TOINETTE SA
SIMON . en entrant. — Non , ma tète ne reposera jamais tranquillement sur l'oreiller, jusqu'à ce que je me sois vengé de ce coquin.
ToiNETTE. — Qu'as-tu, mou cher ami?
je ne t'ai jamais vu si en colère.
SIMON. — Cela te surprend, parce que tu n'es qu'une femme. Je suis un homme, moi : je dois en avoir la vigueur.
TOINETTE. — Mais qu'est-ce donc enDn?
est-ce que Ton l'aurait fait quelque tort ?
SIMON. — Va, laiase-moi. C'est "a la justice qu'il faut conter ma chance. Quand
il devrait m'en coûter cent écus, j'en aurai raison , je te jure.
TOINETTE. — Je ne sais ce que tu veux dire, mon ami. Expli(]ue-toi , de grâce.
SIMON. — Le coquin I me voler moa fruit en plein jour!
TOINETTE. — Avant d'accuser , il faut être bien sûr de ces choses.
SIMON. — Comme si je n'avais pas vl sa femme qui en emportait plein son tablier !
TOINETTE. — Ne pourrai-jc, h la fin,.
savoir de qui tu as a te plaindre ?
SIMON. —Faites du bien aux gens, voilh comme ils vous traitent.
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ToiNETTE , ajec surprise. — Quoi ! ce .erait
SIMON. — Oui, ces deux mise'rables, à jui nous avons rendu tant de services.
ToixNETTE. — Le pauvre voisin Thomas ? la pauvre Geneviève?
si.MON. — Il te sied bien de les ménager !
TOINETTE. — Tu les aurais surpris chez nous , dérobant notre fruit ?
SIMON. — Ce n'est pas ce que je dis ; je parle du fruit de ces arbres qui sont là-bas dans la haie qui nous sépare. Le vent a fait tomber mes pommes dans leur iardin , et ils ont l'indignité de se les approprier.
TOINETTE. — Quoi! n'cst-ce que cela?
SIMON. — Commentdonc ! Que te fautil de plus?
TOINETTE. — Eh I mon ami, nous sommes riches , et ils sont si pauvres I
SIMON. — Vous verrez que parce qu'on est riche , on doit se laisser prendre son bien.
TOINETTE. — Voudrais-tu pour une bagatelle chagriner d'honnêtes gens?
SIMON. — La belle honnêteté de me voler mon fruit!
TOINETTE. — Ils n'oot pas cru faire un vol, mon ami : ils ont imaginé pouvoir sans crime ramasser le fruit qui tombait chez eux.
SIMON. — Est-ce que les arbres ne m'appartiennent pas?
TOINETTE. — Oui, sans doute.
SIMON. — Est-ce qu'il y a quelqu'un surla terre qui puisseprétendre à ce qu'ils rapportent?
TOINETTE. — Non, Certainement.
SIMON. — Eh bien donc ! que viens-tu me conter?
TOINETTE , en le caressant. — Si tu voulais ra'entendre un moment sans te mettre en colère
SIMON , brusquemeni. — Non , non , ce n'est pas à moi d'écouter ton bavardage;
c'est aux juges d'entendre mes raisons.
Ils auront bientôt l'oreille pleine de cette affaire. 11 faut , en moins d'une heure , qu'un bon avocat
TOINETTE. — Y penses-tu, Simon?
SIMON. — Si j'y pense ! Je n'ai pas autre chose dans l'esprit.
TOINETTE. — Je ne te demande qu'une grâce. Laisse passer seulement la journée, demain tu verras beaucoup mieux ce que tu as 'a faire.
SIMON. — Tout est vu. C'est aujourd'hui séance du tribunal. Il va passer quelque homme de loi ; le premier qui se présente, je le prends. // va regarder à la porte. Bon ! En voici un qui vient. Tu vas voir si je sais reculer dans une affaire.
TOINETTE. — Ah ! mon ami, prends-y bien garde, je t'en conjure. Avant de l'engager dans un procès, consulte du moins un honnête homme.
SIMON. — Est-ce que tu crois que je ne peux être défendu que par un fripon ? Je te remercie. Il retourne à la parle , sort, et reparaît un instant après avec un avocat.
SIMON. — Donnez-vous la peine d'entrer un moment, monsieur Dupuis, j'ai le plus grand besoin de vous consulter.
M. DDPUis. — C'est donc une affaire bien pressée , monsieur Simon?
SIMON. — Il y a si peu de temps à perdre, qu'il faut porter tout de suite ma plainte. Voil'a pourquoi je guettais au passage un homme de loi. Je suis charmé que le hasard vous ait offert le premier à mes yeux.
M. DUPUIS. — Je vous remercie de votre bonne opinion.
SIMON. — Vous voudrez bien m'excuser de n'être pas allé moi-même chez vous , comme c'est l'usage.
M. DUPUIS. — Il n'importe, si je puis vous être utile. Voyons, de quoi s'agit-il?
SIMON. — Toinetfe, va nous chercher
-Jbli
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gne bouteille de viu daus \e petit caveau. A main droite, tu entends?
M. DLPLis. — Non, non, cela n'est pas nécessaire. Ne bougez pas, ïoiuetle.
SIMON, à Toinetle. — Fais ce que je te dis. [A M. Dupuis.) C'estd'un vin qui vous donnera du cœur pour mon procès.
Vous voudrez bien aussi manger un morceau ?
M. Dupms. — Je vous rends mille grares. Je n'ai pas plus de faim que de soif.
SIMON. — Est-ce que l'on refuse d'une tranche de jambon excellent ?
M. DUPUIS. — Oui , c'est mon usage.
Dites-moi seulement en quoi je puis vous servir.
SIMON. — Cest pour tm petit procès que je veux faire.
M. DUPUIS. — On procès? vous, monsieur Simon ? Cela m'étonne de votre part. Vous avez la réputation d'un homme si paisible I
SIMON. — Aussi le snis-je, monsieur.
Mais il ne faut pas pour cela qu'on vienne me manger la laine sur le dos.
M. Doppis. — Non , ce no serait pas juste.
SIMON. — Oh , que j'aime à vous voir dans ces bonnes dispositions! Vous ne vous repentirez pas d'avoir pris mes intérêts. (// veut lui glisser un écu de s'ix francs dans la main.)
M. DDPUis^ d'un air sérieux. — Que faites- vous, s'il vous plaît? Reprenez votre argent tout de suite , ou je ne suis pas votre homme. Si vous avez une bonne affaire , vous me paierez mon travail quand il sera fini. SI votre affaire est mauvaise, vous n'aurez rien à me payer, car je ne m'en chargerai pas.
SIMON. — Ma cause est la plus juste du monde. Il m'est échu depuis trois ans en héritage cette petite terre que mon oncle avait achetée douze mille francs.
Ce n'est pas la plus mauvaise du pays.
M. DUPUIS. — Oui, je la connais.
SIMON. — J'ai dans mon jardin quelques douzaines d'arbres fruitiers , dont quelques-uns s'élèvent du milieu de la haie. La haie est à moi , puisque je suis chargé de l'entretenir aux termes du contrat. Ainsi , j'ai droit de prétendre que tout ce qui est dans la haie m'appartient.
M. DUPUIS. Ah! j'entends. Vos voisins vous disputent la propriété de ces arbres?
SIMON. — Non , monsieur , ils sont plus adroits. Ils me laissent les arbres, et n'en veulent qu'aux fruits.
TOINETTE. — Tu lie t'cxpliqucs pas bien, mon ami.
SIMON. — Tais-toi jusqu'à ce que l'on te parle. Ce sont ici des affaires qui regardent les hommes. Les femmes ne doivent pas s'en mêler.
TOINETTE. — Mais si tu ne dis pas les choses comme elles sont ! (A M. Dupuis). Nos pauvres voisins, monsieur, ne font que ramasser les pommes qui tombent dans leur jardin.
SIMON. — Crois-tu que je n'aurais pas su le dire sans toi?
M. DUPUIS. — Et ce sont là tous vos sujets de plainte?
SIMON. — C'en est bien assez , je pense. N'est-ce pas un vol qu'on me fait? Nous verrons comment Thomas se tirera de cette affaire. Je veux qu'il soit puni comme un voleur.
M. DUPUIS. — Loin d'être ce que vous dites, monsieur Simon, il faut que votre voisin soit un bien honnête homme pour se contenter du fruit qui tombe dans son jardin ; car il a le droit de regarder toutes les branches qui pendent sur sa terre comme sa propriété, par conséquent de les secouer pour en avoir le fruit, et de les couper même lorsqu'elles l'embarrassent.
SIMON, s' approchant de M. Dupnin.
— Vous ne m'avez peut-être pas bien compris, monsieur. La haie est à moi,
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