LES CINQ SENS
Mac!. DE VERTEUIL , PAULINE ,
sa fille.
M™* DE VEKTEUIL. — Rcf.arde bien , Pauline; voici ta poupée, qui a comme toi des bras , des jambes , une tête , un nez, une bouche. Ta poupée est-elle une chose comme toi? ou crois-tu être une autre chose que ta poupée?
PAULINE. — Oh ! il me semble que je suis bien une autre chose, maman.
M™* DE VERTEDiL. — Qucllc différence 7 â-t-il donc entre vous deux? Que peuxtu faire , par exemple , que ne puisse pas faire ta poupée?
PAULINE. — Voyez, maman , je puis
lever ma main, je puis courir, sauter, me tenir sur un pied ; et la poupée ne peut rien faire de tout cela.
m""' de VERTEUIL. — ïu HS raisou ; tu peux te mouvoir, et la poupée ne le peut pas; mais n'as-tu pas vu rouler le chariot de ton petit frère? il se meut aussi.
PAULINE. — Oui, maman , je le crois bien ; lorsque Nanelle le tire par-devant ou le pousse par-derrière , il faut bien alors qu'il se meuve. Mais moi , je n'ai pas besoin, pour me mouvoir, que l'on me pousse par-derrière, ou que Ton me tire par-devant. Voyez comme je sais courir et sauter toule seule!
Lfa: Livub: un. iamillu.
m""" de VERTE! ir,. — Il cst viai : le cliaiiot el la poupée ne peuvent se mouvoir (reiix-mèiues; il l'aiil Iraîiier l'un et porter l'autre. Mais toi , tu peu\ te mouvoir de loi-même comme tu veux. Tu peux le lever, l'asseoir, marcher lentemeut ou courir, comme tu le trouves bon ; lu peux faire usa;,'e de les pieds , de les mains, de ta langue, ainsi qu'il le plaît. Mais, Pauline, Ion petit frère ne peut ni parler, ni sauter, ni courir; il a besoin qu'on le porte comme la poupée. N'esl-il pas au moins , lui , la même chose qu'une poupée ?
PAiLiNE. — Non, pas tout-à-fait, ce me semble, maman ; mon petit frère peut lever la main , remuer la tête , pousser des cris, lit puis les petits eufans deviennent grands, au lieu que ma poupée ne grandira jamais.
m""' de verteuil. — Ton observation est très-juste; mais, Pauline, comment sais-tu que ton petit frère peut faire tout ce que tu viens de dire?
PAULINE. — C'est que je l'ai vu plus d'une fois.
m""" de verteuil. — Et avec quoi l'astu vu?
PAULiNK. — Avec mes yeux, maman.
M""^ DE VERTEUIL. — Et si lu u'avais pas eu des yeux , aurais-tu pu le voir? PAULINE. — Oh! non, sans doute.
M™^ DE VERTEUIL. — Tu u'aurais donc pu savoir alors si ton petit frère est en état de remuer sa tête ou de lever sa main?
PAULINE. — Non , vraiment , je ne l'aurais jamais su.
m"^ de VERTEUIL. — Et pourrais-tu savoir quelque chose si- tu n'avais pas des yeux? Saurais-tu , par exemple, ce qui se passe autour de toi ?
PAUUXE. — Je ne le crois pas, maman.
Je serais alors comme je suis pendant la nuit , quand je me réveille , et qu'il n'y a
pas de lumière. C'est comme s'il n'y avait plus rien dans la chambre.
M™* DE VERTEUIL. — Il cst vrai , c'cst la même chose. Mais ferme un instant les yeux, comme cela. Bon. Dis-moi maintenant comment est celle table sur laquelle lu es appuyée? Est-elle tendre, ou dure?
PAULi.NE. — La table est dure , maman.
M™* DE VERTEUIL. — Comment sais-tu cela, ma fille? Tu ne peux pas le voir, puis(iue tes yeux sont fermés.
PAULINE. — Non , maman , je ne peux pas le voir , sans doute ; mais je sais bien que la table est dure quand je la touche.
m""* DE VERTEUIL. — Aiusi lu pcux le savoir par le loucher , sans le servir de les yeux pour le voir?
PAULINE. — Oui , maman.
m""" de VERTEUIL. — TU pCUX doUC
savoir quelque chose de deux manières, par la vue et par le toucher?
PAULINE. — Cela est vrai, maman.
M™^ de VERTEUIL. — Ferme encore un peu les yeux , et place tes mains derrière le dos. Qu'est-ce quejemetssous ton nez?
PAULINE. — Maman, c'est une rose.
M™" DE VERTEUIL. — Tu as dcviné juste. Mais comment sais-tu que c'est une rose, puisque tu ne las ni vue ni touchée?
PAULINE. — C'est que je l'ai sentie.
Rien au monde n'a une si bonne odeur.
m""' de VERTEUIL. — Ainsi , ma fille, tu peux savoir encore quelque chose par l'odorat?
PAULINE. — Cela est vrai , maman.
m""* de VERTEUIL. — Voil'a donc trois moyens par lesquels tu peux savoir quelque chose : la vue, le toucher et l'odorat. {Pauline entr' ouvre les yeux.) Non, non , Pauline , je n'ai pas fini. Les yeux encore fermés , s'il te plaît.
PAULINE. — Tenez,, maman, je dois vous en avertir ; je tricherais malgré moi.
m"* de VERTEUIL. — Comment donc?
PAULINE. — J'ai beau le vouloir , je ne puis tenir mes yeux fermés si long-temp<î ;