LE PROCES ENTRE AMIS
Deux paysans voisins , nommés , l'un Bertrand , l'autre Marcel , vivaient depuis plusieurs années dans la plus intime amitié. Quand il manquait à l'un d'eux une
futaiUe , des semences , des outils ou même de l'argent , l'autre se faisait un plaisir de lui prêter tout ce dont il avait besoin. S'il fallait à Marcel quelques jour-
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BlBI.lOTIlEyUE DES Ml.LAUES.
liées (l'un travail pressé pour sa culture, les bras de Bertrand claienl toujours à son service. S'il t'tait question de quelques messages à la ville, IJeiliand pouvait compter sur les pieds de Marcel. Jamais Tun ni l'autre n'avaient eu quelque bonne chose à inanficr, sans s'inviter réciproquement "a leurs repas. On les voyait toujours marcher ensemble dans les processions du village. Entin leur douce union était citée comme un modèle dans tous les lieux d'alentour.
Ln soir qu'ils revenaient ensemble du marclié, la fatigue et la soif les obligèrent denlrer dans un cabaret qui se trouvait sur la route. Je n'ai jamais pu savoir à quel propos ; mais Bertrand , que les fumées du vin avaient un peu échauffé , se permit de faire quelques plaisanteries sur Marcel, qui donnèrent à rire à ses dépens à tous ceux qui les environnaient.
Indigné de se voir raillé par son ami , Marcel le quitta plein de colère , et continua tout seul son chemin.
Le calme de la nuit fit sentir à Bertrand combien il était coupable. Il ne put goûter un moment de sommeil ; et , avant que le soleil fîit levé, il se rendit chez Marcel , lui demanda pardon , et lui promit d'être 'a l'avenir plus réservé dans ses propos. Mais Marcel avait encore le cœur si aigri qu'il ne voulut pas recevoir ses excuses; et il le força impitoyablement de sortir de sa maison , après l'avoir accablé d'outrages,
Peut-être cette inimitié n'eîilpas duré long-temps , si de méchans esprits n'avaient achevé d'irriter Marcel par de faux rapports. Dès-lors tout espoir de réconciliation fut perdu pour Bertrand. Marcel prit contre lui une haine si vive, qu'il lui souhaitait autant de mal qu'il aurait voulu jadis lui faire de bien. Il était quelquefois si surchargé de travail , qu'il ne savait comment en venir à bout. Il ne lui en aurait coûté qu'un mot, et je suis sûr
que Bertrand serait accouru avec plus d'empressement que jamais pour l'aider.
Mais il ne pouvait prendre sur lui de vaincre sa haine obstinée , et il aimait mieux voir souffrir ses plantations, même en s'excédant de fatigue. Ses meilleurs rep;:s n'avaient pins aucun goût pour lui, parce que son voisin lui manquait pour les égayer. H lui survenait quelquefois des sujets de satisfaction ; mais il ne jouissait plus de la joie qu'en aurait ressentie son ami. Il était seul à s'ennuyer pendant les longues soirées d'hiver, qui jadis s'écoulaient si vite dans des entretiens pleins de confiance et de cordialité. Le cœur lui battait de plaisir auparavant, d'aussi loin que la voix de Bertrand venait frapper ses oreilles ; il ne l'entendait plus alors qu'il ne s'empressât aussitôt de fermer sa fenêtre pour s'empêcher de le voir.
Comme il avait conçu une haine violente contre Bertrand, il imaginait que Bertrand était animé d'une haine aussi forte contre lui ; et lorsqu'il arrivait quelque dommage dans ses vignes , dans son verger ou dans son jardin , il pensait aussitôt que c'était Bertrand qui avait fait le coup, et il n'en était que plus en colère contre celui qu'il avait tant aimé.
Il arriva une nuit qu'on enfonça une fenêtre de sa maison. Il était alors dans son premier sommeil, et il ne fut point réveillé par le bruit. Mais le lendemain en se levant, dès qu'il s'aperçut du désastre , tous ses soupçons se réunirent sur son ancien ami. Il marchait comme un forcené dans sa chambre , en proférant contre lui les plus horribles imprécations et en le menaçantde toutes ses vengeances. Dans ce moment , Bertrand , par hasard , vint à passer. Marcel , transporté de lage, courut à lui , le saisit au collet , et lui dit, en le secouant avec rudesse. Ah!
scélérat, c'est toi qui m'as enfoncé ma fenêtre, tu vas me le payer cher!
Bertrand , que ce traitement et ces re-
BIBMOTHÉQCE DES VILLAGES.
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proches avaient mis hors de lui-même , lui répondit par quelques paroles vives, qui enûammèrent tellement contre lui la fureur de Marcel, quil l'accabla d'outrages et de coups.
Cette querelle avait attiré la plupart des habilans du village. Tous étaient indignés des violences de Marcel. Quelques-uns coururent en instruire le juge , qui envoya aussitôt des archers pour l'arrêter.
Du fond de sa prison , Marcel attaqua Bertrand en justice, pour le faire condamner comme un assassin. 11 disait dans son accusation que Bertrand avait enfoncé sa fenêtre pour venir légorger dans son lit ; et qu'il n'avait sans doute été détourné de ce dessein que par quelque bruit qu'il avait entendu dans les environs. L'affaire commençait à devenir sérieuse , et l'on était prêt a s'assurer de Bertrand , lorsque heureusement on découvrit que ce n'était pas lui, mais un ivrogne , qui avait enfoncé la fenêtre de Marcel. Des habitans d'un hameau voisin, qui traversaient le village pendant la nuit , pour aller porter des fruits a la ville voisine , avaient été témoins de l'action de cet ivrogne , et l'avaient mêjue reconduit chez lui pour le remettre entre les mains de sa femme . 'a qui par bonheur ils avaient raconté le dommage
que son mari , dans l'ivresse , venait de causer à Marcel. Celui-ci , en apprenant cette découverte, fut au désespoir. Dans les premiers momeus, il aurait donné tout au monde pour que Bertrand eiît été coupable. Mais enfin revenu à lui-même , après les plus violentes agitations , Ah ! s'écria-t-il , où ma conduit ma maudite colère! Mon cher Bertrand, mon ancien ami, c'est moi qui t'ai battu, c'est moi qui t'ai poursuivi comme un assassin , c'est moi qui voulais te faire punir d'une mort infamante !
Consumé de regrets et déchiré de remords, il envoya un des enfans du geôlier chez Bertrand , pour le prier de venir le voir ; et aussitôt que Bertrand fut entré dans sa prison , il se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec les prières les plus touchantes.
Bertrand, en le voyant si désolé, n'eut pas de peine à lui pardonner. II aurait même voulu lui ouvrir dès ce moment les portes de sa prison ; mais le juse «jui devait être plus sévère , ne voulut p'ds céder ans instances de sa générosité.
Marcel fut obligé de rester encore quelques jours dans la geôle , pour servir d'exemple de la juste punition que les lois infligent à ceux qui se laissent emporter aux mouvemens aveugles de leurs passions.
LE PROCES ENiRB VOISIFS.
LE FEBMIER