sortit le premier de l'église, et ayant rassemblé les paysans devant la porte, il les engagea tous, pères et enfans , à le suivre vers sa maison. L'intérieur de la cour était garni de tables proprement dressées, autour desquelles

il les invita à s'asseoir. Étant ensuite monté sur le perron, avec ses quatre fils : « Mes amis , dit-il , je vous présente mes » enfans. Ils viennent de travailler une » année entière à faire le bonheur des vô- » très. Je vois avec la plus vive satisfac- » tion qu'ils n'ont pas trop mal réussi 0 dans leur ouvrage. Profitons, vous et » moi, de l'utile leçon qu'ils nous ont don- » née. Mettons dans nos affaires une aussi » bonne intelligence que vos enfans et les I) miens en mettent dans leurs plaisirs. » Je suis riche , et vous avez besoin de I) ma fortune. Vous êtes laborieux, et j'ai » besoin de vos travaux. Je me propose )) d'acheter la terre d'où dépend ce vil- » lage ; et mon premier acte de possession I) sera de vous remettre tous mes droits. » Il n'en faut pas consacrer d'autres que » celui de l'égalité naturelle entre tous les » hommes. Je prévois qu'il ne tardera pas » long-temps à s'établir dans toute la » France. Peut-être ailleurs coûtera-t-il » du sang ; qu'il ne nous coûte à nous que » des larmes d'attendrissement et de plai- » sir ! Rappelons-nous toujours que nous I) sommes frères. Vivons unis par les » mômes nœuds que ces enfans. Je vous » donne les miens à aimer autant que je » veux aimer les vôtres. Que cette heu- » reuse contrée ne soit plus habitée que » d'une seu!e famille, où tous, sans dis- » tinction , travaillent de concert à sa » prospérité ! »

11 avait a peine achevé ce discours, que les paysans s'élançant de leurs sièges, vinrent se précipiter à genoux devant lui sur les marches du perron. Les hommes baisaient ses habits, les femmes se jetaieni: dans ses bras ; on se passait de main en main ses jafans , en les accablant de caresses. M. de Guercy, trop vivement ému par cette scène touchante, pour la pouvoir soutenir plus long-temps , donna ordre à ses domestiques de servir les rafraîchissemens qu'il avait fait préparer.

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