LA CBOISSARCE DES PLANTES
M. DE VERTEUIL, PAULINE, sa fille.
PAULINE. — Mon papa, qu'est-ce que
vous avez là dans ces assiettes ? En voilà une qui est comme un petit jardin.
LE LlVllli DE FAMILLE.
M. UE VERTEUiL. — Il De m'a pas coûté beaucoup de peine à cultiver, comme tu le vois. Je n'ai eu besoin que de mettre dans Toau une pincée de petites graines rougeâtres, pareilles à celles que lu vois \ï dans la première assiette.
PAULi.\E. — Et quelle est cette herbe, mon papa?
M. OE VERTECJIL. — C'cst du CrCSSOU ,
que tu aimes tant. Je veus ten faire bientôt manger une salade.
PAULi.NE. — Elle est déjà jolie a croquer.
M. DE vERTEiTL. — Regarde maintenant cette seconde assiette. J'y ai mis tremper des graines il y a quatre jours. Vois si elles sont en tout comme celles de la première assiette, qui ne trempent que depuis ce matin.
PACLi.NE. — Non, mon papa ; il y a quelque chose de blanc h celles-ci, que les autres n'ont pas,
M. DE vEiiTix'iL. — Tu as fort bien remarqué cette différence. Les graines, a force de tremper dans Teau, ont crevé , et de ces crevasses il sort de petites pointes blanches.
PAULLNE. — Et qu'est-ce que ces petites pointes blanches , mon papa ?
M. I)E VERTEUIL. — Cc SODt IcS jeUnCS
racines de la plante. Lorsque les graines ont été quelques jours dans Teau , elles se pénètrent d'humidité et se renflent. Tu vois bien que celles-ci sont plus grosses que celles de la première assiette ?
PADLixE. — 11 est vrai , mon papa.
M. DE VERTECiL. — Lorsqu'elles sont assez renflées , elles s'entr'ouvrent à la pointe , et alors ces petites pointes blanches sortent par l'ouverture. Sais-tu ce que font ces racines ?
PAULINE. — Non , mon papa.
M DE VERTEDIL. — Ellcs suceut leau qui est sur Tassielte. La graine mieux nourrie s'enfle encore davantage, et alors >I en sort d'un autre côté deux petites
feuilles jaunes qui se divisent chacune ensuite en trois petites feuilles, et peu à peu elles deviennent toutes vertes. Regarde dans cette troisième assiette : les graines y sont depuis huit à dix jours, et la plante a déjà des feuilles. Vois-tu aussi l'enveloppe rougeâtre de la graine ?
PAULLNE. — Oui bien , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Lcs graiucs sont ici encore bien plus grossies; chacune a une tige où les feuilles sont attachées. Lorsqu'elles auront passé quelques jours de plus dans l'eau, du milieu de ces premières feuilles il en sortira encore d'autres. Les racines et les tiges deviendront encore plus longues et plus grosses , et l'enveloppe de la graine s'en détachera toul-à-fait , comme tu peux le voir déjà sur la quatrième assiette.
PAULLNE. — Oh! oui, mon papa, voila ma salade toute prête; il n'y a plus qu'a l'assaisonner.
M. DE VERTEUIL. — Je vais t'en couper quelques brins , pour que tu la goûtes d'avance ; mais , vois-tu, je remets les racines dans l'eau , et il en sortira de nouvelles feuilles, pourvu qu'on ait soin de tenir toujours assez d'eau dans l'assiette.
PAULLNE. — Vous y cu metlcz donc de temps en temps , mon papa ?
.M. DE VERTEUIL. — 11 le faut bien, ma fille. A mesure que la plante grandit, les racines en boivent davantage; il est donc nécessaire de leur en fournir. Tiens, voici une autre assiette; je n'y avais mis de l'eau que les premiers jours seulement . Le cresson , en grandissant . l'a eu bientôt épuisée, et aussitôt qu'elle lui a manqué, il a commencé à se flétrir. Vois-tu comme les finies sont devenues minces et se sont desséchées? les feuilles sont toutes jaunies. Ce cresson ne vaut plus rien; il faut le jeter.
PAULINE. — Oh , c'est bien dommage !
.M. DE VERTEUIL. — VcUX-tU qUC je
LE LIVRE DE FAMILLE
te dise maiateuant comment Ion se procure la graine d'où vient le cresson ?
PAULINE. — Vous me ferez plaisir, mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Lorsqu'au Ueu de couper le cresson pour le manger , on le laisse grandir , il s'élève de la liauteur de ta jambe et encore plus , comme celui qui est Ib dans ces deux pots , et il vient au haut de la tige de petites fleurs blanches , comme tu en vois la dans le premier pot.
PAULINE. — Oh ! oui , je le vois.
M. DE VERTEUIL. — Lorsquc les fleurs se flétrissent et viennent à tomber , les graines viennent à la place. Tu peux le voir dans le second pot ; regarde.
PAULINE. — Je ne vois pas de graines , mon papa.
M. DE VERTEUIL. — Vois-lu CCS petites cosses qui sont là le long de la tige?
PAULINE. — Oui, oui; c'est comme de petits haricots.
M. DE VERTEUIL. — Je vais cu cueillir une et l'ouvrir: vois ce qu'il y a dedans.
PAULi.vE. — Oh, c'est singulier! Mais, mon papa, ces graines sont vertes, et celles qui sont là dans l'assiette sont rougeâtres.
M. DE VERTEUIL. — Cela vicut de ce que celles-ci ne sont pas encore mûres. Si je les avais laissées plus long-temps sur le pied , elles seraient devenues rougeâtres comme les autres. Je vais chercher ; peutêtre en trouverai-je déplus avancées pour la maturité. En effet, vois-lu? en voici qui commençaient à devenir rougeâtres; elles seraient presque déjà bonnes à mettre dans l'eau ou dans la terre pour faire venir du cresson. Nous en aurons qui seront parfaitement mûres dans quelques jours.
PAULINE. Oh! qu'il me tarde d'en avoir, mon papa !
M. DE VERTEUIL. — El pourquoi donc , Pauline?
PAULINE. — C'est que je veux essayer d'en faire venir moi-même.
M. DE VERTEUIL. — Tu me fais grand plaisir d'avoir eu cette idée. Je serai toujours charmé de le voir faire ces peiites expériences ; c'est le meilleur moyen de l'instruire. Aussitôt que celle graine sera mûre, je la cueillerai, et je te la garderai avec soin pnur en mettre dans l'eau ou dans la terre, lorsqu'il en sera temps. Mais alors il faudra que tu aies l'attention de voir tous les jours s'il y a assez d'eau dans l'assiette , ou si la terre est assez humide dans le pot ; car, ma ûlle, quoique le cresson soit dans la terre, il a besoin d'avoir toujours de l'eau ; autrement il se dessécherait comme celui qui est là sans eau dans l'assiette que je viens de te faire voir. L'eau n'est pas moins nécessaire aux fleurs, aux plantes et aux arbres. Ils en ont tous besoin.
PAULINE. — Et les grands arbres de notre jardin sont-ils venus de la même manière que le cresson ?
M. DE VERTEUIL. — Oui , Paulinc, de la même manière ; mais tu conçois qu'il leur a fallu plus de temps et aussi plus de terre et d'eau. Tu as bien vu quelquefois des glands à terre dans le parc de la grand'maman ?
PAULINE. Oui, mon papa; je me souviens d'en avoir ramassé pour jouer.
M. DE VERTEUIL. — Eli bien , Pauline, les glands sont la graine des chênes. Ces glands sont venus sur les chênes, à peu près de la même manière que les graines de cresson sont \enues sur les tiges de cresson. Lorsque les glands sont mûrs, ils tombent de l'arbre ; et si l'on en plante un, il en sort d'abord une racine qui s'enfonce dans la terre et y suce l'humidité qu'elle renferme. Alors il sort de la terre de petites feuilles vertes, et du milieu de ces feuilles il s'élève une lige, sur laquelle croissent beaucoup d'autres feuilles cl des
LU I.IVHL DE K.VMU.LI^.
rameaux et des branches. Ce chêne grandit de jour en jour , d'année en année, jusqu'à ce qu'il soit devenu aussi grand que ceux qui sont dans le parc de ta grandiuaman. Cela n'est-il pas admirable, Pauline, que d'un petit gland il sorte un aussi grand arbre?
PAULINE. — Oui, vraiment, mon papa ; mais comment cela se lait-il '( Je ne puis le comprendre.
M. DE VEiiTELiL. — Jc Dc Ic compreuds
pas non plus, et personne ne peut l'ex pli(juer. Cependant cela est ainsi, puisque nous le voyons arriver tous les jours.
Lorsque nous irons, cet automne, chez la grand'maman , nous aurons soin d y ramasser des glands que tu planteras ici dans le jardin , pour que tu puisses voir croîlre de jeunes chênes sous tes yeux. PAULINE. — Oui. mon papa; je veux que vous ayez bientôt un petit parc planté de ma main.