LES SUITES FACHEUSES DE LA COLERE
Macl. DE CELIGNT, AGATHE, sa fille, EMILIE, sa nièce, JUSTINE^ sa femme de chambre.
AGATHE. — Oh! venez , maman, dans la chambre de ma cousine: tenez, voyezvous son miroir tout en pièces, et ici, près de la table , un grand tas de porcelaines cassées ? La pauvre Emilie en aura bien du chagrin. Comment cela peut-il être arrivé ?
M™^ DE cELiGNY. — Je n'en sais rien ; Agathe, je vais appeler Justine pour m'en informer. {Elle appelle.) Justine, Justine!
JUSTINE , en s' avançant. — Que voulez-vous, madame?
M*"* DE cELiGNv. — Je vcux savoIr de vous la cause de ce dégât.
JUSTINE, avec embarras. — Madame , c'est.... Oh ! je n'ose pas vous le dire.
M*"* DE CELiGNY. — Ne craiguez rien ; parlez : le mal est fait ; est-ce vous qui l'avez causé ?
JUSTINE. — Oh ! non , madame ; je serais allée vous l'avouer tout de suite, il faut dire cependant que j'ai donné lieu à ce malheur par un autre qui m'est arrivé.
M™* DE CELIGNY. — Racontcz-moi la chose comme elle s'est passée.
JUSTINE. — Le voici, madame. Tandis
LE LIVKE IJi; FAMILI.K.
qae mademoiselle Emilie était à déjeuner avec vous , j'ai voulu mettre en ordre sou linge qui était sur le marbre de la commode , au-dessous du miroir. Je ne sais comment cela s'est fait , mais j'ai poussé un joli pot de fleurs de terre anglaise que mademoiselle Emilie avait acheté hier, et qui était caché sous les plis d'une serviette, en sorte que je ne pouvais pas le voir : le pot est tombé de dessus la commode et s'est brisé en mille pièces.
M™" DE CELior. — Et qu'a fait Emilie lorsque vous lui avez appris cet accident ?
JUSTINE. — 0 madame 1 elle était dans une si grande fureur , elle m'a tant querellée , que je ne savais où me cacher, l) "abord je ne lui ai rien répondu, de peur de la fâcher encore davantage ; mais à la fin, voyant quelle ne s'apaisait pas, je n'ai pu m'empêcher de lui dire : Après tout , mademoiselle , de quoi suis-je coupable? Pouvais-je deviner qu'un pot de fleurs dût être caché sous une serviette ? Ces paroles n'ont fait que l'enflammer encore plus. Comment donc , impertinente, ra'a-t-elle répliqué , allez-vous dire encore que c'est ma faute? L'a-dessus elle a couru vers la table ronde pour y prendre un trousseau de clefs ; mais , par la violence de son mouvement, elle a renversé la table , et toutes les tasses de porcelaine qui étaient dessus sont tombées en pièces sur le plancher. Dans le désespoir où l'a jetée ce nouveau malheur , elle a voulu me lancer le trousseau de clefs à la tète ; heureusement je me suis baissée, les clefs ont volé au miroir , et en ont fait tomber la glace en mille morceaux.
m"'* de celigny. — Emilie a bien gagné vraiment à ce beau coup-là ! et qu'a-t-elle dit alors?
JUSTINE. — Oh ! madame, je n'en sais rien ; je me suis enfuie de la chambre de toute la vitesse de mes jambes. Dans le premier mouvement . je voulais aller vous
porter mes plaintes sur ce mauvais traitement , et vous demander mon congé ; mais j'ai fait ensuite une autre réflexion qui m'a retenue : mademoiselle Emilie a le cœur si bon ! c'est bien dommage qu'elle se laisse toujours emporter par le premier mouvement de sa colère.
M™^ DE CELIGNY. — Oui CCFteS ,
c'est bien dommage ; ce défaut seul empoisonne toutes ses autres qualités. Avec le meilleur cœur du monde, il lui arrivera tôt ou tard quelque grand malheur, si elle continue de s'abandonner à ses emportemens; mais je saurai la punir d'une manière qui l'obligera de se corriger. La porcelaine lui appartenait ; elle peut faire comme elle voudra , je ne lui en donnerai pas d'autre à la place : mais pour ma glace , il faudra bien qu'elle me la paie sans remise ; et comme elle était fort grande et fort belle , sa bourse s'en souviendra long-temps. Elle aura tout le temps d'apprendre ce que l'on gagne à se livrer à ses violences. Ce n'est pas tout : je vous défends , Justine , de faire la moindre chose pour son service , jusqu'à ce qu'elle soit venue , en ma présence, vous demander amicalement pardon , avec promesse de ne jamais se comporter envers vous comme elle l'a fait aujourd'hui.
JUSTINE. — 0 madame ! il n'est pas nécessaire ; mademoiselle Emilie saura bien d'elle-même faire ses réflexions , et je suis déjà satisfaite.
M™* DE CELIGNY. — Et iQoi jc ne le suis pas ; il faut lui apprendre qu'elle ne doit pas plus vous maltraiter, vous , que toute autre personne. Je ne vous garderai plus à mon service si vous n'exécutez ponctuellement les ordres que je vous prescris. Emilie ne sera pas venue dans ma maison pour y gâter son caractère. Je répondrais mal à la promesse que je fis à ma sœur lorsqu'elle me confia , en mou-
<kS
LE LIVrtL UE FAMILLE.
voict qui
raiil , son éducalion. Mais la vicnl. Approchez , tinilie.
ÉMiLiK, couiuiu se jeu r dans Us bras de mtulumc de Ccligiuj. — o ma chère (ante 1 je le sais , je mérite tout ce (jue vous pouvez me dire; je suis disiiie do la plus sévère puuilion. <juelie était ma folie , de me laisser ainsi emporter par ma colère ! Ah ! si vous pouviez Bavoir combien j'en suis désolée !
M""" DE cELiG.NY. — Je Ic crois , Émilic ; mais le regret vient toujours trop tard , et ne saurait rien réparer ; et si vous aviez atteint Justine a la tète avec vos clefs , et que
EMILIE. — Par pitié , ma chère (ante, je vous en conjure, n'endites pas davantage, vous me percez le cœur ; je ne sais oîi me cacher de honte et de désespoir. Wa chère Justine, je le demande excuse; s'il m'arrive jamais de me mettre en colère contre toi et de te dire des injures , tu n'auras qu'à me répondre : Kmiiie , souvenez-vous du trousseau de clefs ; et je serai bien sûre alors de marrêler dans mon emportement. Maiscenest pas tout:
tiens, ma chère Justine (lui mcitattl sa bourse dans la main), voici pour te faire oublier la peine que je t'ai causée.
JUSTINE , cssuifanl ses yeux. — Non, mademoiselle , c'est trop ; je n'en ai pas besoin , je ne le prendrai pas.
m"* de celigny. — Vous pouvez le prendre, Justine ; Emilie a pu vous l'offrir pour vous montrer quelle n'épargne rien pour racheter sa faute ; mais cependant elle ne doit pas croire qu'un outrage puisse se payer "a prix d'argent. Je suis d'ailleurs charmée qu'elle ait pensé d'elle-
même à vous demander excuse, el à vous uffrii tous les dédommagemetis qui sont eu siMi pouvoir. Si elle y avait manqué , il aurait fallu que je lui en tisse moi-uiêoie la leçon. Je lui sais gré de l'avoir prévenue ; cela me prouve qu'elle est pénétrée de regret de la faute qu'elle a commise.
EMILIE. — Uh ! oui , ma chère tante, je ne le sens que trop bien!
M""" DE cELiG.w. — lùi cc cas , je ne t'en dirai pas davantage, et je ne ferai que te livrer a tes réflexions et "a tes regrets. Mais toi , ma chère Agathe , reçois une utile leçon du malheur de ta cousine, et vois ce qui arrive lorsqu'on se laisse vaincre par sa colère. Loin de pouvoir se procurer par-là quelque soulagement, on ne fait que s'attirer de nouveaux chagrins, et se précipiter dans un plus cruel embarras. Songe aux remords affreux qui auraient éternellement poursuivi la malheureuse Emilie, si elle avait atteint Justine "a la tète avec ses clefs , et qu'elle lui eût emporté un œil. C'est pourquoi , lorsque tu sentiras la colère près de le saisir . souviens-toi de cette aventure, etcherciie a recueillir toutes tes forces pour surmonter à iinstant même ton emportement. Si lu ne l'accoutumes ainsi do bonne heure à prendre de l'empire sur toi-même , tu deviendras le jouet de toutes les passions ; el après l'avoir rendue mille fois un objet de risée aux yeux des personnes raisonnables . peut-être en viendront-elles "a l'emporter malgré toi dans des mallieurs, dont la seule idée fait frémir, et que tu voudrais en vain racheter chaque jour de ta vie, au prix de ton