LES POULES ET LES ŒUFS
Mathurin devait le prix de quelques journées à son voisin Lucas. L'argent étant fort rare dans le pays , et plus encore dans sa maison , il ne pouvait le payer en espèces. Cependant comme il ne pouvait pas lui retenir le fruit de son travail , il lui proposade recevoir en paiement quatre poules qui lui restaient. Lucas accepta la proposition, parce qu'il n'avait point de poules , et que celles qu'on lui offrait valaient bien à son compte ce que son voisin pouvait lui devoir. Les poules furent donc portées dès ce jour même chez Lucas. Mais comme elles n'étaient point renfermées , le lendemain , lorsqu'elles voulurent pon-
dre, elles revinrent chez Mathurin déposer leurs œufs dans leur ancien poulailler. Le fils de Mathurin, nommé Philippe, petit garçon âgé de sept ans au plus , était alors tout seul à la maison. 11 entendit glousser ses poules chéries, et se douta de ce qu'elles venaient de faire. 11 courut aussitôt au poulailler, fureta dans la paille, et trouva les œufs. Ha ! ha ! se dit-il à luimême , voilà de bons œufs frais que j'aime tant ! Ma mère sera bien aise de les trouver h son retour ; elle les fera cuire, et nous les mangerons. Cependant , reprit-il un instant après, pouvons-nous bien retenir ces œufs au voisin Lucas ? Nos pau-
BIUMOTIlEOrn DES VILLAGES.
vres poules lui appartiennent à présent ; les œufs de ces poules <loiv(>nl donc aussi lui appartenir. Jappris laulrejour à lecole (pie l'on doit rendre une chose que l'on trouve, a celui à qui elle appartient, dès qu'on le connaît. Allons , allons, je n'attendrai pas que mes parens reviennent , je vais porter ces œufs à leur maître. En effet , il courut aussitôt frapper 'a la porte de Lucas. Tenez , voisin , lui dit-il en entrant, je vous apporte les œufs que vos poules viennent de pondre dans notre poulailler. — Et qui t'envoie ici? lui demanda Lucas. — Personne, lui répondit Philippe. — Quoi! tu m'apportes ces œufs sans que personne te l'ait ordonné?
— Vraiment oui : mon père ni ma mère ne sont a la maison : je fais ce qu'ils m'auraient dit de faire, sans doute. — Et d'où vient que tu n'as pas attendu leur retour?
— C'est qu'ils ne reviendront qu'a midi ; et d'ici là , si vous aviez soupçonné le fait de vos poules , ne voyant pas venir les
œufs , vous auriez |)eut-Olre pensé du mal de mes parens.